8 avril
Aujourdhui, je sens le besoin décrire, de laisser une trace de ces derniers mois si chargés démotions. À mon âge, chaque petit bonheur compte comme un trésor. Après mon infarctus, mon fils Rémi ma offert un cadeau que je nattendais plus : une toute petite chienne, si minuscule quà la première caresse, jai cru rêver. Il la appelée Bijou. Il disait que comme un bijou délicat, elle veillerait sur moi.
Et il avait raison Bijou a bouleversé ma vie. Grâce à elle, jai retrouvé le goût des promenades, du simple plaisir de sortir sur les quais de la Seine, même sil devait pleuvoir à Paris ce jour-là. Je promenais Bijou sur sa laisse fine ou la glissais dans un sac élégant. Bijou était si douce, si vive, sa légèreté égayait mes journées ternies. Elle nétait jamais loin de moi, toujours prête à recevoir mes caresses ou à me faire rire avec ses cabrioles.
Et puis, il y a eu ce jour. Cétait un lundi, et je me souviens de lair doux qui flottait sur le boulevard Saint-Germain. Jétais sortie avec Bijou. Une voiture a ralenti à hauteur du trottoir. À lintérieur, un garçon et une fille ont ouvert la vitre, tout sourire. Ils mont demandé timidement sils pouvaient caresser Bijou. Honnêtement, cela me mettait mal à laise, je ne voulais pas vraiment, mais javais peur de paraître trop méfiante. Alors jai présenté Bijou vers eux, juste à la fenêtre Et là, tout sest passé très vite : la jeune fille a arraché Bijou de mes mains et en une seconde, le garçon a démarré en trombe.
Jai hurlé, jai couru, je me suis effondrée sur le bitume, le cœur brisé, incapable de croire ce qui venait darriver. Je me suis blessée, et je me souviens seulement du froid de la pierre et du sang qui coulait sur mon front, puis plus rien.
Quand jai repris connaissance, jétais à lhôpital de la Pitié-Salpêtrière. Mon fils Rémi était là. Je me sentais si faible. Je chuchotais sans arrêt le nom de Bijou, des larmes silencieuses coulaient sur mes joues froissées. Il ny avait plus que ce vide.
Rémi na pas attendu. Les voisins avaient repéré la voiture, ils savaient à qui elle appartenait : elle stationnait souvent dans notre quartier. Mon fils a parlé à ses amis, dont certains travaillent pour la police nationale. Ils ont vite retrouvé ladresse du propriétaire de la voiture un jeune homme vivant dans une maison luxueuse près de Neuilly, avec une automobile bien trop tape-à-lœil.
Rémi sest rendu à cette adresse, il a trouvé un moyen dentrer. Et, dans un coin du salon, il a reconnu Bijou À lagonie. Depuis lenlèvement, elle navait ni mangé, ni bu, elle ne faisait que pleurer, puis gémir faiblement. Les voleurs sen étaient lassés, eux qui cherchaient un jouet, un amusement ; mais une bête désespérée, malade, les encombrait.
Je ne veux pas entrer dans les détails, mais Rémi a repris Bijou. Il la ramenée à la maison. Peu à peu, elle sest remise, tout comme moi. Aujourdhui, une fois encore, nous promenons Bijou, mais désormais, jamais sans vigilance. Elle disparaît dans son sac dès quun inconnu approche.
Cette histoire ma fait comprendre une leçon essentielle. Il ne faut jamais semparer du bonheur dautrui. La tendresse, la joie dune personne cest parfois tout ce qui la rattache à cette terre. Cela peut sembler insignifiant : une antiquité, un jardin derrière une clôture, ou une victoire dérisoire. Mais cest ce microscopique qui nous fait vivre. Prendre par caprice la petite chienne dune vieille dame, cest lui voler tout son univers. Ce qui est volé napporte jamais de vrai bonheur, cest un mirage douloureux, pardonnez-moi la redondance.
On peut détruire la vie de quelquun pour une broutille, ce petit rien qui était devenu son souffle. Et lâme humaine, dit-on, ne pèse que quelques grammes. Mais tout notre monde sy niche.
MargueriteAujourdhui, chaque matin, lorsque jouvre les yeux et que je sens la petite truffe humide de Bijou contre ma main, je me rappelle combien la vie est fragile, mais aussi combien elle est précieuse. Je la regarde dormir, lovée contre mon flanc, et je remercie lunivers de me lavoir rendue, ébouriffée mais vaillante, aussi têtue que moi malgré ses frayeurs.
Nous avons tous deux vieilli un peu, mais peut-être quun vrai bijou, tout comme lamour, porte ses petites fissures, ses coups du sort, et cest cela qui le rend dautant plus éclatant. Il paraît que la confiance ne guérit jamais tout à fait je garde la laisse plus courte, les promenades ont changé dallure. Pourtant, au détour dune rue, il arrive encore que Bijou sarrête pour flairer une fleur, et que, le cœur léger un instant, je me surprenne à rire.
Dans les rides de mes mains et la douceur de son pelage, je porte désormais la certitude, silencieuse mais farouche : tant quil me reste la force daimer, je nai rien perdu et je marche, pas à pas, avec gratitude, portée par la lumière minuscule de mon trésor retrouvé, prête à cueillir, contre le voleur de lombre, chaque petit bonheur du jour.