Il faut vite que tu trouves un mari
Maman, il faut absolument que tu te trouves quelquun ! Mais vraiment, très très vite !
Je tassure, jai failli faire tomber ma tasse de café. Jen ai même renversé un peu sur la nappe. Jai pris une grande inspiration, reposé la tasse sur la table, et jai lancé à Margaux mon regard perçant de mère qui attend des explications.
Quest-ce qui se passe pour que tu me sortes ça ? Dis-moi tout, vas-y.
Margaux, tu sais, elle gigote dun pied sur lautre, les yeux plongés dans les motifs du tapis. Visiblement gênée, mais on sentait que cette idée, elle la portait en elle depuis un moment.
En fait, aujourdhui jai dit à papa que tu avais un nouvel amoureux, avoue-t-elle. Il na pas arrêté de me bombarder de questions ! Tout le temps il me demande si tu tes remise avec quelquun ! Et moi, à chaque fois, je dis que non, et là il part dans de longs discours sur à quel point tu as fait une erreur en le quittant. Que tu nas rien compris à la vie pour avoir laissé filer un mec génial comme lui !
Elle lève les yeux, il y a de la colère et un peu de tristesse dans son regard, surtout une vraie lassitude envers son père.
Et puis il arrête pas de répéter que tu vas forcément regretter, que tu finiras par revenir, que tu ne trouveras jamais mieux. Et là jen ai eu marre. Jai craqué, jai dit que tu avais rencontré quelquun.
En entendant ça, jai passé la main dans mes cheveux. Tout de suite me sont revenues les habituelles tirades de mon ex-mari, ce ton faussement sûr de lui, cette façon de toujours avoir le dernier mot, infiniment auto-centré.
Jimagine sans mal les grands discours avec lesquels il ta régalée, ai-je répondu en souriant un peu. Il supporte toujours pas lidée que jaie quitté le parfait Jules. Je me demande parfois si ces visites quil réclame le week-end, cest pas juste pour sécouter parler et pour avoir les derniers potins, pour flatter son précieux ego.
Margaux sest laissée tomber sur le canapé, jambes repliées sous elle, triturant machinalement le coussin dans ses bras.
Je pense comme toi, a-t-elle confirmé, le regard un peu absent. À chaque fois, cest une heure et demie à lécouter se raconter, il ne me demande quasiment jamais comment je vais ou ce que je fais à lécole Même pas une question sur mes notes ou sur mes copines.
Elle disait ça comme on décrit une routine banale : lever, petit dej, collège, devoirs À force, elle ny attachait plus démotion.
Elle sest allongée en fixant le plafond, repensant à leur dernière conversation. Évidemment, ça avait commencé par les exploits de son père cette fois, cétait sa façon magistrale de mener une négociation au boulot. Puis sensuivaient ses projets, ses galères au bureau, comment tout le monde le sous-estime, la totale. Une heure et demie de monologue Elle avait à peine commencé à parler de son concours de maths que son père avait hoché la tête, distrait, pour revenir à ses histoires. Oui, cest bien, mais tu sais, à ton âge moi je puis rebelote, anecdotes infinies.
Jai toujours eu du mal à comprendre comment jai pu rester quinze ans à supporter ça. Il ne pensait quà lui, refusant que lattention se porte ailleurs que sur sa cireuse personne. Je crois que si jai tenu, cétait surtout pour Margaux, que je voulais la protéger. Petite, elle espérait que son père allait changer, sintéresser à elle. Mais rien na jamais bougé. Et après la séparation, la vie est devenue tellement plus paisible ! Fini la compétition dégos. On pouvait enfin respirer.
Mais pourquoi tu veux absolument que je me mette en couple là, tout de suite ? ai-je demandé, un peu sèche malgré moi. Tas balancé ça, tant pis, on nen fait pas tout un plat
Mais maman, quand papa a entendu que tavais quelquun, il a pété un câble ! Dabord tout blanc, puis rouge pivoines, et il sest mis à crier si fort que la voisine du dessus est descendue ! Jai eu un peu peur, avoue.
Elle se tait un instant, repensant à la scène. Le ton de son père, tout aigü, le regard fuyant, les poings serrés Prêt à exploser.
Il voulait à tout prix savoir le nom du gars, comment il était, il me harcelait de questions. Jai résisté, jai dit que tavais insisté pour rien lui dire Je serais pas surprise sil tappelle pour te faire une scène.
Je me suis appuyée contre la fenêtre, la fixant. Eh ben, la journée promet Je peux parfaitement imaginer Jules en crise totale Merci Margaux, tas pas choisi la facilité
Alors je me suis assise à côté delle, lai prise dans mes bras, soupirant longuement. Enfin bon, ce qui est dit est dit.
Mais pourquoi tas raconté ça, franchement ? Jaurais préféré quon reste au calme, pas à se farcir ses crises. Ça me donne juste envie de couper mon téléphone
Margaux sest doucement échappée de mon étreinte, sest redressée et ma regardée bien en face, hyper sérieuse.
Parce que tes géniale, maman ! Tu es belle, brillante, tu as plein damis et tous les mecs te regardent ! Tu crois que je vois rien ? Et lui, à côté, il dit du mal de toi à longueur de temps, jen ai marre !
Je lui ai caressé tendrement les cheveux. Margaux, cest mon soleil, pourtant parfois je crois que je vois pas bien toutes ses forces.
Tas raison, ma puce, ai-je murmuré doucement. Pour être honnête, javais peur que ça te fasse bizarre si jamais je me remettais avec quelquun, cest tout neuf la séparation.
Je la regardais, à la recherche de la moindre ombre sur son visage.
Arrête, maman ! sest-elle exclamée, pleine dassurance. Limportant, cest que tu sois heureuse !
Elle sest croisée les bras avec un grand sourire, soudain grave et presque adulte.
En voyant la certitude dans ses yeux, jai senti linquiétude se dissoudre peu à peu. Peut-être que je maccroche trop à mon passé et que jai trop peur de la suite
Tu es une perle, Margaux, tu sais ça ? Merci de veiller sur moi.
Elle a blotti sa tête contre moi, tout contre mon épaule. Je sentais quà ce moment-là, pas grand-chose ne pourrait nous arriver, à toutes les deux. Notre petite famille, malgré les tempêtes, devenait plus forte chaque jour
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Quelques jours plus tard au bureau, jétais affalée sur mon siège, luttant contre un mal de tête carabiné. Depuis le matin, ça tambourinait ; jai fini par demander à ma collègue de me rapporter du Doliprane, la pharmacie étant à deux pas. Une fois la pilule avalée, impossible de me remettre dans mes dossiers. À chaque clic sur le clavier ou éclat de conversation dans le couloir, le bruit me cognait dans le crâne
Et là, qui pointe le bout de son nez à la porte ? Le vigile, visage gêné.
Madame Moreau, il y a un monsieur pour vous. Votre ex-mari vous attend à laccueil. Vous descendez ou on lui demande de repartir ?
Mon sang na fait quun tour. Jai inspiré lentement, gardant ma poker face.
Merci, jarrive tout de suite.
Mais alors intérieurement, jai fulminé. Quelle idée de débarquer au boulot sans prévenir ? Franchement, il na pas de gênes Jespère juste quil me fait pas une scène devant tout le monde.
Dans le hall, je le repère tout de suite : Jules arpente la pièce, passant ses mains dans ses cheveux, parlant fort aux agents de sécurité. Eux, ils font semblant dêtre zen mais ça sent la tension.
Quest-ce que tu veux, Jules ? ai-je lancé direct, ennuyée. Tes obligé de faire ton show ici ? Tu veux quon appelle la police ? Je peux men occuper, tu sais.
Il se retourne, le visage écarlate et les yeux brillants de colère. Il me pointe du doigt comme si jétais la coupable ultime.
Toi ! Margaux ma tout dit ! À peine six mois après le divorce et tu as déjà rencontré un mec ? Tu nas pas honte ?
Jai haussé un sourcil, gardant un ton glacial.
Tu veux que je te reste fidèle toute ma vie aussi ? Même après quon ne soit plus ensemble ? On croit rêver Surtout que la fidélité, cétait pas ta priorité quand jétais encore ta femme
Il a hésité, déstabilisé par mon aplomb. Les collègues jetteraient des coups dœil sils ne faisaient pas semblant de navoir rien vu.
Jinterdis que ma fille vive sous le même toit quun inconnu ! Je vais demander la garde de Margaux, tu ne la verras plus jamais ! hurle-t-il, complètement hystérique.
Moi je hausse les épaules. Il est ridicule. Je regarde autour de moi et vois les vigiles prêts à intervenir.
Tas fini ? Taurais dû faire du théâtre À moins que le cirque soit plus ton genre, ai-je lâché, un peu moqueuse.
Que se passe-t-il ici ?
Un homme vient darriver, élégant dans son costume bleu nuit. Cest Charles Grenier, notre directeur général. Il jauge la scène, les bras croisés.
Cest une affaire privée, monsieur, ça ne vous concerne pas, crache Jules sèchement.
