UNE VIE EXTRAORDINAIRE

UNE VIE ÉPOUSTOUFLANTE

Au mariage de notre amie Eugénie, on a fait la fête pendant deux jours : on a bu, on a mangé, on a ri comme des bossus. Le marié était sublime, digne dun jeune Alain Delon, mais avec une modestie déconcertante pour quelquun daussi outrageusement beau. Tous les invités scrutaient Thomas dun œil suspicieux : des yeux bleu myosotis, des cils indécemment longs et fournis (sérieusement, la génétique, cest du favoritisme !), un menton volontaire, un nez grec, une peau lisse à faire pâlir un BB, à peine dorée par le soleil. Lapothéose : près d1,90 m et des épaules à faire de lombre à nimporte quel rugbyman. Si on navait pas aimé Eugénie, on aurait sûrement fini par se crêper le chignon pour lui sur la table du mariage. Il faut le dire, Thomas était désespérément irrésistible.

Ma pauvre, comment tas fait pour choper un apollon pareil ? On sest toutes jetées sur Eugénie, en alignant nos mines les plus pathétiques, au cas où Thomas aurait dans sa famille quelques autres copies disponibles.

Les filles, arrêtez donc ! Je lai aimé pour sa simplicité. Thomas vient de la campagne, il a été élevé par sa grand-mère et tenait la maison comme un chef. On sest rencontrés quand mes parents ont acheté leur petite maison de campagne dans son village. Il est attentionné, doux, fiable Un vrai homme, mes filles ! Jai mis des semaines à le convaincre de venir sinstaller à Paris jen ai passé des nuits à le persuader, ha ha !

Thomas sest fondu dans le décor. Il a tout de suite brillé autant au boulot que dans les discussions sur la politique, le pinard, les artistes, les voyages, le dernier parfum chez Hermès et lindice CAC 40. Il a même perdu son délicieux accent du Loir-et-Cher. Il roulait dans la BMW très confortable offerte par mon beau-père, qui lui a aussi trouvé un poste de rêve. Pour lappart offert, je vous laisse deviner…

La deuxième année de mariage, on a découvert chez Thomas un goût étrange pour les chaussettes blanches. Pas dexception : il les portait à la maison, chez les beaux-parents, dans des bottes de pluie, sur le carrelage, à même le sol, peu importe la saison ou la circonstance.

Lamour dEugénie pour ce détail vestimentaire était proche de zéro, mais elle nettoyait les sols deux fois par jour et achetait de la Javel par pack pour que « Monsieur » ait toujours ses chaussettes nettes. Bientôt, Thomas fut affectueusement rebaptisé « Chaussette ».

Cest au huitième mois de grossesse quEugénie apprit pour la maîtresse de Thomas. A croire que monsieur aime la symétrie : la maîtresse était elle aussi enceinte… du même terme !

Chassé à coups de balai, viré du boulot, maudit et pleuré en vingt-quatre heures, Thomas est sorti de la vie dEugénie. Puis est arrivée la gluante mélasse de la mauvaise saison. Eugénie restait figée sur son lit devenu terrifiant de grandeur à fixer le plafond de ses yeux secs :

Je pleurerai plus tard. Ce nest pas conseillé pour le bébé.

Eugénie, façon statue du Commandeur, trônait sur son lit absurde ; tandis que nous, ses fidèles sentinelles, nous relayions en silence pour la soutenir de notre présence muette.

On avait envie de pleurer toutes les larmes de notre corps, de déchirer le roman des illusions, mais on devait attendre et se taire.

À la sortie de la maternité, on faisait du raffut, on secouait les ballons, on tentait de corrompre le personnel soignant pour venir boire un petit coup avec nous et rejoindre le cirque ambulant ours et bohémiens compris avec nos vœux de santé et de bonheur. Le nouveau grand-père a fait fort : la veille, il avait écrit à la craie sous la fenêtre dEugénie un immense « Merci pour le petit-fils ! », puis, dans leuphorie, tenté de chanter une sérénade pour les sages-femmes. La sécurité a intercepté son récital et la félicité poliment… au bar des employés, autour dun bon cognac.

