Vie en suspens
Maman, je peux prendre un chocolat de la boîte ? Juste un seul ! Sil te plaît ! Camille tournait autour du buffet comme un petit renard, guettant lendroit où maman, avec tant defforts, avait caché les douceurs.
Non ! Cest pour la table. Si tu manges tout maintenant, il nen restera plus pour le réveillon.
Camille fit la moue. Quelle importance, quand on mange le chocolat ? Et elle nen voulait quun ! Pourquoi maman fait-elle toujours comme ça ? Si quelque chose est bon, il faut attendre ; si cest joli, cest « pour le dimanche ». Elle rêverait denfiler sa nouvelle robe que papa avait rapportée de Paris, et daller montrer à son amie Lucile. Dailleurs, la maman de Lucile ne lui interdit pas de porter du neuf à lécole Il est vrai cependant que Camille avait entendu un jour que la maman de Lucile lui cousait ses vêtements elle-même. Quimporte ! Lucile, elle, avait toujours lair dune petite princesse dans le groupe, alors que Camille en avait assez de sa vieille robe à pois
À cet âge, Camille ne savait pas encore combien ces bonbons et ces vêtements coûtaient à ses parents. Sa mère travaillait comme bibliothécaire et son père était ingénieur. Dès lenfance, Camille avait entendu le mot « trouver ». Cela signifiait quun jour, un objet nouveau réussirait à entrer dans leur maison, grâce à mille ruses, car ce nétait pas en magasin quon se le procurait. Ainsi étaient arrivées ses jolies chaussures, ou les nouvelles bottes de maman. Après leur achat, il avait fallu tenir bon tout le mois, manger surtout des nouilles et des pommes de terre, mais maman brillait de bonheur. Les premiers jours, elle ne portait même pas ses nouvelles bottes, juste elle les admirait. Cest drôle, Camille sen souvient encore adulte : chaque éraflure ou clou usé sur ces bottes lui reste gravé dans la mémoire.
Le temps passait, et peu à peu, tout changea. Dans les magasins, on trouvait maintenant tout ce dont on rêvait, plus besoin de batailler pour shabiller ou offrir du chocolat à un enfant. Le souci devint largent. Camille était en troisième, lorsque son père, rentrant du travail, annonça tout sourire :
Jai été pris !
Elle n’avait pas trop compris sur le moment, mais la joie dans les yeux de ses parents promettait du bon. En effet, la nouvelle entreprise délectronique où travaillait son père avait vu juste en pariant sur son talent. Camille put observer quelque chose de nouveau dans ce père habituellement soucieux, souvent silencieux : il avait trouvé sa place, et se découvrait même de nouvelles compétences, un talent dorganisateur qui propulsa sa carrière.
La vie devint plus facile. Finis les soirs passés à calculer le moindre euro du budget familial. Il y eut le premier jean, les baskets à la mode, dautres petits frais. Camille renonça à quitter le lycée au plus tôt pour travailler ; elle décida dentrer à la fac. Soutenue de ses parents, elle passa deux années à bûcher, oubliant sorties et copines, et entra brillamment à luniversité. Elle aurait pu relâcher la pression, mais Camille décida du contraire : dabord les études et une bonne place, puis tout le reste. Cela aussi, elle lobtint. Un master avec mention, un bon poste déniché grâce aux relations de son père. On aurait dit que tout était atteint ! Il était temps enfin de penser à elle-même, ou à fonder une famille. Mais Camille reportait encore. Carrière, pour ne plus jamais se retrouver à compter ses sous Et là aussi, elle réussit. Ses parents étaient fiers : leur fille, intelligente et indépendante, avait acheté son appartement, sa voiture et partait en vacances à létranger. Mais toujours seule.
Cela ne la dérangeait pas. Camille na jamais été une sainte-nitouche, elle avait des admirateurs, mais refusait de sengager sérieusement. Pourquoi ? Elle pensait quil y aurait temps. Les enfants viendraient plus tard. Elle voulait tout vivre.
