Une vieille dame démunie a nourri deux enfants affamés pendant des mois… puis ils ont disparu sans dire au revoir. Vingt ans plus tard, la vérité éclate au grand jour.

Journal intime Paris, 30 octobre

Ça fait bien longtemps que je nai pas pris la plume pour écrire, mais ce matin, des souvenirs vieux de vingt ans sont revenus frapper à la porte de mon souvenir.

Dans le petit marché du quartier Saint-Antoine, à Paris, je vendais chaque jour des pommes de terre chaudes avec une pincée de gros sel de Guérande et un filet de citron. Je mappelais Madame Lucienne Dupuis. Je ne gagnais pas grand-chose, juste de quoi vivre paisiblement dans mon petit appartement du onzième arrondissement.

Un matin frisquet, alors que je disposais mes pommes de terre dans leur panier en osier, lune delles roula et tomba au sol.

Eh, madame, votre pomme de terre vient de tomber.

Je me suis retournée et jai vu deux garçons, absolument identiques. Maigres, le visage creusé, enveloppés dans des manteaux bien trop larges pour eux. Lun a ramassé la pomme de terre, la soigneusement essuyée sur son pantalon rapiécé et me la tendue. Lautre fixait obstinément la marmite doù séchappait la vapeur parfumée.

Merci, les garçons dis-je doucement. Je crois vous avoir déjà aperçus plusieurs fois ce matin. Que faites-vous ici ?

Celui qui paraissait le plus âgé haussa fugitivement les épaules.

Rien on passait juste par là.

Je connaissais trop bien ce genre de réponse. « Juste comme ça » Cest ce que les enfants affamés disent, pour cacher leur honte.

Sans en dire davantage, jai pris deux pommes de terre fumantes, je les ai emballées dans une feuille de journal du matin et jai glissé un cornichon à lancienne.

Revenez demain, je vais avoir besoin de bras pour déplacer quelques caisses. Ça vous dit ?

Ils ont vite saisi le paquet, sans un mot de remerciement. Juste un signe de tête, puis ils sont partis.

Ils sont revenus ce même après-midi. Je peinais à soulever un bidon deau lorsque les deux garçons sont venus à ma rescousse, le portant en deux temps trois mouvements derrière létal.

Le plus grand a alors sorti deux anciennes pièces en cuivre de sa poche.

Elles appartenaient à notre père, souffla-t-il. Il était boulanger jusquà ce quil ne soit plus là.

Il me tendit les pièces de monnaie.

On ne peut pas vous les donner mais vous pouvez les regarder.

Jai compris tout de suite : ces pièces étaient leur bien le plus précieux.

Gardez-les précieusement, leur ai-je souri. Les boulangers ont toujours besoin dun peu de chance.

Ils sappelaient Paul et Louis Martin.

Jour après jour, japportais de la maison un peu de ratatouille, quelques tranches de pain de campagne, un morceau de tomme parfois. Eux, en échange, portaient des sacs de pommes de terre, rangeaient les caisses et nettoyaient mon petit étal.

Ils mangeaient vite, en silence, comme sils craignaient quon ne vienne leur enlever leur part.

Un jour, jai osé demander :

Où dormez-vous la nuit ?

Dans une cave de la rue de Reuilly, répondit Louis. Cest sec ne vous faites pas de souci.

Bien sûr que je minquiète, dis-je fermement. Sinon, pourquoi poser la question ?

Paul releva la tête, la fierté dans le regard :

On nest pas des mendiants. Un jour, on ouvrira notre propre boulangerie. Comme Papa.

Jai hoché la tête, respectueuse. Je nai pas insisté davantage.

Il y avait chez ces garçons un courage discret, une discipline rare à leur âge.

Mais tous ne voyaient pas dun bon œil leur présence sur le marché.

Le responsable de la surveillance, Monsieur Gérard Poulin, passait souvent devant mon étal. Sa femme vendait du poisson séché et les clients nétaient guère nombreux. À mon stand, par contre, il y avait toujours foule.

Chaque fois quil passait, il lançait, dédaigneux :

Alors, Lucienne, tu te prends pour une sainte à nourrir tes vagabonds 

Je faisais mine de ne pas entendre, les lèvres serrées.

Je savais quil pouvait me créer des ennuis et que Paul et Louis seraient les premiers à en payer le prix.

Dès lors, jai été plus discrète. Je glissais la nourriture dans un sac, comme sil sagissait dune commande. Parfois, je les appelais à larrière de la roulotte.

