« Va-t’en, je te dis ! Qu’est-ce que tu fais encore ici à traîner ?! » – Madame Clémence mit bruyamm…

Va-ten ! Je tai dit de partir ! Quest-ce que tu traînes ici ? Madame Claudine Martel claqua un grand plat de chauds petits pains sur la table, sous le large pommier du jardin, et repoussa du coude le fils des voisins. Allez, file ! Ta mère ne pourrait-elle donc pas te surveiller ? Fainéant, va !

Le maigre, presque squelettique, Simon que personne nappelait jamais par son prénom mais simplement Criquet, tant il était long et dégingandé lança un regard craintif à la voisine puis regagna dun pas traînant lentrée de son appartement.

Limmense bâtisse, divisée en plusieurs logements, nétait habitée quen partie. Là, vivaient à vrai dire deux familles et demie : les Picot, les Simonet, et les Carpentier Camille et son fils Simon.

Cette demi-famille passait inaperçue, ignorée autant que possible par les voisins, sauf lorsquon avait besoin delle. Camille, la mère, nétait guère considérée et lon jugeait inutile de perdre du temps avec elle.

Camille navait personne dautre que son fils : pas de mari, pas de parents. Seule, elle sétait toujours débrouillée. Son voisinage lui jetait des regards en coin sans la harceler vraiment, à part chasser Simon, Criquet, surnommé ainsi à cause de ses bras et jambes longs et maigres et de sa grosse tête, plantée sur un cou trop fin.

Criquet était laid, peureux, mais dune bonté inouïe. Il nosait jamais passer à côté dun enfant qui pleurait, se précipitant pour le consoler ce qui lui valait quelques remontrances de la part de mamans intraitables qui ne voulaient pas de ce fantôme près de leur progéniture.

Longtemps, Simon ignora ce quétait un épouvantail. Puis un jour, sa mère lui offrit un livre sur une petite fille nommée Élise et il comprit soudain pourquoi on se moquait de lui. Au lieu de soffenser, il se dit simplement que ceux qui lui donnaient ce surnom avaient sûrement lu lhistoire et savaient quau fond, lépouvantail était gentil, aidait tout le monde et était devenu le sage dune très belle ville.

Camille, à qui il livra ce raisonnement, nosa pas le détromper. Tant mieux si Simon croyait que les gens étaient meilleurs quils ne létaient. Il aurait bien assez tôt loccasion de découvrir la méchanceté du monde. Quil profite au moins de son enfance

Camille chérissait son fils plus que tout au monde. Elle avait, dès la maternité, balayé dun revers de main les commentaires de la sage-femme sur sa prétendue différence :

Dites donc des bêtises ! Mon fils est le plus beau du monde !

Personne ne le nie Mais intelligent, on en reparlera…

Ça, on verra ! elle caressait la joue de son bébé en sanglotant.

Pendant deux ans, Camille courut d’un médecin à l’autre, arrachant enfin pour Simon les soins dont il avait besoin. Elle allait jusqu’en ville, agrippée à son petit emmitouflé dans ses bras dans le vieux bus. Aux regards compatissants, elle répondait avec colère :

Mêle-toi de tes affaires ! Si ton enfant ne te convient pas, mets-le à lorphelinat ! Mais garde tes conseils Je sais ce que je fais !

À deux ans, Simon sétait développé normalement. Il nétait certes pas beau : une grosse tête aplatie, de longs bras et jambes, un corps tout en os. Camille sefforçait tant bien que mal de le faire grossir, se privant pour lui offrir le meilleur. Cela portait ses fruits : Simon nécessitait de moins en moins de visites médicales et les médecins, admirant la frêle Camille attacher son Criquet contre elle, sextasiaient.

Des mamans comme vous, on en compte sur les doigts dune main ! Cet enfant risquait linvalidité, et le voilà ! Un vrai petit miracle !

Bien sûr, répondit Camille, cest mon garçon !

On ne parlait pas de lui, ma petite Camille, mais de toi ! Quelle mère formidable !

Elle haussait les épaules sans comprendre pourquoi on la complimentait. Quelle mère naime pas son enfant ?

Quand Simon entra à lécole, il savait déjà lire, écrire et compter, mais il bégayait légèrement, ce qui éclipsait parfois ses talents.

Merci Simon, ça suffit ! disait la maîtresse, confiant la lecture à un autre élève.

En salle des professeurs, elle se plaignait du fait quil était brillant, mais difficile à écouter à loral. Heureusement, elle quitta lécole au bout de deux ans, remplacée par Madame Marie Hiver, une institutrice âgée mais pleine dallant, qui comprit très vite à qui elle avait affaire. Elle sentretint avec Camille, lorienta vers un orthophoniste et encouragea Simon à rendre ses devoirs à lécrit.

Tu écris si joliment ! Un vrai bonheur de te lire !

Simon rayonnait sous ces compliments. Madame Hiver lisait à haute voix ses réponses, soulignant son talent à chaque fois. Camille, en gratitude, aurait voulu lui baiser les mains, mais la directrice coupa court :

Ça va pas non ? Cest mon travail ! Votre Simon est un amour. Tout ira bien !

Simon allait le cœur léger à lécole, sautillant et ravissant les voisins.

Oh, voilà notre Criquet qui bondit ! Il est temps pour nous de bouger aussi ! Dame Nature la bien puni, ce pauvre enfant Fallait-il quelle le laisse ici ?

Camille savait bien ce que lon pensait delle et de son fils, mais ne sen souciait pas ; elle disait quon ne force pas un cœur de pierre à la gentillesse. Autant consacrer son temps à autre chose embellir la maison ou planter une autre rose près de son seuil.

Le grand jardin, avec ses massifs sous chaque fenêtre et son verger à larrière, navait pas vraiment de clôture. La seule règle implicite : chaque logement pouvait disposer du petit rond devant sa porte.

Celui de Camille était le plus joli : roses, un grand lilas, et un escalier couvert de tessons de carrelage, dénichés chez le directeur de la Maison de la Culture du village lors de travaux. Fascinée par léclat des carreaux en plein soleil, Camille avait insisté :

Donnez-les-moi !

Le directeur samusa, mais lautorisa à les prendre, et Camille fouilla jusquau soir ce tas déclats, choisissant ceux qui donneraient vie à son idée.

Ensuite, elle traversa fièrement le bourg poussant sa brouette, où petit Simon, le Criquet, trônait.

Quest-ce quelle va faire de tout ce bric-à-brac ? demandaient les voisines.

Mais quelques semaines plus tard, toutes admiraient ce chef-dœuvre, sublime escalier de tessons, correct et coloré, que lon venait admirer de tout le village.

Regarde-moi ça ! Un vrai bijou

Des compliments, Camille nen avait cure. Elle nen avait quun en tête, celui de son fils :

Maman, que cest beau

Assis sur la marche, Simon dessinait des motifs sur les carreaux du doigt, tout heureux, et Camille en pleurait : son garçon était heureux et les occasions létaient peu dans sa vie. Un compliment à lécole, un petit plat de sa mère, une caresse et des mots doux : voilà ses plus grands plaisirs.

Des amis, il en avait peu, préférant la lecture au football et nayant pas la vivacité des autres garçons. Quant aux filles, il nen approchait aucune ; surtout à cause de la voisine, Claudine, mère de trois petites-filles de cinq, sept et douze ans.

Ne tapproche pas delles ! le menaçait-elle du poing. Les jolies ne sont pas pour toi !

Ce qui se passait dans la tête bouclée de Claudine échappait à tous, mais Camille avait conseillé à son fils déviter la voisine et ses petites-filles inutile de la contrarier, elle risquerait une crise.

Simon lécouta et prenait soin de ne jamais sen approcher. Ce jour-là, où Claudine préparait une fête, il passait son chemin, sans chercher à se mêler aux réjouissances.

Ah, Seigneur ! grogna Claudine en couvrant son plat dun torchon brodé. On va me prendre pour une radine ! Attends !

Elle prit deux petits pains, rattrapa Simon.

Tiens, et ne traîne pas dans la cour ! On fête ici, va rester tranquille chez toi jusquà ce que ta mère rentre ! Compris ?

Simon hocha la tête, la remercia, mais Claudine était déjà repartie, bientôt accaparée par ses invités pour lanniversaire de sa préférée, Solange. Simon le Criquet, avec son air maladif et sa grosse tête, elle nen voulait pas à sa fête ! Pas question de traumatiser la marmaille avec cet enfant aux larges yeux. Elle soupira en se rappelant avoir supplié Camille de labandonner.

Où vas-tu, Camille, avec un enfant ? Laisse tomber, il naura pas davenir. Mieux vaut ten débarrasser !