Ce nest que vers trente-cinq ans que lamour devint sérieux dans sa vie. Camille et Victor étaient collègues, voisins de bureau depuis des années, mais leurs relations se limitaient au strict minimum. Jamais elle naurait cru plaire à Victor : séduisant, brillant, dune intelligence rare tout ce que Camille appréciait chez un homme. Un soir, lors dun séminaire, Camille, entraînée par le vin et la gaieté, posa sa tête sur son épaule en dansant.
Épouse-moi. On est tous les deux installés, on na plus vingt ans Je taime, Camille !
Elle éclata de rire.
Allons Victor, quel romantisme ! On a le temps.
Mais le lendemain matin, à son réveil, croisant le regard de Victor, sa réponse fut autre, sortie delle-même :
Jaccepte.
Le mariage fut beau, Irène, sa mère, pleura de joie : elle n’espérait plus tenir un jour ses petits-enfants dans les bras. Trois ans passèrent. Camille comprit alors que tous ses succès comptaient peu face à ce quelle avait reçu en repoussant toujours lessentiel.
Il ny en aura pas Plus davenir pour moi, maman Camille ne pouvait même pas pleurer, relisant les analyses médicales. Pourquoi ai-je été aussi bête ?
Attends, ma fille. Ce nest quune clinique. Il faut garder espoir, tout change vite en médecine.
Quand ? Camille jeta rageusement les papiers au sol.
Dans lappartement parental, peu de choses avaient changé. Les parents sobstinaient à refuser son aide financière pour les travaux ou le mobilier, bien que son père fût désormais malade, incapable de travailler, et que sa mère restât à la maison, peur de laisser son conjoint seul. Bien sûr, Camille agissait tout de même, sous leurs protestations, en remplissant régulièrement leur frigo des mêmes produits que pour elle, et en redonnant vie à leurs vieux meubles par quelques restaurations. Le look vintage, après tout Elle avait rénové lappart il y a dix ans, mais voilà que, fixant un point sur le mur, lidée de changer le papier lui traversa lesprit. Drôles de pensées, au moment où tout seffondre
Maman, tu ne comprends donc pas ? Cest justement le temps qui me manque
Elles restèrent longtemps assises, sans voir la nuit tomber, ni entendre le téléphone sonner. Tour à tour, Camille se calmait, replongeait dans la tristesse, sans mot. Elle leva finalement les yeux, distinguant à peine le visage de sa mère dans la pénombre.
Merci Maman
De quoi, ma Camille ?
De mavoir écoutée. Je nai personne dautre désormais. Qui se soucierait de moi ?
Mais, voyons ! Irène posa tendrement la main sur les lèvres de sa fille. Tu nous as, ton papa et moi ! Et Victor, il a besoin de toi !
Victor, cest fini.
Pourquoi ?
Parce que cest mon problème, pas le sien. Lui aussi, il manque de temps Peut-être fondera-t-il une famille ailleurs.
Camille se leva, étreignit brièvement sa mère et partit, coupant court à toute réponse.
Je ne vais pas me perdre, Maman, ne tinquiète pas, lassura-t-elle avant de partir. Irène seffondra, épuisée, sur la chaise du couloir. Pourquoi, mon Dieu ? Pourquoi à elle ?
Camille navait pas envie de rentrer chez elle. Elle bifurqua vers les quais. En ce début dautomne, lendroit nétait pas accueillant, croisant à peine deux promeneurs et un vieux couple pressé par la bise glacée, échangeant quelques mots en se cachant le visage dans le col de leurs trenchs.
Elle les observa séloigner et, sans comprendre, se remit à pleurer. Elle aussi, autrefois, rêvait dune telle complicité à deux jusquà la vieillesse, de regards éloquents, dun monde à créer ensemble Cela ne serait plus Cest là quelle comprit combien elle aimait Victor. Mais elle avait toujours tout remis à plus tard, y compris ce sentiment
La Seine, quelle aimait dans son enfance, lui paraissait froide, étrangère. Elle se souvenait de ses dimanches en famille, ce moment tant attendu où, pour une pièce, elle savourait une glace, quil pleuve ou quil vente. Jamais elle ne tomba malade, même les jours de grand froid Mais ce rituel, elle ne le connaîtrait jamais avec ses propres enfants
Elle leva les yeux, chassant la nuit qui couvait leau. Assez ! Pleurer ne changerait rien. Il fallait avancer Trouver une raison de continuer. Elle comprenait à présent que ni sa carrière, ni ses biens ne combleraient ce vide. Elle ne savait pas encore quoi chercher, mais il lui restait une décision à prendre, sans attendre. Car son temps lui appartenait, le temps de Victor nétait plus à elle.
Lorsquelle rejoignit sa voiture, elle sarrêta, surprise. Plusieurs adolescents traînaient autour.
Que faites-vous ?
Lun deux répondit sans détour, lair sûr de lui :
Il y a un chaton sous votre capot, madame. On la vu s’y glisser. Il va se blesser si on ne le sort pas.
Camille haussa les sourcils, puis ouvrit le capot. Les garçons extirpèrent un chaton noir, qui miaula tant quil pouvait, griffant les mains de son sauveur.
Ah, le garnement ! Tiens, madame ! et il lui tendit lanimal.
À moi ? Mais Je nai jamais eu de chat !
Vous apprendrez, il faut juste bien le nourrir.
Les gamins éclatèrent de rire et séloignèrent. Camille fouilla dans sa poche, sortit un billet, leur remit.
Chez nous, on dit quon ne donne jamais un animal sans une pièce.
Merci, madame !
Elle sassit dans la voiture, gardant le chaton sur les genoux.
Que vais-je faire de toi, petit ?
Lui, déjà installé confortablement sur son imper, se mit à ronronner.
Parfait. Me voilà vieille fille, avec un chat Cest le destin ! Bon, rentrons.
Elle repoussa lexplication avec Victor au lendemain, passant la soirée à laver, sécher et nourrir la petite boule noire, sous le regard médusé de Victor.
Drôle de bête ; il ne craint même pas leau, lui ! sétonna-t-il.
Il ronronne, écoute. Tu lentends ? Il a un moteur sous le ventre
Plus tard, Victor demanda, alors que le chaton dormait :
Tu as eu les résultats, Camille ?
Elle inspira profondément.
On va divorcer, Victor.
Tu plaisantes ? Pourquoi ?
Je naurai pas denfants. Tu mérites de fonder une famille ; tu as le temps. Moi, cest trop tard.
Victor la regarda dun air nouveau.
Donc tu décides à ma place ? Tu crois vraiment que je ne tiens quà devenir père, que cest tout ce qui compte ? Pour moi, cest toi qui comptes Mais, bien sûr, tu as tout décidé.
Il prit le chaton et quitta la pièce.
Camille resta silencieuse, puis pleura doucement. Ce nest quun instant de noblesse, essayait-elle de se convaincre. Mais si, un jour, Victor regrettait ?
Elle passa la nuit entière à ressasser leur vie, cherchant mille angles, mais resta sur son idée. Être noble, cest aussi refuser dimposer ses regrets à lautre.
À laube, elle sendormit en boule sur le fauteuil, sans avoir entendu Victor nourrir le chaton et partir. À son réveil, vers midi, un mot lattendait sur la table : « On parlera ce soir. Nimagine pas me quitter. Je taime. »
Le chaton la fixait de ses yeux verts.
Tu veux ton lait ? Allez, viens.
Pour la première fois depuis des jours, elle sourit en le voyant filer vers la cuisine.
Elle saccorda une journée de répit, prit rendez-vous chez le coiffeur et pour une manucure. Sous le crachin qui noyait Paris, elle oublia son parapluie. Trempée, elle hésita à rebrousser chemin non, il fallait agir.
En attendant son tour, elle feuilleta un magazine trouvé sur la table du salon. Articles sur la maternité, la famille Elle sarrêta, fascinée par la photo dun petit garçon aux yeux verts, si familiers quelle crut le reconnaître. Elle lut larticle, songea, un peu sonnée. Son tour arriva, mais Camille sétait volatilisée, emportant le magazine.
Quand Victor la vit débarquer dans son bureau, excitée comme jamais, il retint son souffle.
Regarde ! Elle lui tendit la photo.
Cest qui, Camille ?
Je ne sais pas. Il ny a quun prénom et un âge. Mais regarde bien !
Elle le tira devant la paroi vitrée. Victor comparait le portrait du petit garçon à son propre reflet : le même regard, le même sourire, à trente ans décart
Tu vois ? Camille retenait son souffle. Je ny crois pas, je Mais je ne veux plus rien remettre à plus tard !
Six mois plus tard, ils accueillirent Paul, sorti de la pouponnière. Deux ans après, Camille tomba sur la photo dune petite fille, même magazine, même coup de cœur. Marianne, un an et demi, devint leur fille. Camille fut tout pour elle. Cinq ans plus tard, persuadée dune ménopause précoce, elle écouta le médecin et, la bouche ouverte, bafouilla :
Non, ce nest pas possible !
Juliette arriva à lheure, pour la plus grande joie dune famille désormais recomposée.
Irène eut le temps dembrasser sa petite-fille avant de sen aller, rongée par la maladie, mais comblée par les moments passés avec ses petits-enfants.
Vous êtes ma joie Ma vie est là, en vous
En rangeant lappartement parental pour préparer le déménagement de son père, Camille retrouva dans le fond dune armoire une boîte poussiéreuse. Elle poussa un cri, puis seffondra, apeurée, parmi ses enfants venus la consoler.
Maman, pourquoi tu pleures ? Paul courut vers elle.
Elle tenait dans ses bras les vieilles bottes de maman, les mêmes que celles de son enfance, et la tristesse accumulée se déversa dun coup. Elle avait tenu à la mort, aux obsèques, jusquà là
Maman ? Marianne se mit à genoux devant elle, essaya de capter son regard puis, ny parvenant pas, la serra dans ses bras. Le bébé Juliette, après un moment, se joignit aux pleurs collectifs, sous le regard interloqué de Victor, qui mit fin à la scène dun ton ferme.
Assez ! Camille, que se passe-t-il ?
Les deux filles se turent, regardèrent leur père. Leur mère, rassurée, calma ses sanglots.
Victor Elle les avait gardées toutes ces années
Camille reposa les bottes, puis fouilla dans le placard. Sur les étagères, le linge de trousseau, refusé autrefois parce quil nallait pas avec son nouveau chez-soi, embaumait toujours le parfum de lavande. Il y avait même la housse de couette brodée, jamais utilisée, que maman avait achetée pour elle. La dentelle avait jauni, la broderie perdu ses couleurs
Victor Comment est-ce possible ? La vie passe, mais les choses restent Pourquoi repousse-t-on toujours tout ? Pourquoi naime-t-on pas tout de suite, ici et maintenant ? Ce nest pas juste.
Victor lenlaça sans mot dire. Que répondre à cela
Juliette, collée à la jambe de sa mère, leva ses yeux verts vers elle :
Maman !
Camille nosa croire ce quelle venait dentendre. Victor hocha la tête, ému.
Redis !
Maman ! Juliette grimpa sur ses genoux et lembrassa.
Paul et Marianne applaudissaient :
Elle la dit ! Paul adressa un clin dœil à son père. À toi de jouer, papa !
Ça mérite une sortie au Jardin des Plantes !
Ce week-end ? demanda Marianne.
Pourquoi attendre ? Camille embrassa sa fille, lui frotta le nez au sien. Ne remettons pas à demain ce quon peut vivre aujourdhui. Allons-y !
Elle jeta un coup dœil aux affaires éparpillées, puis les laissa de côté. Ça, ça pouvait bien attendre.
Au volant, écoutant les éclats de rire à larrière, Camille se demanda comment elle pourrait offrir le bonheur total à ses enfants. Peut-être que personne ne le sait, finalement. Mais elle tâcherait au moins de leur enseigner cet essentiel : il ne faut pas remettre sa vie à plus tard. Le temps « après » est une invention capricieuse. Quand on croit le toucher du doigt, il séchappe sans prévenir.
Et la glace ?
Maintenant ? Paul sétonna. Mais maman, on na pas encore déjeuné !
On aura le temps. Alors ?
Oui ! crièrent les enfants, Victor sourit.
Tu les gâtes, Madame !
Que serait la vie sans cela, Monsieur ? Quand profiter, si ce nest maintenant ?