Charles savance, sourire assuré, voix posée.
Désolé, monsieur. Quand on fait un esclandre dans le hall dune société, ce nest plus une affaire privée. Cest une question de respect envers tout le monde. Donc, calmez-vous.
Je tassure, la tension a baissé dun cran. Jules ne savait plus où se mettre. Alors Charles, délicatement mais avec assurance, ma pris la taille bien visible, histoire de marquer le coup.
Je suis celui qui prend soin de Pauline, et je naccepte pas quon lui parle ainsi. Si tu continues, tu devras texpliquer devant la police. Et crois-moi, si tu ten prends à ta fille pour te venger, tu ne ten sortiras pas à si bon compte. Cest clair ?
Jules a blêmi, le regard pétrifié, cloué par les mots de Charles. Il sest écrasé, marmonnant, puis a tourné les talons, lançant dune voix aigre :
Pour la pension alimentaire, tu peux toujours rêver !
Jen ai pas besoin, crois-moi, ai-je répliqué du tac au tac, mi-soulagée mi-amusée. Lessentiel, cest que Margaux nait plus à supporter tes monologues auto-centrés.
Et là jai réalisé que la main de Charles était toujours à ma taille. Jai senti mes joues chauffer, gênée mais terriblement émue. Il ma souri, rassurant.
Merci infiniment, Charles. Vous ne pouvez pas savoir comme ça ma soulagée, ai-je murmuré avec gratitude.
Ses yeux pétillaient.
Et si on en parlait autour dun déjeuner ? propose-t-il gentiment, moffrant son bras.
Je lai regardé une seconde, me demandant si ce nétait pas prématuré, mais au fond, cétait fluide et naturel. Jai glissé ma main dans la sienne, et on est sortis.
À la brasserie dà côté, ambiance feutrée, odeur de croissants et de plats du jour, on sest mis à discuter longuement. Charles ma avoué en toute simplicité quil avait des sentiments pour moi depuis un moment, sans jamais vraiment oser me lavouer jusque-là, par respect pour ma situation.
Javais peur de te brusquer, ma-t-il confié dans un sourire timide. Tu semblais tellement forte, mais je me doutais que tu traversais une période difficile.
Et ce jour-là, en me voyant prendre sur moi devant Jules, il na pas pu rester neutre.
Jai souri malgré moi, touchée par sa sincérité et son absence totale darrogance.
***
Trois mois après cet épisode au bureau, Charles et moi, on sest mariés à la mairie du 7ème. Un mariage simple mais élégant, exactement comme jen rêvais. Charles a tout fait pour me combler.
Margaux pétillait de bonheur. Cest elle qui ma aidée à enfiler ma robe, à ajuster mon voile, à vérifier que tout était parfait, des boucles doreilles jusquaux fleurs. Au moment des alliances, elle nous a serrés fort tous les deux, la voix tremblante démotion.
Je suis tellement heureuse pour vous, maman, a-t-elle chuchoté, les yeux brillants.
Mais elle a aussi tenu à mettre les choses au clair avec Charles très vite :
Jtaime bien, Charles, tes super Mais papa, jen ai déjà un, a-t-elle expliqué sans détour.
Charles a souri avec bienveillance, lui ébouriffant tendrement les cheveux.
Je comprends, Margaux. Comme tu veux, limportant cest quon soit tous les trois ensemble.
Par pur principe (et un peu pour la forme), jai envoyé une invitation à Jules. Je voulais quil sache que je refaisais ma vie, avec ou sans lui. Évidemment, il nest pas venu et a préféré passer ses nerfs au téléphone en harcelant nos vieux amis communs.
Non mais timagines ! Elle se marie, et elle minvite ! se plaignait-il auprès dun copain duniversité. Jte jure, quelle humiliation !
Ses proches lui répondaient mollement, laissant entendre que chacun devait avancer. Mais lui continuait, affirmant que cétait trop tôt, que ce nétait pas vraiment de lamour, juste un moyen de moublier ou de lui prouver un truc, que je lavais laissé sans lui donner de seconde chance, et quil avait tout sacrifié pour moi
Ses reproches finissaient par sembrouiller, personne ne le plaignait vraiment à force, ils coupaient court.
Petit à petit, Jules sest tu. Il est resté seul, face à nos souvenirs, à relire des pages de notre vie dont il ne comprenait plus le sens.
Et nous, on a continué tranquillement notre route à trois, entre repas familiaux, promenades du dimanche dans les allées du Jardin du Luxembourg, petits débats animés sur le choix du film du soir Finalement, les choses simples sont tellement mieux, tu trouves pas ?