Une vieille dame modeste a nourri deux enfants affamés pendant des mois… puis ils ont disparu sans un mot. Vingt ans plus tard, la vérité éclate au grand jour.

Écoute, il faut absolument que je te raconte cette histoire, elle me trotte dans la tête depuis ce matin.

Dans un petit marché du quartier Belleville, à Paris, il y avait une vieille dame du nom de Madame Lucette Deschamps. Elle vendait des pommes de terre cuites avec un peu de fleur de sel et de persil. Elle ne gagnait pas grand-chose, mais juste assez pour vivre paisiblement dans son studio modeste.

Un matin, alors quelle rangeait sa corbeille de pommes de terre, lune delles tomba au sol.

Vous avez laissé tomber une pomme de terre, madame.

Lucette se tourna et se retrouva face à deux jeunes garçons tout à fait identiques. Maigres, les joues creusées, vêtus de doudounes bien trop grandes pour eux. Lun ramassa la pomme de terre, lessuya soigneusement sur son pantalon et la lui rendit. Lautre ne détachait pas les yeux de la marmite fumante.

Merci répondit Lucette dune voix douce. Vous faites quoi ici ? Je vous vois tourner depuis ce matin.

Celui qui paraissait laîné haussa légèrement les épaules.

Rien on traînait.

Lucette connaissait trop bien ce genre de on traînait. Cest ce que les gamins affamés racontaient pour masquer leur gêne.

Sans un mot de plus, elle prit deux pommes de terre brûlantes, les enveloppa dans un vieux Le Parisien et ajouta un cornichon à laigre-douce.

Revenez demain lança-t-elle dun ton naturel . Vous maiderez à porter des caisses, ça vous dit ?

Les garçons acceptèrent sans un merci, rapidement, et filèrent.

Plus tard laprès-midi, ils revinrent. Lucette tentait de déplacer un gros bidon deau. Avant même quelle nait le temps de demander quoi que ce soit, les deux garçons sen emparèrent et le déposèrent derrière le stand.

Puis laîné fouilla dans sa poche et sortit deux vieilles pièces de cuivre.

Elles appartenaient à notre père souffla-t-il . Il était boulanger jusquà ce quil disparaisse.

Il tendit les pièces vers elle.

On peut pas les donner mais vous pouvez les regarder.

Lucette comprit tout de suite : cétait là tout ce quils avaient.

Gardez-les, sourit-elle. Un boulanger a toujours besoin dun peu de chance.

Dès lors, les garçons vinrent tous les jours. Ils sappelaient Émile et Rémi Laurent.

Lucette leur donnait ce quelle pouvait préparer chez elle : un peu de lentilles, du pain, parfois un petit morceau de fromage. Eux, en échange, portaient des sacs de pommes de terre, rangeaient le stand, nettoyaient un coup de balai.

Ils mangeaient vite, sans parler, comme sils avaient peur quon leur reprenne leur assiette.

Un jour, Lucette demanda :

Où est-ce que vous dormez ?

On squatte une cave, rue des Couronnes répondit Rémi. Cest sec vous inquiétez pas.

Je minquiète, bien sûr insista Lucette. Voilà pourquoi je demande.

Émile leva les yeux.

On nest pas des mendiants, madame. Un de ces jours, on ouvrira notre boulangerie. Comme papa.

Lucette acquiesça en silence. Elle ninsista plus.

Ces garçons ils avaient une sorte de dignité, de retenue, qui nétait pas de leur âge.

Mais il y avait au marché quelquun qui naimait pas les voir traîner.

Le gardien, Gérard Perron.

Sa femme tenait un mini-stand de poissons séchés, qui ne trouvait jamais preneur. Pourtant, devant Lucette, il y avait toujours la queue.

À chacun de ses passages, il soufflait, pincé :

Tu te prends pour Mère Teresa, à nourrir les clochards ?

Lucette serrait les dents et faisait comme si elle nentendait pas.

Elle savait pourtant ce dont Gérard était capable. Si ça dégénérait, Émile et Rémi seraient les premiers à subir.

Alors, Lucette commença à agir avec plus de prudence.

Elle leur passait de la nourriture dans des sachets, comme si cétait des commandes. Parfois, elle les appelait à labri des regards, derrière le stand.

Les garçons remarquèrent le changement.

Mais ils ne posèrent aucune question.

Un soir dhiver, alors que le marché était désertique, Émile décida daborder le sujet.

Cest à cause du gardien, pas vrai ?

