Virginie marchait dun pas pressé dans les rues humides de Lyon, poursuivie par un parfum de croissants brûlés, lorsquun drôle de sentiment la saisit : elle avait oublié son téléphone chez elle. Dans léclat blafard du petit matin, elle fit demi-tour, entra dans son immeuble, grimpa dans lascenseur aux parois dorées qui, tout à coup, simmobilisa entre le huitième et le ciel. Les chiffres rouges du panneau semblaient fondre dans une autre dimension.
Dans la cage flottante, le silence vibrophone fut soudain rompu par les voix venant à travers les murs, comme des poissons traversant la pierre. Virginie reconnut tout de suite celle de son mari, Gérald. Cétait une voix daprès-midi en Terrasse, douce comme un verre de grenadine. Mais elle chuchotait les mots à une femme aux effluves de pain grillé, une certaine Apolline du huitième étage.
Ma douce Apolline, murmurait Gérald, presque en chantant comme les moineaux citadins, je compte chaque minute jusquà ce que nous soyons de nouveau ensemble
Ce sera ce soir, souffle Apolline, je tattends après dix heures la lune sera basse.
Ton mari est encore de nuit ? interroge Gérald, dont la nervosité se perdait sur les dalles du couloir.
Il part à vingt-et-une heures trente, il marche dans ses chaussures en cuir et revient à laube. Dépêche-toi, la nuit est courte, dit-elle, caressant les mots comme une étole légère.
Virginie sentit que la réalité se pliait autour delle, flottait dans une piscine démotions troubles, comme du lait renversé. Elle entendait encore Gérald remercier Apolline pour ces rendez-vous clandestins. Et puis Apolline mentionna son prénom à lui, puis le sien : « Gérald » « Virginie » Les murs nétaient plus que rideaux transparents de secrets.
Tiens, voilà donc la promenade du soir, murmura Virginie dans la cabine suspendue dans linvisible, bienvenue l’air frais du huitième Je saurais maintenant où le mistral pousse ton veston.
Quand lascenseur fut enfin libéré par deux ouvriers en salopette aux mains pleines de clefs mystérieuses, Virginie avait déjà un plan qui dansait dans sa tête comme une sardane.
Le soir, proche de vingt-deux heures, la pluie tombait en dentelle fine sur les toits. Gérald sapprocha :
Ma petite Virginie, je sors prendre lair, juste une heure.
Mais il pleut des escargots dehors ! objecta Virginie en cherchant du regard le parapluie.
Jai besoin de marcher, tu comprends bien… Cest bon pour le cœur, insista-t-il, jouant du regard.
Reste donc sur le balcon, il y a assez dair pour demain et après-demain.
Le balcon ne suffit pas ce soir, répliqua Gérald, attrapant le vieux parapluie à pois.
Fais comme tu veux, marmonna-t-elle, ce nest pas ton jour de chance, mon grand.
Je ne crois pas à tes présages, répondit Gérald, ses chaussures sautillant déjà dans le couloir.
Et il disparut.
Mais il revint bien vite, aussi trempé quun pavé de la Croix-Rousse.
Où est ton parapluie, tes bottines, ton imperméable ? sétonna Virginie, entrouvrant la porte juste ce quil faut pour laisser passer un chat invisible.
Trois types sont venus, ils ont tout pris ! Même mes chaussures ! Laisse-moi entrer, jai froid ! grelottait Gérald.
Tes affaires sont près du local poubelle, répondit calmement Virginie, la voix aussi froide que la Seine en décembre. Et salue bien Apolline du huitième.
Quelle Apolline ?
Celle qui tattend entre deux lessives et trois rêves ajouta-t-elle en refermant la porte.
Virginie se versa un thé, jeta un œil à la télé, puis pensa : Nos enfants sont partis faire leur vie, au moins, ils nont rien vu de tout ça…
Gérald, tout penaud, dénicha la valise au local poubelle, se rhabilla sous la lumière jaune, ouvrit une porte dérobée du réel et fila. Mais son téléphone dormait encore chez sa muse.
Il tenta de redescendre, confus, demander un téléphone à Virginie quand lélectricité vacilla, le plongeant, lui aussi, dans lascenseur figé du huitième étage. Les aiguilles de la pendule tournaient dans le vide.
Quand la lumière revint, Gérald sortit, descendit à pied et croisa Apolline, une valise à bout de bras.
Mon téléphone est chez toi ? bredouilla Gérald, égaré.
Oui et tes affaires aussi, murmura Apolline.
Ils prirent lascenseur, côte à côte, sans se regarder vraiment. En bas, deux taxis aux phares de rêve les attendaient, prêts à les disperser dans la nuit lyonnaise.
Dans la fraîcheur du matin, le mystère de loubli flotta encore un instant, avant de se dissoudre, comme une baguette dans le café au lait.