Il y a bien longtemps, à Paris, une matinée de septembre, Valentine se hâtait pour aller travailler lorsquelle réalisa soudainement, en descendant lescalier de limmeuble, quelle avait oublié son téléphone à lappartement. Soupirant, elle fit demi-tour et monta dans lascenseur, qui sarrêta net au huitième étage, la laissant prisonnière entre deux mondes.
Assise sur le petit banc de métal, Valentine attendait patiemment que le gardien vienne la secourir, quand des voix étouffées résonnèrent dans le couloir, tout près. Elle reconnut instantanément celle de son mari, Grégoire, accompagné dune femme. Ce nest quen entendant son ton tendre et les paroles prononcées quelle comprit : « Ma chère Violette, disait-il doucement, si tu savais comme tu me manques Vivement ce soir que nous puissions nous revoir. »
« Ce soir, après dix heures, Grégoire, confirma Violette dune voix discrète. Viens une fois que mon mari sera parti. Il est en garde de nuit toute la semaine, il sort vers vingt et une heures trente et ne revient quaux petites heures. Nous devrons être discrets, il ne tarde pas à rentrer. »
« Mais pourquoi lascenseur met autant de temps à descendre ? » simpatientait Grégoire. Les deux amants navaient pas remarqué la panne. Leur conversation dura quelques minutes devant la porte de lascenseur. Grégoire remerciait Violette pour la complicité de leurs rencontres et tous les doux moments partagés. Au début, Valentine douta de ses oreilles. Mais quand le prénom de Grégoire fut prononcé, puis le sien Valentine elle sut quil ne sagissait de personne dautre. Elle comprit soudain où son mari sortait prendre « lair frais » chaque soir et pourquoi les promenades le menaient toujours à ce huitième étage La douleur la frappa et une colère froide sinstalla dans son cœur : elle noublierait jamais cette révélation.
Bientôt, le concierge et le technicien vinrent ouvrir la porte, libérant Valentine du piège métallique. Déjà, elle échafaudait un plan précis, la tristesse laissant place à la détermination.
Il était près de dix heures du soir lorsque Grégoire annonça, dun air désinvolte, quil sortait « prendre lair » comme à son accoutumée.
« Grégoire, il pleut des cordes dehors ! sexclama Valentine.
Ce nest pas la pluie qui va marrêter, répondit-il. Jai besoin de marcher pour me dégourdir et cest bon pour le cœur.
Reste sur le balcon, insista-t-elle. Tu auras tout lair quil te faut.
Impossible, chérie, sur le balcon on ne marche pas assez. »
Il attrapa un parapluie en sifflotant et sortit. Valentine hocha la tête : cette fois, tout allait changer.
Moins dune demi-heure plus tard, Grégoire était de retour, trempé et essoufflé.
Où est ton parapluie ? Tes chaussures ? Ta veste ? demanda Valentine, ne lui ouvrant la porte que sur la chaîne de sûreté.
On ma agressé dans la rue ! raconta-t-il dun ton alarmé. Ils mont tout pris ! Vite, laisse-moi entrer, jai froid.
Tes affaires, je les ai préparées, annonça-t-elle calmement. Elles tattendent juste à côté du local à ordures. Embrasse Violette pour moi.
Violette ? répéta-t-il, confus.
Oui, Violette, du huitième étage.
Sans un mot de plus, Valentine referma la porte et alla sinstaller devant la télévision, le cœur lourd mais la tête haute. « Heureusement que les enfants sont grands et ne vivent plus ici, pensa-t-elle. Ils ne verront pas cette honte. »
Grégoire descendit en hâte et trouva sa valise. Il shabilla en vitesse, sortit dans la rue, mais réalisant quil avait laissé son téléphone chez Violette, il hésita un moment. Il remonta pour demander à Valentine demprunter le sien, mais ce soir-là, tout limmeuble fut plongé dans le noir à cause dune coupure de courant. Il se retrouva, ironie du sort, coincé lui aussi dans lascenseur au huitième étage, la même nuit.
À laube, lorsque le courant revint enfin et quon put le délivrer, Valentine était déjà partie au travail. Il navait plus de clefs de lappartement : la porte restait fermée pour lui désormais.
En descendant les escaliers, il croisa Violette, valise à la main. Elle aussi semblait attendre, un peu perdue, devant lascenseur.
Tu as mon téléphone ? demanda Grégoire.
Oui, et tes affaires aussi, répondit-elle, la voix tremblante.
Ils descendirent finalement ensemble, silencieux, dans lascenseur qui, à nouveau, fonctionnait. Mais une fois dehors, chacun prit un taxi dans une direction différente, leurs chemins désormais séparés, laissant derrière eux les couloirs tristes dun immeuble parisien, témoin muet de leurs secrets.