Ai-je jamais touché à lalcool ? rétorquait sèchement Camille.

Cela ne veut rien dire ! Avec la misère Quelle vie pour ton garçon ? Ni famille, ni avenir ! Tu ne sais pas être mère et cest lui qui paiera.

Ce jour-là, Camille cessa de lui parler, passant la tête haute près delle, son ventre proéminent dune étrange forme, sans tourner la tête.

Pourquoi te fâches-tu ? Je te veux du bien ! marmonnait Claudine.

Votre bien sent mauvais ! Jai des nausées ! répondait Camille, caressant son ventre Ne ten fais pas, mon petit, personne nosera te faire du mal !

De ce quil subissait depuis huit ans, Simon ne parlait jamais à sa mère, épargnant ainsi son cœur. Sil était blessé, il pleurait en cachette, mais sans se plaindre : il savait que sa peine ferait plus de mal à sa maman quà lui-même. Chez lui, les insultes glissaient sans laisser damertume, lavées par de simples larmes denfant. Il se mettait vite à plaindre les adultes qui, décidément, passaient leur vie à être en colère.

Simon, depuis longtemps, navait plus peur de Claudine, mais il ne laimait pas. À chaque geste ou mot méchant, il fuyait, refusant daffronter ses yeux durs ou ses paroles tranchantes. Si Claudine lui avait demandé son avis, elle aurait été bien surprise : il la plaignait. Vraiment. Il la plaignait de perdre son temps à sénerver.

Les minutes comptaient plus que tout pour Simon. Il avait compris depuis longtemps quil nexistait rien de plus précieux on peut tout réparer sauf le temps.

Tic, tac disait la pendule.

Et puis plus rien. La minute senvole Et jamais on ne la retrouve ! On ne peut ni lacheter, ni la négocier contre un bel emballage de bonbon.

Pourquoi les adultes ne comprenaient-ils pas cela ?

Perché sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, Simon grignotait son petit pain en observant les petites-filles de Claudine, et les enfants venus fêter lanniversaire de Solange. La star du jour virevoltait, telle un papillon, dans sa robe rose, et Simon, fasciné, limaginait en princesse ou en fée.

Les adultes buvaient et chantaient sous la tonnelle ; les enfants, après quelques jeux, filèrent jouer au ballon vers le vieux puits derrière la maison, où la pelouse était plus vaste.

Simon, devinant où allait le groupe bigarré, changea de pièce pour mieux observer la scène depuis la fenêtre de la chambre de sa mère. Il suivait la partie avec enthousiasme, frappant dans ses mains, jusquà ce que la nuit tombe.

Certains enfants finirent par regagner les adultes ; dautres lancèrent un nouveau jeu. Mais la petite en robe rose sattarda seule près du vieux puits, captivant lattention de Simon.

Il savait que ce puits était dangereux. Camille navait eu de cesse de le mettre en garde :

Fais attention, le bois est pourri. On ny va plus, mais il reste de leau au fond. Si tu tombes, on ne tentendra même pas, tu comprends ? Promets-moi de ne jamais ten approcher !

Promis !

Mais Simon détourna les yeux au mauvais moment. Quand il la chercha, Solange avait disparu.

Pris dun affreux pressentiment, Simon fonça dehors, découvrit que Solange nétait ni parmi les enfants ni à table avec les adultes.

Il ne réfléchit pas et dévala les marches à toute allure, sans même entendre Claudine vociférer : Je tai dit de ne pas sortir !

Occupés à leurs jeux, les autres ne prêtaient aucune attention à labsence de Solange, ni au fait que Criquet se précipitait au bord du puits, appelant :

Accroche-toi bien !

De peur de la toucher, il sétendit sur le rebord, sagrippa aux poutres vermoulues, puis plongea dans lobscurité.

Il le savait : Solange ne savait pas nager. Il lavait vu des dizaines de fois lors des étés toulousains, au plan deau, quand Claudine tentait dapprendre à sa petite-fille à flotter, en vain. Mais cette fois, tétanisée davoir bu la mauvaise eau du puits, elle saccrocha de toutes ses forces à Simon.

Ça va aller ! Je suis là, serre-moi, murmura-t-il comme sa mère lui avait appris. Tiens bon ! Je vais appeler à laide !

Ses mains glissèrent sur le bois humide, la fillette pesait sur lui, mais Simon eu la force de crier avec le peu dair quil trouva :

À laide !!!