Les enfants, lucides, comprirent ce changement. Mais, fiers, ils nont rien demandé.

Un soir dhiver, alors que le marché était presque désert, Paul a pris la parole :

Cest à cause du surveillant, nest-ce pas ?

Jai hésité, puis jai acquiescé.

Je ne veux pas quon vous crée des histoires. Il y a des gens qui ne comprennent pas pourquoi on tend la main aux autres.

Louis réajusta le sac sur son épaule.

Si ça devient dangereux, on arrêtera de venir.

Il la dit simplement. Mais ces mots mont serré le cœur plus fort que tous les reproches.

« On sen sortira.»

Cela voulait dire nuits glacées, ventre vide, errances sous les ponts.

Lhiver de cette année-là sest abattu tôt sur la ville.

Le marché sest vidé peu à peu. Moins de clients, moins de francs en caisse.

Paul et Louis venaient moins souvent. Parfois seul, les mains violemment rouges par le froid. Parfois aucun deux.

Chaque matin, instinctivement, jespérais les voir apparaître à lextrémité de la rue.

Puis un jour ils ne sont plus venus. Ni le lendemain, ni la semaine suivante.

Au bout de sept jours, jai pris mon manteau et je suis allée rue de Reuilly. Jai questionné les voisins. Quelquun ma expliqué que la cave avait été fermée sur dénonciation.

Ils étaient partis cette nuit-là.

Personne ne savait où.

Je me suis assise sur un banc du boulevard, longtemps, le regard perdu vers le sol.

Une angoisse sourde a pesé sur ma poitrine.

Puis jai repris le chemin de ma modeste demeure. La vie, après tout, ne sarrête pas.

Les années ont passé.

Le marché Saint-Antoine a perdu tout son éclat, jusquà fermer pour de bon. Je me suis retirée, vivant toujours dans mon appartement.

Souvent, en épluchant mes pommes de terre, je pensais à Paul et Louis. Est-ce quils avaient survécu ? Avaient-ils réussi à rester ensemble ? Leur rêve de boulangerie avait-il survécu au froid et à la faim ?

Je nen ai jamais parlé à personne.

Mais je ne les ai jamais oubliés.

Un matin dautomne, beaucoup, beaucoup plus tard un bruit inhabituel a attiré mon attention sous la fenêtre.

Deux immenses voitures noires stationnées devant mon immeuble.

Je me suis dit quil devait y avoir une erreur.

Quelques minutes plus tard, linterphone a retenti.

Jai ouvert la porte avec précaution.

Devant moi, deux hommes grands, élégamment vêtus, se ressemblant comme deux gouttes deau.

Êtes-vous Madame Lucienne Dupuis ? a demandé lun deux.

Oui, cest moi.

Lautre ma adressé un sourire doux et tendre.

Nous sommes Paul et Louis.

À cet instant, tout le passé sest écroulé sur moi, vingt ans dun coup. Je nai pas reconnu leurs visages mais dans leurs yeux, jai tout de suite vu les enfants du marché.

Jai eu la gorge serrée.

Pénétrant dans mon petit appartement, ils déposèrent un pain frais, croustillant, que Louis tira de son sac en papier.

Le parfum du pain chaud emplit la pièce, et jeus limpression de revenir vingt ans en arrière, sur mon étal du marché.

Je ne vous ai donné que quelques pommes de terre ai-je balbutié.

Paul secoua la tête, ému :

Non, Madame Lucienne.

Vous nous avez redonné de la dignité.

Louis renchérit :

Vous nous avez traités comme des êtres humains quand tout le reste du monde nous ignorait.

Sans cela, jamais nous ne serions allés aussi loin.

Nous avons parlé longtemps. Ils ont évoqué les années de galère, les petits boulots épuisants, les nuits à dormir dans larrière-boutique dun vieux boulanger qui leur a donné leur chance. Et puis

ils mont dit quils navaient jamais oublié la promesse quils sétaient faite enfants : un jour, sils sen sortaient, ils reviendraient retrouver celle qui leur avait tendu la main quand ils navaient plus rien.

Avant de partir, jai longuement serré le pain chaud contre mon cœur.

Pour la première fois depuis des années, jai compris vraiment que les pommes de terre partagées autrefois au vieux marché de Saint-Antoine navaient pas seulement nourri deux enfants affamés.

Elles avaient aussi changé mon destin, et le leur.

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