Va-t’en, Antoine Les assiettes avec le dîner refroidi restaient sur la table. Claire les fixait san…

Les assiettes avec le dîner refroidi demeuraient sur la table, figées comme dans la vitrine dun musée oublié. Capucine les fixait sans les voir. Seules les aiguilles de lhorloge défilaient lentement, presque malicieusement, traînant à travers la pénombre. 22h47.

Benoît avait promis dêtre là à 21h. Comme toujours

Le téléphone demeurait muet.

Capucine ne se sentait même plus en colère.

Tout ce qui brûlait en elle avait fini par séteindre, ne laissant quune cendre glaciale de fatigue.

Vers onze heures et demie, le verrou de la porte grinça comme un charnière rouillée dans un couloir décole.

Capucine neut même pas la force de tourner la tête. Drapée dun vieux plaid en laine, elle contemplait fixement un point invisible dans la pièce.

Salut, ma belle Désolé, jai été coincé au boulot, souffla Benoît dune voix lasse, où brillait lécho aigu dun enthousiasme éreinté. Il avait toujours ce ton, chaque fois quil mentait.

Il sapprocha, se pencha pour lembrasser sur la joue. Capucine se déroba machinalement, un geste imperceptible, mais il le sentit.

Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il en défaisant son écharpe trempée de pluie.

Tu te souviens de ce jour ? demanda Capucine dune voix plate, sans couleurs.

Il gela un instant, hébété.

Mercredi non ? Pourquoi ?

Cest lanniversaire de ma mère aujourdhui. On devait aller chez elle avec un éclair au chocolat. Tu avais promis.

Le visage de Benoît se décomposa. Sa bouche saffaissa, engloutie par la panique et le remords.

Mon Dieu, Capucine, jai complètement oublié Pardon, le travail Jappelle ta mère demain, promis.

Il fila dans la cuisine. Capucine écoutait la danse absurde des casseroles et des assiettes sous ses doigts nerveux. Il avait toujours cherché refuge dans ce ballet de vaisselle, croyant quau milieu des cuillères, les vérités se diluaient dans la soupe froide

Mais ce soir, elle ne voulait plus lépargner. Capucine se leva, vint sappuyer dans lembrasure de la porte.

Benoît, avec qui es-tu resté « coincé » ce soir jusquà presque minuit ?

Benoît se retourna vivement. Sa main, qui serrait une brique de lait, trembla.

Avec léquipe On lance un nouveau projet, tu sais bien Les délais

Je sais, hocha-t-elle. Et je sais aussi quà 15 heures, tu as dit au téléphone : « Élise, jai compris, faut que je répare ça ».

Élise. Son ex-femme. Le fantôme qui rôdait entre eux depuis trois ans. Le souffle glacé dun passé jamais enterré.

Benoît pâlit.

Tu Tu as écouté ?

Pas la peine découter en douce. Même le chat sur le palier a dû tentendre. Tu criais dans les toilettes.

Il posa le lait et seffondra sur une chaise, minuscule marionnette dont on aurait coupé les fils.

Ce nest pas ce que tu penses.

Et quest-ce que je devrais penser ? pour la première fois, la voix de Capucine se fissura, laissa couler un flot démotions Que depuis six mois tu es ailleurs ? Que tu disparais tous les soirs ? Que tu me regardes sans me voir ? Tu veux la reconquérir ? Dis-le, je préfère le savoir.

Benoît fixait ses doigts, robustes, sachant faire des merveilles à bicyclette, mais incapables de fabriquer un bonheur.

Je nai aucune envie de retourner avec elle, murmura-t-il.

Alors quoi ? Tu couches encore avec elle ?

Non ! dans ses yeux, une détresse si brute que Capucine vacilla. Capu, rien de tout ça, je te jure.

Alors quoi ?! Quest-ce que tu « répares » ? Un cri étranglé. Tu payes ses dettes ? Tu sauves son quotidien ? Tu vis sa vie au lieu dêtre avec moi ?

Silence.

Une digue céda. Les mots coulèrent.

Va-ten, Benoît. Va vers elle, si elle compte pour toi. Ou va où tu veux, règle tes problèmes. Laisse-moi tranquille. Je nen peux plus. Je ne veux plus.

Elle se dirigea vers la sortie, mais Benoît bondit, barrant le passage.

Je nai nulle part où aller ! Il ny a plus dÉlise. Ni ailleurs, ni avant ! Je Je ne comprends pas ce qui se passe ! Je voudrais tout réparer !

Il détourna les yeux, la gorge serrée.