Lucette hésita puis hocha la tête.

Je ne veux pas que vous ayez dennuis, il y a des gens qui ne comprennent pas que lon puisse donner un peu.

Rémi réajusta le sac sur son dos.

Si ça devient trop risqué, on reviendra pas.

Il la dit calmement.

Mais ces mots pesèrent plus sur le cœur de Lucette que nimporte quelle sale remarque.

Se débrouiller, pour eux, ça voulait dire : dormir dehors, le ventre vide, le froid. Lhiver arriva plus vite que les autres années.

Le marché, chaque jour, se vidait un peu plus. Plus de clients, moins deuros.

Émile et Rémi passaient moins souvent.
Parfois, il ny en avait quun, les doigts bleuis par le froid. Dautres jours, aucun.

Chaque matin, Lucette jetait un œil instinctivement au bout de la rue, espérant apercevoir leurs silhouettes.

Jusqu’à ce qu’un matin rien. Ni ce jour-là, ni les suivants.

Au bout dune semaine, elle alla jusquà la rue des Couronnes, interrogea les voisins. On lui apprit que la cave avait été fermée après une plainte.

Les garçons, eux, étaient partis dans la nuit.
Personne ne savait où.

Lucette sassit sur un banc, resta longtemps à fixer ses chaussures.

Un poids lui serrait la poitrine.

Puis elle est rentrée chez elle.
La vie continue, quon le veuille ou non.

Les années passèrent. Le marché de Belleville tomba en déclin avant de fermer. Lucette prit sa retraite, vivant toujours dans son petit studio.

Parfois, en épluchant seule ses pommes de terre, elle pensait à Émile et Rémi.

Se demandaient-ils si ces deux gamins avaient survécu,
sils étaient restés ensemble,
si leur rêve de boulangerie avait résisté au froid et à la faim.

Elle nen parlait plus à personne.
Elle ne les oubliait jamais.

Un matin dautomne, bien plus tard, un drôle de bruit lalerta sous sa fenêtre.

Deux Peugeot noires toutes neuves étaient là, garées devant lentrée.

Lucette fronça les sourcils. Elle était certaine de sêtre trompée.

Quelques minutes plus tard, on sonna.

Elle ouvrit avec prudence.

Deux grands hommes, bien habillés, presque des jumeaux, se tenaient là.

Vous êtes Madame Lucette Deschamps ?

Oui cest moi.

Lun deux sourit doucement.

Nous sommes Émile et Rémi.

Deux hommes élégants à la porte de Lucette
et quand ils ont dit leurs prénoms, les souvenirs de vingt ans lui sont revenus en plein cœur.
Ce qui sest passé après, tu limagines, Lucette na pas pu retenir ses larmes

Pendant un long moment, elle na rien pu dire.

Elle ne les a pas reconnus tout de suite à leur visage

Mais à leur regard.

Toujours ce regard sérieux, tellement celui des deux gamins affamés du marché.

On vous cherchait depuis des années a dit Rémi. On ne savait pas si vous habitiez encore ici.

Les jambes de Lucette ont failli flancher ; elle sest accrochée à lencadrement de la porte.

On a ouvert une boulangerie a continué Émile. Puis une autre, puis encore une.

Ils sont entrés dans le petit appartement.

Rémi a sorti dun sac un pain encore chaud et la posé sur la table.

Ça sentait si bon Le temps sest alors remis à lenvers, comme sil avait reculé de vingt ans.

Je vous ai juste donné des pommes de terre a murmuré Lucette.

Émile a secoué la tête très lentement.

Non, madame. Pas seulement.

Vous nous avez offert la dignité.

Rémi a ajouté :

Vous nous avez traités comme des êtres humains, quand tout le monde nous tournait le dos.

Sans ça jamais on naurait réussi.

Ils ont parlé longtemps. Ont repensé ensemble à ces années dures, aux petits boulots, aux nuits dans les entrepôts. Ils expliquaient comment un vieux boulanger leur avait laissé leur chance comment ils navaient jamais oublié la promesse faite tous jeunes :

Que sils sen sortaient un jour ils reviendraient voir celle qui leur avait tendu la main quand ils navaient plus rien.

Quand ils sont partis, Lucette est restée longtemps plantée dans lentrée, serrant le pain encore tout chaud contre elle.

Et pour la première fois depuis des années, elle a compris :

les quelques pommes de terre offertes, là-bas, au vieux marché

avaient changé la vie de deux garçons.

Et la sienne aussi.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: