Une vie en suspens
Maman, sil te plaît, je peux prendre un bonbon dans la boîte ? Juste un ! Sil te plaît ! Claire tournait autour du meuble où Isabelle avait caché ses précieuses douceurs, ramassées avec tant de peine.
Non ! Cest pour les fêtes. Si tu les manges maintenant, il ne restera plus rien pour le Nouvel An.
Le visage de Claire sassombrit. Quelle importance, pensait-elle, de manger le bonbon maintenant ou plus tard ? Elle nen demandait quun seul ! Pourquoi maman était-elle toujours comme ça ? Si cétait bon, cétait « pour plus tard » ; si cétait joli, « pour une grande occasion ». Claire, elle, voulait simplement pouvoir croquer ce bonbon, enfiler la nouvelle robe que papa lui avait rapportée de Paris, et aller chez Céline. Chez Céline, sa mère ne disait jamais non pour mettre des choses neuves à la maternelle. Claire lavait entendu dire quelle cousait elle-même les vêtements, faute de moyens. Mais peu importait, Céline était toujours la plus élégante de la classe, et Claire avait limpression de porter, encore et encore, sa robe à petits pois qui la lassait terriblement.
Elle ignorait alors combien ces bonbons ou ces jolies choses coûtaient defforts à ses parents. Isabelle travaillait à la bibliothèque municipale, et son père, Jacques, était ingénieur. Dès lenfance, Claire avait entendu le mot « dégoter ». Cela signifiait quun jour, on aurait quelque chose qui ne se trouvait pas dans les magasins : une belle paire de chaussures, de nouvelles bottes pour maman. Mais après cet achat, il avait fallu manger des pâtes et des pommes de terre tout le mois. Isabelle avait été si heureuse de ses bottes quelle nosa même pas les porter au début. Elle se contentait de les regarder. Claire, adulte, se souvenait encore de chaque éraflure, de chaque talon usé de ces bottes célèbres.
Les années passèrent et tout autour changea. Les boutiques se remplirent de tout ce dont on rêvait vêtements, douceurs les pénuries disparurent, remplacées par les soucis dargent. Claire était en quatrième lorsque son père annonça, un soir :
On ma pris !
Sans comprendre, Claire ressentit cette promesse de lendemains meilleurs dans la joie de ses parents. Jacques avait été embauché dans une entreprise franco-allemande spécialisée dans lélectronique ; enfin, ses talents étaient reconnus, et il révéla des capacités dorganisateur qui lui ouvrirent les portes dune belle carrière.
La vie saméliora. Isabelle navait plus à veiller chaque soir pour tenter de grappiller quelques euros pour la garde-robe de sa fille. Les premiers jeans, les baskets à la mode, tout arrivait. Claire renonça à travailler après le collège pour entrer à luniversité et préparer un avenir solide. Ses parents lencouragèrent. Elle sinvestit à fond dans les études, laissant de côté les soirées et les sorties, et réussit brillamment. Dabord, le diplôme, puis un poste convenable, décroché grâce aux nouveaux contacts de Jacques. Il semblait que tout était enfin possible il était temps de penser à elle, peut-être à une famille. Mais Claire remit encore à plus tard Priorité à la carrière ! Elle voulait être sûre de ne jamais manquer de rien.
Ses parents étaient fiers : une fille brillante, qui sacheta seule appartement et voiture, partait en voyage, connaissait le succès mais seule. Cela ne semblait pas la gêner. Elle avait toujours des prétendants, mais ne souhaitait pas sattacher. Pourquoi se précipiter ? Tant de choses à accomplir avant larrivée hypothétique denfants
Ses premiers vrais sentiments amoureux naquirent à trente-cinq ans. Elle et Victor travaillaient dans le même bureau depuis des années, mais se parlaient poliment, sans plus. Claire ne se doutait pas quelle plaisait à Victor. Il était séduisant, intelligent, ce que Claire appréciait le plus. Pour la surnommer, les collègues disaient en riant « la Reine des Neiges ». Mais un soir, à un bal de travail, Claire, un peu étourdie par le champagne, laissa sa tête sur lépaule de Victor. Il ne tourna pas longtemps autour du pot.
Épouse-moi. Nous réussissons tous les deux, lâge avance, il est temps de fonder une famille. Je taime, Claire, plus que tu ne le devines.
Elle ricana tendrement :
Victor, ne sois pas ridicule, on a bien le temps
Mais, au matin, relevant les yeux vers Victor, elle fut surprise dentendre sa propre voix :
Jaccepte.
Une grande fête, Isabelle éplorée de joie, et trois ans où Claire découvrit que tout son passé de réussite semblait bien secondaire face à ce quelle venait de vivre, pour avoir tant repoussé ce qui importait vraiment.
Il ny a plus despoir Mon avenir nexiste plus, maman marmonna Claire, tenant dans ses mains les résultats dexamens médicaux. Pourquoi ai-je été aussi bête ?
Ma fille ce nest quune seule clinique. La médecine avance, tout peut changer.
Mais quand ? Claire envoya valser les papiers qui séparpillèrent dans le salon.
Rien navait vraiment changé ici depuis son enfance. Ses parents refusaient catégoriquement son aide pour la maison, bien que Jacques soit malade et retraité, et Isabelle, clouée à la maison par peur de laisser son mari seul. Claire agissait tout de même, raffermissant le quotidien, renouvelant le frigo, refaisant la vieille commode, rénovant lappartement, mais lensemble paraissait dérisoire en ce moment. Elle se perdit dans la contemplation du mur, songeant quil faudrait refaire le papier peint, poncer les parquets. Drôle didée, alors que tout seffondrait dans sa vie…
Maman, tu ne comprends donc pas ? Justement, je nai plus de temps
Elles restèrent ainsi, longtemps, enveloppées de silence, avec pour seul bruit le téléphone qui sonnait en vain. Claire sanglotait par moments, puis se calmait, mais gardait le silence.
Merci, maman
Pour quoi, ma Claire ?
De mavoir écoutée. Je nai personne dautre. Plus personne na besoin de moi.
Ne dis pas de telles choses ! Isabelle posa la paume sur les lèvres de sa fille. Nous avons besoin de toi, ton père, Victor aussi.
Victor, non.
Et pourquoi ?
Parce que cest mon problème, pas le sien. Lui, il a encore du temps, peut-être des enfants.
Claire se leva, serra brièvement sa mère, puis partit, sans écouter ses arguments.
Ne tinquiète pas, maman, je men sortirai. Elle envoya un baiser et sortit. Isabelle seffondra, sans force, sur une chaise du couloir. Pourquoi, mon Dieu, ce sort pour ma fille ?
Claire navait pas envie de rentrer. Elle bifurqua vers les quais de la Seine. Ce soir doctobre, cétait un endroit désert, balayé par le vent et le froid. Deux promeneurs et un couple murmuraient en pressant le pas.
Claire les suivit du regard, puis, soudain, elle éclata en sanglots. Elle aussi avait rêvé damour jusque dans la vieillesse, de tout partager. Mais tout cela semblait désormais inaccessible. Elle comprit, enfin, combien elle aimait Victor. Elle nosait ladmettre, repoussant toujours à demain, à limage de toute sa vie. Mais il était trop tard : aimer, cétait ne plus penser à soi.
Se rappelant ses promenades denfant avec ses parents, le plaisir du cornet de glace, même en hiver, elle songea soudain quavec ses enfants, elle naurait pas de telles balades. Elle releva la tête. Assez ! Se plaindre ne changerait rien. Il fallait avancer Trouver un autre motif de vivre. Ses accomplissements professionnels pâlissaient, nétaient rien, face à ce quelle avait perdu. Il lui fallait autre chose Mais quoi ? Ça, elle ne le savait pas encore.
Claire rejoignit sa voiture. Près delle, quelques adolescents traînaient. Elle balaya les environs du regard. Personne. Lindifférence la gagnait, presque du mépris pour le sort.
Les mains enfoncées dans ses poches, elle se dirigea vers eux :
Quest-ce qui se passe ici ?
Les garçons se tournèrent en chœur.
Cest votre voiture ?
Oui.
Il y a un chaton sous le capot ! Faut lattraper avant quil ne se fasse écraser !
Claire fut surprise.
Vous êtes sûrs ?
On la vu grimper, il cherchait la chaleur.
Elle ouvrit le capot et les garçons extrairent un chaton noir, hurlant et griffant.
Il mord, le bougre ! rit le garçon en tendant la petite bête à Claire. Tenez !