Le jour J, le papy était pimpant, resplendissant et il a pleuré de joie mais pas trop, juste assez pour rester digne. Nous aussi, on a pleuré, ri, embrassé Eugénie, fixé le petit Igor dans son enveloppe bleue, tout en évitant daborder son joli nez grec hérité du papa traître. Eugénie, elle, a tenu bon :

Plus tard. Avec ma veine, ça va impacter le lait

Elle a gardé le silence avec nous pendant deux mois, puis elle a décidé daller rendre visite à Thomas. Pas avec du vitriol, non, mais avec la ferme intention de vider son sac, de taper du poing sur la table, de cracher toute cette douleur sur le grand destructeur de ses rêves. Et surtout, daller défier (voire griffer) le regard impudent de cette créature dormant dans le lit conjugal. Elle voulait voir ses yeux forcément insolents, forcément magnifiques et y cracher sa rancœur. Bref, cétait le plan.

Cest lors dune balade avec Igor quelle a appris, grâce au comité des grands-mères du quartier, où aller. Les mamies du coin lui ont offert un parcours détaillé jusquau nid des tourterelles, avec en bonus quelques suggestions pour le châtiment. Eugénie a failli faire demi-tour, prise de vertige et de sanglots, mais quelque chose la retenue.

Et la voilà, Eugénie, hésitante devant un immeuble lépreux de la banlieue nord de Lyon, à calculer : monter ou pas ? Cinquième étage, et après tout est possible.

Au premier, elle sest dit : de toute façon, avec sa poisse, personne. Au deuxième : ce serait presque une bonne chose. Au troisième, elle a entendu les pleurs dun bébé qui remontaient du cinquième.

Cest une jeune fille maigre et le visage ravagé qui est venue ouvrir, loin de lidée de la vamp fatale qui lui volait son homme.

Tandis quEugénie observait, surprise, les quarante kilos tout mouillés de sa rivale, le bébé continuait à hurler dans lautre pièce.

Bonjour madame Eugénie. Thomas nest plus là Il nous a quittés il y a deux semaines. Où il est ? Je nen ai aucune idée, a-t-elle balbutié avant de fondre en larmes sur le carrelage.

Eugénie a eu soudain envie de croiser, non de crier. Plutôt daller calmer le bébé, dinstaller un silence apaisé, puis de lancer la fatale phrase : « Tas voulu du manège, fallait prévoir le ticket retour, cocotte ! » Oui, elle y tenait. Et elle la regarderait, hautaine, avec ce dédain douloureux. Après tout, cétait son droit dofficielle trompée.

Le nourrisson était sec, le visage boursouflé de cris, la voix cassée : clairement, il avait faim. Sa mère, écroulée sur le tapis, nen pouvait plus. En fouillant les placards vides, Eugénie est tombée sur un mot inachevé : « Pardon, je nen peux p ».

La jeune fille, dont le prénom purement français était Axelle, pleurait comme une madeleine, racontant à Eugénie, en confidence totale, quelle navait nulle part où aller, le contrat de la sous-location expirant dans trois jours, que le lait était parti, Thomas aussi, et l’argent, elle n’en avait jamais eu. Quelle était désolée, honteuse, trop tard, elle ne savait pas, elle demandait pardon et proposait même quEugénie la gifle. Le nourrisson sappelait Paul, à retenir, juste au cas où. Paul avait neuf jours de plus quIgor.

Eugénie est rentrée en quatrième vitesse Igor allait réclamer la tétée dici vingt minutes. Elle courait, deux cabas chargés daffaires dAxelle à bout de bras, Axelle trottinant à côté, Paul repu dormant sur son épaule. Eugénie pensait déjà à comment caler deux lits de plus dans son petit appart.

Trois ans plus tard, cétait le mariage dAxelle, quatre ans après, celui dEugénie. Le nouveau mari dEugénie déteste les chaussettes blanches il dit quil faut mettre de la couleur dans la vie ! et il adore sa femme, son fils, ses deux filles. Axelle, elle, est maman de quatre garçons dont la tornade domestique ne cesse despérer la petite fille

Cest comme ça, la vie, comme un banquet français : pleine de rebondissements, de pain frais et parfois, on croise de drôles de chaussettes.

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