UNE VIE EXTRAORDINAIRE

UNE VIE INSOLITE

Au mariage de mon amie Eugénie, on a célébré pendant deux jours : la fête battait son plein, les verres cliquetaient, les plats croulaient sous les mets et tout le monde riait aux éclats. Le marié, Vincent, était aussi séduisant quAlain Delon dans sa jeunesse, et dune modestie rare, malgré une beauté à couper le souffle. Chacun de nous, invités, le détaillait en douce : des yeux bleu azur, des cils dune longueur obscène pour un homme (mais bon sang, pourquoi la nature fait-elle ce genre de cadeaux aux hommes ?!), un menton volontaire, ce nez droit comme chez les statues grecques, et une peau mate, parfaitement lisse, qui semblait sortir tout droit dune publicité de luxe. Le coup de grâce presque deux mètres de haut et des épaules à remplir toute une porte. Si on naimait pas autant Eugénie, on se serait bagarrées entre copines pour séduire un tel spécimen, ne serait-ce que pour le plaisir.

Eh bien, tu as décroché un vrai canon ! avons-nous assailli Eugénie. Chacune essayait de composer une mine encore plus désespérée à la recherche de cousins célibataires aussi charmants que Vincent.

Les filles, enfin ! Je suis tombée amoureuse de Vincent pour sa simplicité. Cest un gars de la campagne, il a été élevé par sa grand-mère, il gère parfaitement tout un potager, un vrai touche-à-tout. On sest rencontré quand mes parents ont acheté une maison de vacances dans son village. Il est attentionné, gentil, toujours prêt à aider. Il gérait sa ferme dune main de maître, je vous jure. Un vrai homme, mes chères ! Jai mis des nuits entières à le convaincre de sinstaller en ville avec moi, ah ces pourparlers…

Vincent eut vite du succès, autant dans son boulot auprès de sa nouvelle famille urbaine que dans la vie en société : en à peine deux ans, il a appris à reconnaître les bons vins, à distinguer les parfums, à débattre politique, culture, voyages, sport, indice CAC 40 et à sexprimer sans accent de la Dordogne. Il a pris le volant de la voiture familiale, généreusement prêtée par le beau-père, et sest vu offrir un poste confortable dans lentreprise familiale. Devinez qui leur a offert leur premier appartement ! Je laisse planer le mystère…

La seconde année de leur mariage, Eugénie découvrit que Vincent nourrissait une véritable passion pour les chaussettes blanches. Immaculées, toujours, qu’il portait aussi bien à la maison, chez les amis sans chaussures, quenfilées dans des bottes en caoutchouc ou pour traîner même sur le sol sale des cabines d’essayage.

Cette histoire de chaussettes blanches, Eugénie ne partageait pas du tout lenthousiasme, mais elle se résignait à laver deux fois par jour, à faire tourner les lessives et à acheter tous les adoucissants du supermarché. À force, Vincent hérita vite du surnom de “Chaussette”.

Apprendre que Vincent menait une double vie, Eugénie l’apprit à huit mois de grossesse. Lautre fille était presque aussi avancée quelle. Chaussette fut chassé de la maison, licencié, banni et pleuré en vingt-quatre heures chrono. Vinrent ensuite les journées plombées de la grisaille automnale. Eugénie restait allongée sur son immense lit, maintenant effrayant de vide, le regard fixé sur le plafond :

Je pleurerai plus tard. Pour le bébé, faut éviter les émotions.

Eugénie, telle une statue dans son mausolée, restait muette sur son lit absurde, et nous, ses amies, nous relayions à son chevet, la soutenant surtout par nos silences.

On avait envie de pleurer à chaudes larmes, de déchirer le livre du destin à coups de dents, de déchiqueter les pages des traîtres. Mais il fallait juste attendre. Et se taire.

Le jour de la sortie de maternité, on faisait un boucan denfer, avec nos ballons gonflables, suppliant le personnel de nous offrir un verre de thé et de nous accompagner fêter ça avec les ours et les Romanichels au bout du Parc des Buttes-Chaumont, tout le monde souhaitant santé et bonheur au nouveau-né. Le grand-père était le plus excité : la veille, attendri et promettant déponger après, il avait écrit à la craie une immense inscription sous la fenêtre de la chambre dEugénie : « Merci pour mon petit-fils ! » Puis il avait tenté de chanter, arrêté illico par le vigile, qui consentit à venir partager une goutte de cognac à la loge, histoire de préserver la paix à la maternité.

Le jour de la sortie, le grand-père rayonnait, tout frais, avec les yeux pleins de larmes de joie et de fierté, pleurait mais dignement, à la française. Nous aussi, la délégation damies, riions, embrassions Eugénie, jetions des coups dœil au petit Augustin blotti dans son couffin bleu, et restions bêtement muettes sur le nez grec de son père qui, malgré tout, avait laissé une trace. Mais Eugénie, même dans le bonheur, restait impassible :

Je pleurerai plus tard. On ne sait jamais, ça pourrait influencer la montée de lait.

Elle resta silencieuse avec nous des semaines, avant finalement de décider daller voir Vincent. Pas pour brûler la maison, non, mais avec lenvie de crier, bousculer, déructer toute la souffrance accumulée sur ce traître, destructeur despoirs, de mondes, dune famille avec ce minuscule fils dans lequel elle pensait, Eugénie, voir sa vie de femme, tricotant des chaussons et découvrant son bonheur le soir à la lumière tamisée, le rire dAugustin, tenant la main de Vincent en promenade… Vincent, le même, si important, si nécessaire.

Elle voulait aussi croiser le regard effronté et, sans doute, très beau, de “lautre”, la fille sans scrupule qui avait couché avec son mari. Oui, elle irait, elle cracherait dans ces yeux si loccasion sy prêtait. Et si besoin, elle grifferait.

Elle trouva ladresse par hasard, renseignée par les vieilles dames de son immeuble alors quelle promenait son bébé. Les mamies, bienveillantes mais sans détour, sarrêtèrent, rappelant que Vincent, il vaut pas un clou, détaillant le chemin jusquau nid damour et proposant même des scénarios de vengeance. Eugénie faillit rebrousser chemin, bouleversée, mais continua sans savoir pourquoi.

La voilà qui se tenait, Eugénie, devant lentrée dun vieil immeuble, nayant plus quà grimper au cinquième et lâcher tout ce qui devait sortir.

Au premier étage, elle se disait quavec sa veine, personne ne serait là. Au deuxième, elle sen réjouit presque, cela vaudrait peut-être mieux. Au troisième, elle entendit pleurer à fendre lâme, là-haut, un petit enfant.

Une jeune femme maigrelette et en pleurs lui ouvrit. Rien, chez elle, ne ressemblait à limage de la séductrice perverse quEugénie sétait forgée.

Tandis quEugénie détaillait les quarante kilos tremblants de sa rivale, le bébé, au fond de la pièce, hurlait sur tous les tons.

Bonjour, Eugénie. Vincent nest plus là, il est parti il y a deux semaines Je ne sais même pas où il est, murmura la jeune femme en seffondrant sur le sol, en larmes.

Eugénie neut soudain plus envie de se disputer. Elle eut juste envie daller dans la chambre calmer le bébé de cette mère épuisée. Puis, peut-être, de glisser un mot cinglant : “On récolte toujours ce quon sème, ma belle !” Oui, il fallait le dire. Avec mépris, dun regard qui écrase. Car, après tout, cétait elle, Eugénie, la trompée…

Le nourrisson était propre, mais ses paupières étaient enflées, une veine battait sur son front, la voix commençait à devenir rauque. Manifestement, il mourait de faim. Et sa mère étrange, au bout du rouleau, sanglotait sur le sol de lentrée.

Comment elle a fouillé les placards vides de la cuisine à la recherche de lait, puis le frigo désert, Eugénie ne s’en souvint quaprès. Ni comment elle est tombée sur un mot entamé, abandonné sur la table, à donner froid dans le dos : “Pardonnez-moi dans ma…”

La jeune femme, effondrée, racontait tout à Eugénie, comme à une amie : quelle allait être mise à la rue sous peu, que le lait nétait plus là, que Vincent non plus, et quelle navait jamais eu dargent. Quelle avait honte, quelle était désolée, quil était trop tard, quelle avait juste cru… Elle demandait pardon, proposait même quon la gifle, “ça ferait du bien peut-être.” Et le garçon sappelle Paul, il fallait absolument que je men souvienne, au cas où. Paul, plus âgé quAugustin de neuf jours seulement.

Eugénie, pas le temps de traîner : dans vingt minutes, Augustin aurait faim. Mais rentrer avait tout dun déménagement : porter les deux sacs remplis à ras-bord, guidée par une Olympe en larmes, Augustin dans le bras, Paul repu dans lautre, cherchant déjà où caser deux lits de plus dans son F3.

Trois ans plus tard, cétait au tour dOlympe de se marier, quatre ans après, Eugénie aussi tournait la page. Son nouveau mari détestait les chaussettes blanches selon lui, la vie doit être colorée ! et adorait sa femme, leur fils et leurs deux filles. Olympe est mère de quatre garçons, et son homme ne désespère pas davoir enfin une petite princesse

Aujourdhui, je repense souvent à tout ça. Si jai appris une chose, cest que la vraie richesse, ce nest pas la beauté, ni largent, ni les grandes déclarations. Ce sont les gens qui restent quand tout seffondre, et la capacité à ouvrir sa porte et son cœur, même là où lon croyait vouloir se battre.

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