À moi ? Je nai jamais eu de chat
Ça viendra ! Il faut surtout bien le nourrir.
Ils séloignèrent, riant, mais Claire, se souvenant dune vieille superstition maternelle, les héla :
Attendez ! fouillant dans sa poche, elle leur tendit un billet de vingt euros. On ne laisse pas un animal sans porter chance, ma mère le disait
Merci ! Les garçons saluèrent et repartie.
Seule, dans sa voiture, elle interrogea le nouveau venu :
Et toi, que vais-je faire de toi ?
Lanimal se roula sur ses genoux et se mit à ronronner.
Voilà vieille fille avec un chat, tout ce quil fallait soupira Claire en démarrant. Rentrez à la maison !
Elle remit à plus tard la conversation avec Victor, passant la fin de la soirée à chouchouter le chat.
Tu étais où, pour avoir autant de puces ? Tu es infernal ! Comment ai-je pu tomber dans ce piège ? lançait-elle depuis la salle de bain, tandis que Victor approchait la serviette.
Cest étrange
Quoi ?
Les chats haïssent leau, normalement. Celui-ci reste bien tranquille.
Il ronronne même. Pas vrai, mon moteur ?
Elle sortit le félin rétréci et le roula dans la serviette.
Allez, tu as mérité ton repas !
Plus tard, Victor osa enfin demander :
Alors, Claire, des nouvelles ?
Elle inspira profondément. Ce serait mieux demain, mais à quoi bon attendre ?
Nous allons divorcer, Victor.
Tu plaisantes !
Parce que je naurai pas denfants. Et cest ma faute. Tu as le temps, toi. Tu pourras être père.
Victor la regarda, comme sil la découvrait.
Tu penses que je vais partir trouver une autre, comme un automate ? Non, limportant cest toi, pas un enfant à tout prix. Mais tu as déjà décidé pour nous.
Il ramassa le chaton et lança :
Ce soir, je dors au bureau. Bonne nuit.
Claire hocha la tête, puis éclata en sanglots. Mais le doute persistait. Et si, dans quelques années ?
Elle passa la nuit à repenser à toute leur histoire, sassurant quelle prenait la seule vraie décision. Lamour-propre, parfois, tourne au regret et Victor, homme droit, nen dirait jamais mot.
Elle sendormit à laube. Victor partit sans bruit, nourrit le chat, la couvrit dun plaid. Elle ne se réveilla quà midi. Un mot sur la table : « Rentrerai ce soir on parlera. Nimagine pas que tu peux méchapper. Je ne te lâcherai pas ! Je taime. »
Le chat la fixait de ses grands yeux verts.
Quoi ? Je veux du café. Tu viens ?
Elle sourit, pour la première fois depuis des jours, en le voyant galoper vers la cuisine.
Tu prends tes aises, toi
En faisant chauffer la cafetière, elle songea que ce matin était moins pénible. Était-ce la note de Victor, ou simplement le temps ? Peu importe, un apaisement flottait
Elle appela pour prévenir son absence du bureau, prit rendez-vous chez le coiffeur et manucure, shabilla, sortit.
Dehors, la ville baignait dans la pluie ; les voitures fendaient les flaques. Détrempée, Claire grimpa dans sa voiture, sans céder à la tentation de rentrer. Il fallait avancer, effacer les larmes.
Au salon de coiffure, elle patientait en feuilletant distraitement un magazine. Des annonces, des articles de maternité, denfance Claire sourit tristement : étrange, sur toute cette pile de magazines de mode, davoir attrapé celui-là. Elle tourna une double page : un garçonnet au regard vert la fixait, avec cette impression curieuse comme si elle le connaissait. Troublée, elle lut la légende sous la photo.
Quand son nom fut appelé, la coiffeuse découvrit le fauteuil vide : Claire était partie, le magazine avec elle.
Victor leva les yeux, surpris, lorsquelle déboula dans son bureau :
Regarde ! Elle lui posa le magazine, pointant la photo.
Cest qui ?
Je ne sais pas. Il y a juste un prénom, un âge. Mais regarde bien !
Elle le traîna devant la cloison-miroir. Ouvrant le magazine à la bonne page, elle plaça Victor face à son reflet.
Ça ne te rappelle personne ?
Victor fixa le visage de lenfant, leva les yeux, blêmit. Dans le miroir, le même regard vert, plus adulte, lui répondit.
Cest troublant.
Cest bien ce que je me dis. Je nen sais rien, Victor. Le magazine nest pas récent. Peut-être a-t-il déjà trouvé une famille. Mais moi, je ne veux plus jamais rien remettre à plus tard !
Six mois plus tard, ils ramenèrent Samuel de lorphelinat. Deux ans après, Claire trouva dans un magazine semblable le portrait dune petite fille, future fille adoptive. Marine avait dix-huit mois et navait connu que Claire. Pour elle, Claire devint tout. Cinq ans plus tard, lorsquune fatigue étrange se manifesta, Claire pensa à la ménopause. Mais, à lannonce du médecin, elle sécria :
Ce nest pas possible !
Julie naquit à terme, surprenant cette grande famille.
Isabelle put connaître sa petite-fille. Un an après, la maladie lemporta. Fatiguée, affaiblie, elle consacra chaque instant à ses petits-enfants.
Vous êtes mes trésors Ma vie, cest vous
En triant les affaires de sa mère après avoir installé son père chez elle, Claire trouva au fond dune armoire une boîte. En louvrant, elle seffondra sanglot, surpris, qui alarma les enfants.
Maman ! Quest-ce quil tarrive ? Samuel secourut Claire.
Elle serrait les vieilles bottes de son enfance contre elle, pleurant enfin. Elle avait tenu bon à la mort de sa mère, pendant les obsèques, mais là, elle craquait.
Pourquoi tu pleures ? Marine sagenouilla devant Claire. Puis, la prenant dans ses bras, se mit à pleurer aussi.
Julie emboîta le pas à ses sœurs, et seule lintervention de Victor calma la scène.
Chut ! Claire, quy a-t-il ?
Les filles sarrêtèrent net, tout le monde se tourna vers leur père. Plus de panique à avoir, maman va arrêter de pleurer.
Oh Victor Ces bottes ! Elle les a gardées tout ce temps, tu te rends compte ? Conservées précieusement.
Claire replongea dans larmoire. Sur les étagères, ses vieux « trésors » de mariage linge, draps, torchons, quelle avait refusé demporter, jugeant ça démodé. Mais tout était là, avec de petits sachets de lavande parfumée, un doux souvenir. Même une belle parure de lit, jamais utilisée. La dentelle jaunie, la broderie pâlie
Victor Tu te rends compte ? Lêtre nest plus, mais les choses demeurent Pourquoi, pourquoi remet-on tout à plus tard ? On attend ce « bon moment » qui peut ne jamais arriver. Cest injuste.
Victor lenlaça. Que répondre ? Claire avait raison.
Julie lenlaça par la jambe, relevant sur elle ses grands yeux verts, comme ceux de Victor et Samuel :
Maman !
Claire sarrêta, retenant son souffle. Victor, souriant, acquiesça. Elle sagenouilla :
Redis-le !
Maman ! Julie grimpa dans ses bras et lembrassa.
Samuel et Marine applaudirent, ravis :
Ça y est, elle a dit « maman » ! lança Samuel à son père.
Vous lavez bien cherché, les enfants ! plaisanta Victor.
On va au zoo, alors ?
Quand ? demanda Marine en sautillant. Ce week-end ?
Pourquoi attendre ? On ne remet pas à demain ce quon peut faire aujourdhui ! En route !
Claire jeta un coup dœil aux affaires éparpillées par terre. Ça, justement, pouvait attendre. Elle le savait maintenant.
En conduisant, elle écoutait les rires des enfants sur la banquette arrière et réfléchissait : comment être certaine que ses enfants soient tout à fait heureux personne ne le sait vraiment. Mais elle leur transmettrait au moins une leçon : il ne fallait pas remettre sa vie en suspens. Ce « plus tard » est capricieux. Juste quand on croit que linstant est venu, tout peut basculer et il ne jamais arriver.
Et une glace ?
Maintenant ? sétonna Samuel. Maman, on na pas encore déjeuné !
On aura le temps. Alors ?
Oui ! scandèrent les enfants en tapant dans leurs mains, Victor sourit.
Tu les gâtes, maman !
Et toi aussi, papa ! Quand, sinon maintenant ?