Arrête de parler par énigmes, souffla Capucine.

Tu veux savoir ce que je répare ? lâcha Benoît, au bord de la rupture, Cest moi que jessaie de réparer ! Enfin, jessaie, sans y arriver. Tu nes pas elle. Tu es patiente, douce, tu as cru en moi quand même moi je ny croyais plus. Avec toi, tout devrait être simple, mais rien ny fait ! Je détruis tout : les anniversaires méchappent, je menglue dans le boulot alors que tu mattends, et je me tais. Quand je regarde tes yeux, je vois bien la lumière qui séteint. Comme dans les siens, avant.

Capucine resta muette.

Je ne veux plus rien chercher, glissa Benoît, jai peur de refaire les mêmes erreurs. Peur dépuiser une autre femme, la pousser aux larmes, à la solitude, ou à la haine. Je ne sais pas être un mari. Je ne sais pas vivre à deux, sans drame, sans éclats. Je casse tout. Je marche sur une corde et jai peur de tomber. Et toi Toi non plus tu nes plus vivante à mes côtés

Benoît leva les yeux vers elle, désemparé, mais sincère :

Alors ce nest pas toi le problème. Ni Élise. Cest moi

Capucine comprit soudain, comme si le mot juste était enfin tombé : ce n’était pas une trahison charnelle. Il l’avait trahie avec sa peur ; avec son vide, pas avec un autre amour. Ce nétait pas un traître juste un égaré qui ne savait plus avancer.

Et maintenant, Benoît ? demanda-t-elle, sans colère aucune. Tu as compris alors quoi ?

Je ne sais pas, avoua-t-il dans un souffle.

Alors cherche-toi Seul Consulte un psy, deviens moine, enlis-toi dans des traités de philosophie, cogne ta tête contre les murs, invente-toi une méthode, mais arrête de tourner. Il ny a pas de baguette magique, aucun interrupteur miracle pour éteindre le passé. Il ny a que toi. Va travailler sur toi. Seul.

Sans moi.

Elle quitta la cuisine, longea le couloir, enfila un manteau bleu nuit.

***

La porte se referma sans bruit. Benoît resta seul, cerné par une paix glaçante où seul battait le rythme oblique de la pluie. Il sappuya contre la fenêtre, vit la silhouette de Capucine se dissoudre dans les ténèbres trempées, et le poids du vide seffondra sur lui.

La fissure nétait plus un fantôme. Elle sétendait, spectrale, tout autour : dans ce deux-pièces éteint, dans le repas froid, dans ses propres mains impuissantes, qui navaient su retenir.

Au lieu de la suivre, il se versa un large verre de cognacUne voiture passa sur la chaussée mouillée, ses phares balayant un instant les murs pâles de lappartement, puis plus rien. Dans le reflet de la vitre, Benoît aperçut son visage défait, ses yeux voilés dune fatigue sans âge. Un silence ancien prit possession des lieux, comme si soudain tout le bruit avait déserté la vie.

Les gestes lui manquaient. Il eut envie dappeler Capucine, de hurler quil comprenait enfin, quil allait changer, que tout recommencerait. Mais les mots séteignirent sur ses lèvres, noyés dans ce trop-plein dexcuses déjà galvaudées.

Du fond du salon, une horloge battit les minutes, obstinée, et chaque tic-tac lui rappelait que le temps, désormais, poursuivrait sa course sans lui accorder de détours. Benoît se leva, ouvrit un placard à la recherche de quelque chose à ranger, à nettoyernimporte quoi pour occuper labsence, mais même le désordre semblait figé, faute délan.

Alors seulement, il sassit. Et pour la première fois, il laissa venir le gouffre, sans lutter. Il laissa la peur lenvahir, le chagrin, le froid et la honte. Il laissa lamour perdu faire son nid dans sa poitrine, brûlant et sec. Il laissa la solitude lengloutir, certain quil nétait désormais plus question dattendre que quelquun vienne réparer à sa place.

Dehors, la nuit semblait patiente. Peut-être quau bout de toutes les errances, il trouverait, à force de lucidité écorchée, une façon de recoller ses propres morceaux. Mais ce soir, il acceptait enfin de plonger, seul, dans lobscurité nécessaire.

Il ny eut personne pour le consoler, pas de main tendue, pas de retour précipité. Pourtant, au cœur de cette nuit peuplée dombres, un souffle infime, comme le début dun orage qui tarde à éclater, sinsinua en lui : ce nétait ni un adieu ni une fin.

Simplement la première page, dans le silence.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: