UNE VIE ÉTONNANTE
Au mariage de ma chère amie Eugénie, nous avons célébré pendant deux jours, enivrés de joie, de bonne chère et de rires. Le marié était superbe, digne dun Alain Delon, et étonnamment simple pour une beauté aussi saisissante. Tous les invités observaient Damien à la dérobée : des yeux bleu ciel, de longs cils noirs dont la générosité semblait outrageante pour un homme (allons, la Nature, pourquoi donner de tels atouts à un homme ?), un menton prononcé, un nez grec et une peau dune douceur veloutée avec une pointe dolive. Dernier détail : près de deux mètres de haut, des épaules larges d’athlète. Si nous navions pas tant aimé Eugénie, nous nous serions toutes battues pour cet exemplaire rare sur la table de noces. Damien était à tomber, il faut le dire.
Ma chère, où donc as-tu bien pu trouver un tel Apollon ! avons-nous lancé à Eugénie, essayant toutes de paraître les plus pathétiques et solitaires possibles pour le cas où Damien aurait des cousins célibataires aussi ravissants.
Oh les filles, vous êtes bêtes ! Jai aimé Damien pour sa simplicité. Damien vient de la campagne, élevé par sa grand-mère, il sait tout faire de ses mains. Mes parents ont acheté une maison de campagne dans son village, on sest rencontrés par hasard. Il est attentionné, bon, fiable. Je vous jure, lexploitation familiale quil gérait, cest du sérieux. Un vrai homme, les filles ! Il a fallu que je le supplie des nuits entières pour quil quitte la campagne, haha.
Damien sest vite adapté : à la ville, à nos familles, au travail. En deux ans, il a appris à distinguer les bons vins, à choisir des parfums, à discuter de politique, dart, de voyages, du CAC 40, de sport ; il a perdu son accent vendéen. Il sest mis au volant dune voiture confortable, généreusement offerte par son beau-père, et il travaille aujourdhui auprès de lui. Quant à savoir qui a offert lappartement au jeune couple à vous de deviner.
Après un an de mariage, Damien développa une affection étrange pour les chaussettes blanches. Il ne portait que ça, à la maison, en visite, même dans des bottes en caoutchouc, debout courageusement sur les sols sales de cabines dessayage sans chaussures.
Eugénie naimait pas cette obsession, mais elle lavait les sols deux fois par jour, achetait des montagnes de détachant, et ainsi le surnom de « Chaussette » fut attribué à Damien.
Cest au huitième mois de grossesse quEugénie a découvert que Damien avait une maîtresse. Même échéance la maîtresse aussi attendait un enfant à la même période. Chaussette fut banni de la maison, licencié, maudit et pleuré en moins de vingt-quatre heures. Puis, lautomne arriva, longue, triste et gluante. Eugénie restait étendue sur son lit qui paraissait soudain immense, fixant le plafond, les yeux secs :
Je pleurerai plus tard. Ce nest pas bon maintenant pour le bébé.
Eugénie, raide comme une statue, reposait dans le silence. Nous, sentinelles, restions tour à tour auprès delle, pour lentourer de notre amitié.
Javais envie de hurler, darracher les pages du livre du destin, de faire fondre notre douleur. Mais il fallait se taire et attendre.
À la maternité, pour la sortie, nous faisions du tapage, brandissions des ballons, suppliions léquipe médicale de nous laisser trinquer au thé avant de filer fêter ça loin, dans la forêt, avec des ours et des gitans. Le tout pour que chacun soit heureux et en bonne santé ! Le grand-père fraîchement promu était dailleurs le plus enthousiaste : la veille, pris dune impulsion, il avait écrit en lettres tremblantes et énormes à la craie sous la fenêtre dEugénie : « Merci pour le petit-fils ! », puis tenté de chanter, arrêté par la sécurité. Mais le vigile, attendri, la invité à partager un verre de cognac dans sa loge histoire de fêter ça dignement et sans scandale.
Le jour de la sortie, le grand-père était fier, ému, et il a pleuré de bonheur comme un enfant. Nous aussi, toute la bande : on riait, on embrassait Eugénie, on guettait dans lenveloppe bleue le nez grec du petit Igor. Seule Eugénie ne pleurait pas, même de joie :
Plus tard, on ne sait jamais, cela pourrait jouer sur le lait, non ?
Deux mois plus tard, Eugénie a soudain décidé daller voir Damien. Pas avec des allumettes ou de lacide, non, mais avec une furieuse envie de crier, dexploser, de taper, dhumilier, de se défaire de cette douleur qui la clouait au lit, et décraser cette douleur sur le traître sur celui qui avait détruit leur monde, celui dont elle croyait partager les chaussons tricotés pour ses bien-aimés, les rires aigus dIgor, les mains serrées avec Damien lors des balades, et cet homme, si nécessaire et cher à son fils et à elle.
Eugénie voulait aussi voir les yeux de cette effrontée qui dormait avec un mari volé. Forcément, ils seraient provocateurs, magnifiques sûrement. Elle avait décidé de lui cracher au visage, si l’envie lui prenait, ou de les griffer.
Cest dune bande de grands-mères à la retraite, accoudées à limmeuble, quEugénie apprit où trouver le nid de la maîtresse. Digne de Paris, le réseau des commères fut efficace : elles lui tracèrent la route, suggérèrent mille vengeances. Eugénie, tétanisée, voulait partir, mais ses pas la menèrent finalement jusquau bon immeuble de banlieue.
La voilà devant la bonne porte, il ny a quà monter au cinquième, et ensuite aviser.
Au premier étage, elle pensa quavec sa poisse, il ny aurait personne et quelle aurait perdu son temps. Au deuxième, elle se dit que ce serait mieux si personne nétait là. Au troisième, elle entendit un cri denfant désespéré, venant du cinquième.
Cest une jeune femme maigre, les yeux rougis, qui ouvrit. Rien dune briseuse de foyer telle quEugénie limaginait. Tandis quEugénie détaillait ses quarante kilos de concurrence en reniflant, on entendait au fond le bébé crier à fendre lâme.
Bonjour, Eugénie. Damien nest plus là. Il nous a quittés il y a deux semaines. Je ne sais pas où il est. dit la jeune femme et seffondra au sol, en pleurs.
Tout désir de scandale sévapora pour Eugénie. Elle songea même à entrer, à calmer cet enfant martyr de lirresponsabilité de sa mère. Et puis à décocher, malgré tout, une phrase cinglante : « Fallait pas jouer à ça si on nen assume pas les conséquences, ma cocotte ! » Oui, il faudrait quand même placer un mot dur, et regarder la jeune femme avec dédain. Elle en avait le droit, après tout.
Le bébé était sec, la voix cassée, une veine battante sur le front : il avait faim, tout simplement, affamé jusquà lextrême, tandis que sa mère gisait en larmes dans lentrée.
Comment Eugénie fouilla les placards vides, chercha désespérément un peu de lait dans le frigo nu, elle ne sen souvenait plus trop ensuite. Elle découvrit sur la table un mot inachevé, terrifiant : « Pardonnez-moi, dans ma »
Au sol, la jeune femme sanglotait, expliquant à Eugénie, comme à une amie proche, quelle navait nulle part où aller, que la location se terminait dans quelques jours, que le lait était tarit, que Damien disparu, quelle navait pas dargent. Elle disait sa honte, sa peine, son regret, et suppliait quon la pardonne, quon la frappe même, si cela soulageait Eugénie. Et puis : le bébé sappelait Paul, quEugénie noublie pas, au cas où. Paul était plus âgé quIgor de seulement neuf jours.
Il fallait rentrer en vitesse dans vingt minutes, Igor allait réclamer le sein. Ce nétait pas simple : deux gros sacs dOcéane pesaient sur les bras dEugénie, la pauvre Océane elle-même courait à côté, berçant Paul, maintenant repu. Eugénie courait et réfléchissait où placer deux lits supplémentaires.
Trois ans plus tard, nous célébrions le mariage dOcéane, puis, un an après, le nouveau mariage dEugénie. Son mari à elle déteste les chaussettes blanches il prône la couleur, la vie pétillante ! et adore sa femme, son fils, et leurs deux filles. Océane est la maman de quatre garçons, et son mari ne désespère pas davoir une petite fille, un jour…