Il navait aucune idée si quelquun lentendrait ni sil tiendrait assez ; il ne savait quune chose : la petite fille à la robe rose devait vivre. Car la beauté du monde, comme les minutes, est précieuse.

Son appel ne fut pas entendu immédiatement. Claudine, en sortant une grosse dinde rôtie, chercha du regard sa petite-fille. Ne la voyant pas, elle seffondra :

Solange ! Où est-elle ?

Sous leffet du vin, les convives tardèrent à comprendre lurgence. Mais Simon, lui, sépuisait à crier, appelant même :

Maman…

À ce moment même, Camille, rentrant du travail, sentit son cœur dérailler. Entre la boulangerie oubliée et les commérages des voisines, elle pressa le pas, certaine quelle devait rentrer au plus vite.

Elle arriva pile lorsque Claudine, terrassée par langoisse, seffondrait devant la maison. Dinstinct, Camille courut vers le jardin où son fils jouait dhabitude et perçut faiblement sa voix :

Ici, maman !

Pas besoin de chercher longtemps. Camille avait mille fois alerté la mairie contre ce puits, sans succès. Elle avait bien tenté de lisoler avec un pauvre grillage, mais personne dautre nen avait souci

Elle pensa vite, courut chez elle prendre la corde à linge, et ressortit en criant :

Venez, tenez-la !

Par chance, lun des gendres de Claudine était suffisamment lucide pour comprendre. Rapidement, il attacha Camille, qui descendit dans le puits.

Elle trouva vite Solange, qui se jeta dans ses bras, inerte. Camille, tremblante, tâtonna leau froide pour retrouver son propre fils. Elle implora :

Mon Dieu, non… Je ten prie…

Quelque chose de fin et glissant toucha sa main. Camille tira, sortant Simon, priant encore quil respire. Elle hurla :

Remontez-nous !

Et, alors quils remontaient, elle lentendit enfin murmurer, la gorge nouée : Maman…

Simon, après deux semaines à lhôpital public de Toulouse, revint au village en héros. Solange, rétablie plus tôt, nen gardait que des égratignures et une robe déchirée.

Simon, lui, sen tira avec un poignet cassé et les poumons meurtris : mais sa mère était là, et Solange lui rendait visite. Bientôt, il pourrait rentrer près de ses livres et du vieux chat de la maison.

Petit, mon trésor ! sanglotait Claudine en lembrassant. Si tu navais pas été là Je ten supplie, tout ce que tu veux !

À quoi bon ? répondit Simon dun haussement dépaules. Jai juste fait ce quil fallait. Je suis un homme, non ?

Claudine, incapable de répondre, lenlaça, sans savoir encore que ce garçon maladroit, qui resterait Criquet dans le quartier, conduirait peu dannées plus tard un véhicule blindé rempli de blessés sous le feu, sans jamais demander qui était qui, pour soulager toutes les douleurs, comme il avait jadis appelé sa mère.

Et quand on lui demanderait pourquoi, alors que la vie ne lavait pas épargné, il répondrait simplement :

Je suis médecin. Cest ce quil faut faire. Il faut vivre, cest tout.

***

Chers lecteurs,

Lamour maternel ne connaît décidément aucune limite.

Camille, malgré les difficultés et le mépris, a toujours cru en son fils. Sa dévotion et sa confiance lont rendu plus fort et meilleur. Cest la preuve vivante que rien négale la force de lamour parental.

Mais le véritable héros lest par le cœur : Simon, laid aux yeux du monde, sest montré plus que courageux en sauvant Solange du puits, prouvant que seul le geste compte. La bonté, le courage et la compassion sont le vrai visage de la grandeur.

Les voisins, qui méprisaient Camille et son fils, durent reconnaître leur valeur après lacte de Simon. Cette histoire rappelle combien les préjugés seffacent devant la noblesse réelle, et la plus belle leçon reste de savoir pardonner, agir avec bonté même face à linjustice. Comme le dit Simon : Je suis médecin. Il faut vivre. Cest comme ça !

Que cette histoire vous inspire : noublions jamais que lhumanité et lempathie sont plus fortes que lindifférence et la haine, et que la vraie beauté brille de lintérieur.

Pensez-y :

Croyez-vous que la bonté finit toujours par vaincre, malgré les épreuves, et changer le monde ? Avez-vous vécu des situations où le vrai trésor dune personne se cachait sous les apparences ?

Rating
( 1 assessment, average 5 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: