Une vie mise entre parenthèses

Une vie à plus tard

Maman, je peux prendre un bonbon de la boîte ? Un seul, sil te plaît ! Élise tournait autour du placard comme un petit renard, là où Claire avait déposé avec tant de peine ses précieux chocolats.

Non, cest pour les invités. Si tu les manges maintenant, il nen restera plus pour Nouvel An.

Élise gonfla les joues, vexée. Quelle importance, après tout, de manger ce chocolat aujourdhui ou une autre fois ? Elle ne demandait quun seul ! Pourquoi maman était-elle toujours comme ça ? Si cest bon, cest pour plus tard, si cest beau, cest « pour sortir ». Mais parfois on a juste envie denfiler la jolie robe bleu roi rapportée de Paris par papa et daller chez Camille. Sa mère ne lui interdisait jamais de porter du neuf à la crèche, elle. Certes, il lui semblait lavoir entendu dire un jour que tous ses habits, elle les cousait elle-même. Et alors ? Camille était toujours la mieux habillée du groupe. Alors quelle, Élise, portait encore cette vieille robe à pois, dont elle ne pouvait plus supporter la vue.

À cette époque, Élise ne se doutait pas de tout ce que ses parents devaient sacrifier pour ces quelques douceurs ou une robe neuve. Sa mère travaillait à la médiathèque, son père était ingénieur à la SNCF. Depuis lenfance, elle connaissait le mot « dégotter » : cela voulait dire que quelque chose dintrouvable à lépicerie, ses parents finissaient par le procurer. Cest comme ça quelle avait eu de belles ballerines, et sa mère, de nouvelles bottes. Elles avaient coûté une fortune : il avait fallu se contenter de pommes de terre et de pâtes tout le mois. Mais maman était si heureuse quelle navait même pas osé porter ses bottes au début, elle les admirait simplement chaque soir. Étrange comme Élise gardait de ce moment un souvenir inaltéré, au point den visualiser chaque éraflure et chaque talon usé, même adulte.

Les années passèrent et tout autour deux changea. Les magasins parisiens regorgeaient soudain de tout ce quon pouvait désirer. Resterait, désormais, la question de largent. Élise était en seconde quand, un soir, son père rentra du travail, rayonnant :

Je suis pris !

Elle ne comprit pas tout de suite ce que cela signifiait, mais le bonheur de ses parents annonçait une bonne nouvelle. Et cen était une : lentreprise franco-allemande quil rejoignait travaillait dans lélectronique, et son talent y trouva enfin la place quil méritait. Élise vit son père, jusque-là si taciturne, retrouver goût à la vie. Il devint même chef déquipe, sa carrière démarra.

La vie devint plus douce. Les calculs de budget sur un coin de cahier sespaçaient, les premières jeans, les sneakers à la mode arrivèrent enfin. Élise renonça à lidée dentrer vite dans la vie active et poursuivit des études supérieures, soutenue par ses parents. Deux ans de sacrifices, dexamens brillamment réussis, un diplôme avec mention, puis un poste grâce aux contacts de son père. Tout semblait saccomplir : désormais, elle aussi pourrait penser à elle, à la famille. Mais à ce moment-là, Élise pensa différemment. Sa carrière dabord ! Plus jamais devoir sinquiéter doù vivre, que porter… Elle menait tout de front, à la satisfaction éblouie de ses parents. Elle acheta son propre appartement, une voiture ; partait en vacances en Italie ou en Espagne. Mais seule.

Cela ne la dérangeait pas vraiment. Elle navait jamais été la petite fille modèle, elle avait eu des prétendants, mais hésitait à se fixer. Pourquoi sengager si tôt ? Il fallait profiter du temps, tant quon est jeune. Les enfants, plus tard.

Son premier amour concret narriva quà trente-cinq ans. Elle et Victor étaient collègues des années à se saluer sans vraiment se connaître. Jamais elle nimaginait plaire à Victor, cet homme séduisant et brillant, si rare chez un homme, pensait-elle. Un soir de séminaire, un peu éméchée, elle posa la tête contre son épaule en dansant. Victor ne tourna plus autour du pot.

Épouse-moi, dit-il. On a tous les deux réussi, nos années passent. Il est temps de bâtir quelque chose. Je taime, Élise.

Élise éclata de rire doucement :

Victor, tu dis nimporte quoi On a tout le temps !

Mais le matin, en le regardant dans les yeux, elle se surprit à répondre, sans réfléchir :

Daccord.

Ce fut une grande fête, une Claire émue aux larmes elle nespérait plus être grand-mère et trois ans durant lesquels Élise comprit que tout ce quelle avait accompli néveillait en elle rien devant ce quelle ne pouvait plus avoir à force de tout remettre à plus tard.

Il ny a plus rien, maman Mon avenir sefface Élise tenait les résultats médicaux en tremblant, incapable de pleurer. Pourquoi ai-je été si stupide ?

Ma fille, ne taccable pas. Ce nest quune clinique. La médecine avance Peut-être que tout peut changer.

Quand ? Élise laissa tomber les feuilles qui séparpillèrent sur le parquet du salon.

Rien navait changé, vraiment, dans lappartement parental. Les parents refusaient toujours son argent, même maintenant que le père était malade, la mère contrainte à la maison. Élise faisait ce quelle pouvait, réapprovisionnant régulièrement le frigo comme le sien ; offrant une seconde vie à la vieille commode après restauration. Vintage soit ! Dix années déjà depuis le dernier coup de pinceau. Dans la lumière grisâtre, elle se surprit à penser quil faudrait songer à changer les papiers peints, poncer le parquet. Drôles de pensées alors que sa vie patiemment édifiée seffondrait.

Maman, tu ne comprends pas ? Cest bien ça mon problème : cest le temps qui me manque

Elles restèrent ainsi, assises côte à côte, sans voir le soir tomber, sourdes au téléphone qui hurlait. Élise sanglotait, puis se calmait. À la fin, elle releva la tête, chercha dans le noir le visage de Claire.

Merci, maman

Pour quoi, Élise ?

Pour mavoir écoutée. À qui dautre pourrais-je dire tout ça ? Je ne compte plus aux yeux de personne, maintenant.

Quest-ce que tu racontes ? Claire posa sa main sur les lèvres de sa fille. Tu comptes pour moi, pour papa, pour Victor !

Victor, ce nest plus pareil.

Pourquoi, Élise ?

Parce que cest mon épreuve, pas la sienne. Il na plus de temps à perdre non plus. Il pourra encore être père.

Elle se leva, enlaça brièvement sa mère et, sans écouter ses protestations, se prépara à rentrer.

Ne tinquiète pas, maman. Élise lança un baiser, ferma la porte. Claire seffondra sur une chaise, le cœur broyé. Pourquoi, mon Dieu, à ma fille ?

Élise navait pas envie de rentrer ; elle bifurqua vers la Seine. Il ny avait que quelques promeneurs, couples serrés sous leurs manteaux, maîtres et chiens bravant le vent dautomne.

Voyant la vieille dame tenir la main de son mari, Élise éclata en larmes. Elle aussi, un jour, avait rêvé pareil bonheur vieillir côte à côte, se comprendre sans un mot, partager tout Mais plus rien ne serait comme avant. Elle comprit brusquement combien elle avait aimé Victor, sans se lêtre avoué, reportant toujours ce sentiment à plus tard, comme beaucoup dautres choses dans sa vie. Mais à quoi bon ? Si on aime, il faut penser à lautre, pas à soi.

Regardant leau sombre et glaciale, elle revit ses promenades denfance, le cône de glace offert même par temps de givre. Jamais, dans ces moments-là, elle navait eu mal à la gorge. Mais avec ses enfants à elle ce ne serait pas pareil.

Elle secoua la tête, assez ! À quoi bon se plaindre ? Rien ne changerait. Il fallait avancer. Trouver, peut-être, un nouveau but. Les réalisations, la carrière, rien de tout cela ne comblerait ce vide. Alors, chercher autre chose mais quoi ? Elle navait pas la réponse. Il lui restait cependant une chose pressante, parce que son temps était compté, et celui de Victor plus.

À la voiture, elle sarrêta net. Plusieurs ados tournaient autour. Personne dautre alentour. Mais soudain, une sorte de fureur et dindifférence, inédite pour elle, la traversa. Après tout, quelle importance

Elle enfonça les mains dans ses poches, avançant calmement :

Que se passe-t-il ici ?

Les garçons, seize ans à peine, se retournèrent dun bloc.

Cest votre voiture, madame ?

Oui.

Il y a un chaton sous le capot ! Faut ouvrir ! ils parlaient tous à la fois et Élise comprit soudain que ce nétait pas un traquenard. Non, plutôt autre chose.

Du calme, un à la fois. Quest-ce qui se passe ?

Le plus petit savança. « Le meneur », nota Élise mécaniquement.

On a vu un chaton grimper sous votre voiture, il doit être au niveau du moteur. Il va se blesser si on ne le sort pas.

Élise arqua les sourcils.

Vous êtes sûr ?

Oui, en hiver, ils cherchent la chaleur des moteurs.

Elle ouvrit la porte, puis le capot. Un chaton noir de suie, hurlant et griffant, fut extirpé.

Il mord, le salaud ! Le meneur rit et tendit le chaton à Élise. Tenez !

Mais Je nai jamais eu de chat, moi. Quest-ce que jen fais ?

Vous verrez bien, faut juste bien le nourrir !

Ils repartirent, mais Élise se ravisa, les rappela :

Attendez ! Fouillant dans ses poches, elle leur tendit un billet. On ne laisse jamais un animal sans un petit pourboire Cest ce que ma mère dit.

Merci ! Ils prirent largent, saluèrent, séloignèrent.

Installée au volant, fixant ce nouveau compagnon, elle soupira :

Et quest-ce que je fais de toi, maintenant ?

Le chaton sinstallait déjà sur ses genoux, pétrissant son manteau clair de ses pattes sales, ronronnant.

Voilà, me voilà vieille fille avec un chat ! Allez, direction la maison.

Repoussant à demain la discussion avec Victor, elle passa la soirée à laver la bête.

Où donc as-tu ramassé toutes ces puces ? Un vrai monstre Comment jai eu lidée de me laisser embarquer dans cette histoire ? Elle jetait le chaton dans lévier, Victor, une serviette à la main, la regardait amusé.

Cest rare, fit-il, les chats détestent leau. Mais lui, il na pas lair effrayé.

Il ronronne, tu entends ? Un vrai moteur sous les doigts.

Elle essora le chaton réduit de moitié par leau, le roula dans la serviette.

Allez, à table !

Quand le chaton repu sendormit à côté delle, Victor finit par demander :

Et alors ? Des nouvelles ?

Élise inspira profondément. Plutôt le matin, peut-être, mais à quoi bon repousser linévitable ?

On va divorcer, Victor.

Cest quoi, cette histoire ?

Les enfants ne viendront jamais. Par ma faute. Mais toi, tu as encore le temps, tu peux devenir père.

Victor lobservait comme sil la découvrait.

Cest tout ? Tu penses que je vais te remplacer comme on change de voiture, parce que tu nauras jamais denfant ? Franchement, Élise Pour moi, avoir des enfants, ce nest pas tout. Je veux juste toi, personne dautre. Mais, bien sûr, tu as décidé seule.

Victor se leva, emmena le chaton et lança :

Je dors au bureau ce soir. Bonne nuit !

Élise hocha la tête, se retenant de pleurer jusquau départ de Victor. Mais le doute la rongeait. Peut-être pas tout de suite mais dans quelques années ?

Ses pensées tourbillonnèrent toute la nuit. Elle repassait toute sa vie avec Victor, torturait les scénarios, mais en revenait toujours à la même conclusion. Cétait le bon choix. Il ne le dirait jamais, mais il finirait par regretter, et il méritait dêtre père.

Au matin, exténuée, roulée en boule au bout du canapé, elle ne sentit pas Victor se lever, nourrir le chaton, partir. Midi sonnant, elle se redressa, le dos en compote, un plaid sur elle. Sur la table, un mot : « Je rentre ce soir. Ne crois pas tenfuir, je ne te lâcherai pas. Je taime. »

Le chaton, yeux verts ébahis, était à ses pieds.

Tu veux du café, toi aussi ?

Élise, pour la première fois depuis longtemps, sourit devant son empressement à filer vers la cuisine.

Toi, tu prends vite tes marques !

Sur le feu, elle surprit une sensation nouvelle : cétait moins douloureux que la veille. Grâce au mot de Victor ? Ou était-ce le fameux temps qui, déjà, commençait à panser ses plaies ? Quimporte. De la légèreté flottait dans lair : peut-être, de nouveau, une perspective.

Élise appela au travail pour prendre une journée, prit rendez-vous pour une coupe, un manucure. Et elle sortit.

La ville était noyée sous la pluie, les voitures semblaient naviguer sur la chaussée. Elle fut trempée en atteignant sa voiture oubliant un parapluie. Tant pis, pas question de rentrer. Il fallait faire quelque chose, nimporte quoi, plutôt que de ruminer.

Au salon, la queue sallongeait, la pluie ralentissait tout le monde. Élise, feuilletant un magazine trouvé là, tomba sur la page consacrée à la petite enfance, sourit dun air amer devant la couverture. Bien sûr ! Dans tout ce fatras people, il fallait quelle tombe précisément sur ce numéro. Elle tourna encore quelques pages : un petit garçon aux yeux verts la dévisagea. Ce visage la troublait étrangement, comme un souvenir. Elle lut la légende sous la photo et soudain, se leva, le magazine à la main.

La coiffeuse, surprise de ne plus voir sa cliente, chercha dans la salle mais Élise était déjà partie, le magazine sous le bras, chose que personne ne remarqua vraiment.

Victor, en voyant sa femme débouler dans son bureau, neut pas le temps de demander ; elle était tout feu tout flamme.

Regarde ! Elle posa le magazine, désignait une photo.

Cest qui, Élise ?

Je ne sais pas. Il ny a que le prénom et lâge, mais regarde !

Saisissant Victor par les épaules, elle lemmena devant la grande vitre-miroir de son bureau, ouvrit le magazine, plaça Victor devant.

Ça ne te rappelle personne ?

Victor regarda longtemps le visage de lenfant, releva la tête, tressaillit. Cétait son portrait craché, trente ans plus jeune.

Étonnant, non ?

Élise retenait son souffle, convaincue que tout se décidait là.

Oui Tu es sûre ?

Non. Ce magazine nest même pas dactualité. Les parents ont peut-être été trouvés. Je nen sais rien Sauf que je ne veux plus jamais, jamais rien remettre à plus tard !

Six mois plus tard, ils ramenaient Alexandre de la maison denfants. Deux ans après, Élise découvrit dans un autre magazine le visage dune petite fille : Marine, qui devint sa fille à elle. Marine na jamais eu dautre maman quÉlise. Cinq ans plus tard, alors quelle croyait traverser une ménopause précoce, le médecin linforma :

Félicitations, madame, vous attendez un bébé !

Juliette naquit à terme, à la stupeur heureuse de toute la famille.

Claire eut le temps dassister à la naissance de sa petite-fille. Elle disparut lannée suivante, terrassée par la maladie, mais chérissant chaque instant passé auprès des enfants.

Vous êtes ma joie toute ma vie, cest en vous

Après la disparition de Claire, en vidant lappartement, préparant le déménagement de son père chez eux, Élise tomba sur une vieille boîte, enfouie dans une armoire. Elle louvrit, poussa un cri, puis fondit en larmes, telle une enfant, affolant les petits.

Maman ! Quest-ce quil y a ? Alexandre vint se blottir contre elle.

Élise serrait contre elle la vieille paire de bottes de sa mère, pleurant, laissant partir enfin toute sa douleur. Elle sétait retenue aux funérailles, mais là, tout se libérait.

Maman, pourquoi tu pleures ? Marine saccroupit devant elle, chercha le regard de sa mère puis lenlaça, pleura à son tour.

Juliette, sans hésiter, suivit lexemple.

Victor, rappliquant de la cuisine, fit taire ce concert :

Bon, on se calme ! Élise, quest-ce qui se passe ?

Les filles se tournèrent, rassurées, vers leur père. Tout allait rentrer dans lordre.

Elles étaient à elle Elle a tout gardé Imagine !

Élise mit les bottes de côté et fouilla larmoire. Sur les étagères, le trousseau soigneusement conservé : des draps, nappes, torchons brodés, parfumés de petits sachets de lavande, dun autre temps. Même une parure de lit achetée autrefois mais jamais utilisée. Les dentelles jaunies, la broderie un peu passée

Victor Comment ce serait, sil ny avait plus personne, mais que les objets restaient ? Pourquoi repousse-t-on tout ce quon aime, toujours à plus tard ? Pendant ce temps, la vie, elle, file

Victor la serra dans ses bras, sans rien dire. Élise avait raison.

Juliette saccrocha à sa jambe, leva vers elle ses grands yeux verts :

Maman !

Élise sarrêta, comme si elle ny croyait pas, mais Victor, souriant, acquiesça. Elle se pencha :

Redis ?

Maman ! Juliette grimpa dans ses bras, létreignit. Maman

Alexandre et Marine applaudirent :

Elle la dit ! Tu as perdu, Papa.

Alors, il faut vous emmener au zoo !

Quand ? Marine sautillait. Ce week-end ?

Pourquoi attendre le week-end ? Élise embrassa sa petite et frotta son nez contre le sien. Ne remettons jamais à demain ce que nous pouvons vivre aujourdhui. En voiture !

Un regard aux affaires éparpillées sur le sol : elles, elles pouvaient attendre. Ça, elle le savait désormais.

Sur la route, en écoutant le rire de ses enfants, Élise songea quelle ne savait peut-être pas comment les rendre pleinement heureux, mais quelle voulait leur transmettre cette unique vérité : il ne faut pas ajourner la vie. Car ce « plus tard » est capricieux et le plus beau moment espéré peut soudain senvoler et ne jamais venir.

Et une glace ?

Maintenant ? Alexandre sétonna. Mais le déjeuner ?

On aura le temps. Daccord ?

Oui ! les enfants crièrent en chœur, Victor sourit.

Tu les gâtes, maman.

Et toi, papa, tu ne dis rien ? Quand, si pas maintenant ?

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