Valérie avançait à pas pressés dans les rues mouillées de Paris, en route pour son bureau du Marais, lorsquun doute soudain lenvahit. Son téléphone ! Elle lavait oublié sur la table basse du salon. Demi-tour. Dans le hall de limmeuble haussmannien, elle monta dans lascenseur fatigué comme chaque matin. Mais à mi-chemin, au huitième étage, tout sarrêta dans une secousse métallique : lascenseur venait de tomber en panne.
Une tension sourde sinsinua dans la cage dacier. Valérie souffla, hésita à actionner lalarme, écoutant les bruits du palier. Cest alors quune voix familière résonna juste derrière la porte. La voix de son mari, Gérard.
Il n’était pas seul. Avec lui, une femme. Sa voisine du huitième. Éloïse.
Ma douce Éloïse, murmurait Gérard tendrement, comment je brûle de te retrouver chaque soir
Ce sera ce soir, chuchota Éloïse. Je tattends après vingt-deux heures. Tu viens ?
Ton mari est encore de nuit ?
Toute la semaine, explique-t-elle dans un souffle. Il part vers vingt-et-une heures trente, rentre au petit matin. D’ailleurs, il ne va pas tarder. Il faut quon se dépêche.
Mais quest-ce quil fabrique, cet ascenseur ? Ça fait une éternité, simpatienta Gérard.
Debout dans sa cage, Valérie sentait son cœur cogner sa poitrine. Quatre longues minutes à écouter lhomme quelle croyait aimer remercier Éloïse pour des moments hors du temps, leurs rendez-vous volés, là, dans ce même immeuble de la rue Saint-Antoine.
Quand elle entendit son propre prénom dans la bouche dÉloïse, la vérité la frappa avec la violence dun orage dété : Gérard la trompait, et avec la voisine quelle saluait chaque matin. Elle sentait ses joues brûler, une colère sourde monter.
« Voilà donc où tu vas prendre lair le soir Tu noublieras pas cette promenade de sitôt, Gérard » ruminait Valérie, froide comme une statue.
Bientôt, les techniciens ouvrirent la porte métallique. Valérie sortit, le regard noir et un plan déjà bien mûri.
Vers vingt-deux heures, alors que la pluie tambourinait sur les toits parisiens, Gérard sapprocha :
Valérie, je sors marcher un peu. Une petite heure, cest tout.
Il pleut à verse, sexclama-t-elle, pleine de fausse inquiétude.
Une balade sous le parapluie me fera du bien, tu sais bien que jai besoin de marcher. Ça maide à faire descendre la pression. Je ne serai pas long.
Si tu le dis mais ce soir, jai un drôle de pressentiment, tu devrais rester.
Je ny crois pas à tes superstitions, rit-il nerveusement. À tout à lheure.
Mais Gérard revint trente minutes plus tard, désorienté, trempé, sans manteau ni chaussures.
Valérie ! Laisse-moi entrer, sil te plaît, bredouilla-t-il. Des gars mont agressé, ils ont tout pris, le manteau, les chaussures, tout !
Valérie entrouvrit juste la porte, la chaîne bien attachée :
Tes affaires tattendent près de la benne à ordures. Va donc dire bonsoir à Éloïse.
Mais de quelle Éloïse tu parles ?
Celle du huitième. Ta douce.
Elle ferma la porte, le laissant hébété dans lescalier. Assise devant la télévision, elle murmura : « Heureusement que nos enfants sont grands et vivent loin. Ils nauront pas à voir leur père dans pareil état. »
Gérard sempressa de récupérer sa valise devant les ordures, shabilla à la hâte et, tremblant dhumiliation, sortit dans la nuit. Il pensa appeler un taxi pour rejoindre sa mère, mais réalisa que son téléphone était resté chez Éloïse.
Il se résolut à remonter, demanda à Valérie sil pouvait passer un coup de fil mais en voulant reprendre lascenseur, il se retrouva lui aussi piégé dans le noir : panne délectricité générale.
Ce nest quà laube, quand le courant fut rétabli, quil put enfin sortir. Valérie était déjà partie travailler et il ne possédait pas les clés de lappartement, propriété de son épouse.
Descendant lescalier sur la pointe des pieds, Gérard croisa Éloïse. Elle portait une valise.
Tu as mon téléphone ? demanda-t-il, la voix blanche.
Oui et tes affaires aussi. Prends-les.
Ils partagèrent alors, muets, une ultime descente en ascenseur, séparés ensuite par des taxis qui les emmenèrent chacun vers une autre nuit de secrets et de regrets.