Valérie sen allait tranquillement vers son boulot ce matin-là, quand elle se rend compte, horreur, quelle a oublié son téléphone à la maison. Forcément, cétait LE jour où il ne fallait rien laisser derrière soi. Demi-tour, elle revient en hâte, file vers lascenseur et hop, le voilà bloqué au huitième étage ! Elle se retrouve coincée, soupire vraiment, il ne manquait plus que ça. En attendant les secours, elle entend soudain une voix familière, un peu trop familière : celle de son cher mari Grégoire.
Mais Grégoire nest pas seul, il papote avec une certaine Camille, sa voisine du huitième, visiblement. Les cloisons, dans ces immeubles parisiens des années 70, laissent tout passer même les secrets conjugaux.
Ma douce Camille, chuchote Grégoire, jai hâte dêtre ce soir, quon puisse enfin se retrouver
Ce sera ce soir, murmure Camille dun air entendu. Je tattends après vingt-deux heures.
Ton mari travaille encore de nuit ?
Toute la semaine, répond-elle, suave. Il part à neuf heures et demie, il ne rentre quau petit matin. On doit se dépêcher, il pourrait revenir à limproviste.
Grégoire commence à simpatienter : lascenseur na jamais été aussi lent. Ils discutent bien quatre minutes devant les portes closes, avant de comprendre que la machine est en panne. Finalement, ils descendent à pied, en continuant de gazouiller.
Valérie nosait y croire au début. tant de monde transitait par les couloirs Mais quand Camille a appelé son mari par son prénom Grégoire, et quelle a même évoqué Valérie, là, plus de doute : elle venait dassister en direct au feuilleton mon mari et sa maîtresse la voisine, appartement 40, sil vous plaît.
Elle en restait sans voix.
Ah, charmant ! pensa-t-elle, il prétend quil sort respirer, en fait il va respirer un autre parfum que le mien, manifestement ! Quil attende, sa balade du soir, elle va sen souvenir !
Quelques minutes plus tard, les techniciens viennent enfin la libérer de lascenseur. Mais dans la tête de Valérie, le plan de bataille est déjà prêt.
Vers dix heures du soir, comme chaque soir, Grégoire sétire, lair innocent, et annonce :
Ma Valou, je sors une petite heure prendre lair.
Mais enfin, il pleut des cordes ! sexclame Valérie.
Aucune importance, je prends mon parapluie ! Un petit tour me fera du bien, tu sais que cest pour mon cœur.
Tu ferais mieux de rester sur le balcon, propose-t-elle, légèrement ironique.
Sur le balcon ? Impossible, jai besoin de marcher ! Une recommandation de mon cardiologue, figure-toi.
Mais il pleut !
Ça tombe bien, jai une cape et un parapluie. Je ne serai même pas mouillé.
Bon, cest toi qui vois Mais je te préviens, ce soir nest pas un bon soir pour sortir, Grégoire.
Les superstitions, très peu pour moi ! Je reviens dans une heure, promis.
Sauf que Grégoire revient penaud au bout de trente minutes, trempé, essoufflé.
Où est ton parapluie ? Et tes chaussures ? Et ton manteau ?
Ah, une bande de jeunes ma sauté dessus rue des Martyrs ! Tout ma été volé, même mes souliers ! Laisse-moi entrer, jai froid.
Tes affaires sont prêtes ! Elles tattendent près du local à poubelles. Passe le bonjour à Camille.
Quelle Camille ?
Celle du huitième, voyons !
Valérie referme la porte, laisse le verrou, et va regarder Fort Boyard. Bah, au moins les enfants sont grands et partis, ils nauront pas assisté à pareil vaudeville.
Grégoire, filant vers le local à poubelles, trouve la valise préparée par Valérie. Il récupère chemises, chaussettes les grandes pertes de la vie. Il jette un œil à limmeuble, songe à appeler un taxi pour se réfugier chez sa mère.
Pas de chance, son téléphone est resté chez sa chère voisine. Demi-tour, il tente de demander de laide à Valérie et devinez quoi ? Il se fait piéger dans lascenseur, pile au huitième étage, car tout limmeuble est privé délectricité. Digne de la plus belle tragédie grecque.
Le courant rétabli, Grégoire parvient enfin à ressortir de sa boîte métallique. Valérie est déjà partie au travail, et il se rend compte quil na même plus les clés de lappartement (forcément, elles sont au nom de Madame).
En descendant prudemment les escaliers, qui croise-t-il au huitième ? Camille, évidemment, avec elle aussi une valise à la main, qui attend lascenseur.
Tas mon téléphone ? demande Grégoire moyennement inspiré.
Oui et tes affaires aussi, avoue Camille, pâle comme un linge.
Super
Ils prennent lascenseur ensemble, dans un silence gêné. Une fois au rez-de-chaussée, chacun part dans une direction le taxi les entraîne vers deux coins opposés de Paris. Cest fou comme les ascenseurs réservent parfois des chutes inattenduesGrégoire, assis à larrière de la voiture qui file dans la nuit, contemple sa valise dun œil vide. À travers la vitre, les lampadaires défilent comme les regrets dans sa tête. Il pense à la vie quil a menée, à ses petites stratégies de corridor, aux portes qui claquent, aux histoires de balcon Tout ça sest effondré en une nuit dorage et dascenseur fatigué.
À lautre bout de Paris, Valérie, devant une tasse de café brûlant dans la salle de repos, laisse flotter un petit sourire victorieux. Elle respire, légère : pour la première fois depuis longtemps, elle nattend plus personne ce soir. Son téléphone chargé, elle enregistre un nouveau code dentrée sur la boîte à clés. Peut-être quun jour, elle remerciera lascenseur pour sa franchise mécanique.
Camille, elle, installe ses valises à lhôtel du quartier, debout devant la fenêtre qui donne sur la rue, et souffle doucement. Brusquement, elle éclate de rire, toute seule: comment a-t-elle pu croire à lélégance des histoires clandestines entre voisins? Dans la poche de sa veste, le téléphone de Grégoire vibre encore. Elle léteint, dun geste aussi léger quun adieu.
Derrière les rideaux de limmeuble du huitième, la pluie a cessé.
Au matin, Valérie débarrasse la table et ouvre grand les fenêtres sur la ville. Elle na plus quà inventer la suite, et ça, cest le plan de bataille qui la fait vraiment sourire.