Une vie de conte de fées
Il y avait ce matin-là, il y a bien des années désormais, où Françoise sétait éveillée avec lintuition sourde quun événement marquant allait survenir. Le soleil filtrant à travers les persiennes baignait son appartement du Marais dune lumière dorée, les moineaux pépiaient dans la cour. Yves, son mari, avant de partir pour le cabinet, avait déposé un baiser sur sa joue, murmurant : « Tu es la meilleure, ma chérie. » Tout semblait identique à la veille. Parfait.
Parfait : cétait ainsi que Françoise évaluait son existence. Un mari parfait, homme daffaires accompli, présent, généreux. Des enfants parfaits : Paul, étudiant en droit à la Sorbonne, et Sophie, brillante lycéenne au lycée Henri-IV, tous deux équilibrés, sans histoires. Un appartement haussmannien idéal, une maison de campagne en Picardie, une voiture de standing. Et elle-même : toujours élégante, silhouette fine, son visage ayant gardé la fraîcheur de ses trente-cinq ans, alors quelle approchait de la cinquantaine.
Ses amies lui glissaient, à la terrasse des cafés : « Françoise, tu as décroché le jackpot ! On dirait une vie rêvée, pas la réalité. » Elle souriait modestement. Oui, elle avait de la chance, pensait-elle. Mais, au fond, la chance ny était pour rien : elle avait toujours su comment il fallait être. Soignée, attentive, bonne ménagère, épouse irreprochable, mère investie. Elle avait tout donné à cet idéal. Absolument tout.
Yves était le cœur de son monde. Ils sétaient connus en quatrième année à luniversité de Paris. Jeune homme charmeur, vif desprit, issu dune vieille famille lyonnaise. Il avait lattention de toutes, et cest sur elle quil avait jeté son dévolu. Françoise sen souvenait avec un vertige de bonheur.
Mariés un an plus tard. Dabord lascension dYves dans le monde des affaires, puis son propre parcours, qui lavait menée au poste de directrice financière dune entreprise renommée, puis la naissance des enfants. Tout avait coulé comme une symphonie réglée.
*
Parfois, certes, Françoise remarquait des dissonances. Yves se montrait absent, contemplant longuement les toits parisiens sans répondre à ses mots. Il partait en déplacement et appelait moins. Il lui arrivait de la regarder avec une tristesse étrange, comme sil voyait autre chose par-delà sa présence.
Ça va, toi ? demandait-elle.
Oui, juste fatigué, ma belle, répondait-il.
Elle ny accordait guère dimportance. Après tout, les affaires sont usantes.
*
Ce mardi-là, Françoise sétait rendue dans les bureaux dYves, rue de Rivoli, pour signer quelques papiers sous procuration il le lui avait gentiment demandé. La secrétaire, une jeune embauchée, sétait montrée gênée : « Monsieur Dumont est en réunion, peut-être pourriez-vous patienter ? » Françoise avait répliqué : « Je fais partie de la maison, ne tinquiète pas. »
Puis elle entra, sans frapper.
Yves était devant son ordinateur. Sur lécran, la photo dune femme. Jeune, superbe, des cheveux châtain clair tombant en cascade, un regard mélancolique. Cela avait paru étrange à Françoise : regardait-il vraiment dautres femmes en présence de son assistante ?
Yves, je viens pour les papiers, dit-elle paisiblement.
Il tressaillit, ferma précipitamment la fenêtre, mais Françoise avait tout vu. Un pincement, au creux de son ventre.
Oui, bien sûr, balbutia-t-il, feuilletant nerveusement dans un tiroir. Tout est là. Noublie pas de signer, je les récupérerai plus tard.
Cest qui ? demanda-t-elle calmement. Dune voix que seules les femmes qui sentent lorage savent utiliser.
Comment ? Il prit lair surpris, mais ses yeux le trahirent. Juste une collègue.
On contemple les collègues en grand écran, cest nouveau ?
Arrête, Françoise, soupira-t-il. Tu te fais des idées.
Elle hocha la tête, ramassa les documents et sortit. Mais le doute, tenace, sétait insinué.
*
Françoise sétait lancée dans une enquête quelle naurait jamais cru entamer. Presque malgré elle ; ses mains agissaient sans que sa tête ny pense. Elle accéda discrètement au téléphone dYves pendant sa douche. Retrouva une conversation cachée dans une application à code secret. Mais elle savait le code : la date de naissance de Sophie. Yves nen changeait jamais.
« Tu me manques », avait écrit lautre femme.
« Toi aussi. On se voit bientôt », répondait Yves.
« Ta femme ne se doute de rien ? »
« Non. Tout va bien. »
Françoise lisait, incrédule. Cinq ans. Depuis cinq longues années, il vivait une double existence. Tandis quelle cuisinait, élevait leurs enfants, préparait les dîners damis, Yves était avec une autre.
Elle remonta plus loin. Trouva des mots doux, des photos, des rendez-vous secrets. Puis cette phrase qui la glaça :
« Tu sais bien que tu es lunique. Depuis nos années universitaires. Si la vie en avait décidé autrement, jamais je naurais choisi une autre. Françoise est une femme bien, mais cest le sort qui la voulu ainsi. »
Elle relut, trois fois.
« Lunique », « Depuis luniversité », « le sort ».
Ainsi, elle navait jamais été la femme aimée. Juste la femme pratique. Celle qui était là au bon moment, quand lamour véritable était hors datteinte.
Ce soir-là, elle lattendit, debout, dans la cuisine, face aux toits mordorés du vieux Paris. Comment continuer désormais ? Comment parler aux enfants ? Que faire de toutes ces années désormais creuses ?
Il entra, lut tout sur son visage.
Tu sais, murmura-t-il davance résigné.
Oui, dit-elle. Qui est-ce ?
Il resta longtemps muet. Puis sassit, la tête entre les mains.
Françoise, pardonne-moi. Je ne voulais pas que tu lapprennes ainsi.
Tu aurais préféré quoi ? poursuivit-elle dune voix brisée. Que je lignore à jamais ? Que tu continues, pensant à elle ?
Je ne pense pas toujours à elle, répliqua-t-il faiblement.
Ne mens pas. Jai tout lu. Dis-moi la vérité.
Alors il raconta.
Elle sappelait Aurore. Ils avaient étudié ensemble en lettres modernes, un coup de foudre immédiat. Leur projet : se marier. Mais les parents dAurore, hautement traditionnalistes, avaient vu en Yves un jeune homme sans position ni nom. Ils lavaient envoyée vivre chez un oncle en Bourgogne, sous prétexte détudes, la fiançaient à un autre. Aurore pleurait, écrivait, mais ne se révoltait pas.
Yves attendit deux ans. Puis rencontra Françoise. Jugea quil était temps davancer.
Ils se marièrent. Fondèrent une famille. Yves lança sa propre entreprise, pour prouver quil valait quelque chose au monde et aux parents dAurore. Mais la jeune femme restait nichée dans un coin de sa mémoire.
Cinq ans en arrière, on sest retrouvés, lâcha-t-il dun ton rauque. Elle était séparée. Tout est reparti, inévitable. Je nai pas su lutter.
Mais contre moi, tu savais lutter ? lança-t-elle, presque ironique. Vingt ans à lutter contre moi ?
Je testime, commença-t-il. Tu es une épouse, une mère, une femme remarquable. Tu mas tout donné.
Sauf lamour, coupa-t-elle. Tu ne las jamais pris. Tu voulais une vie pratique avec une femme pratique. Lamour était ailleurs, resté sur les bancs de la fac.
Il ne répondit pas. Elle savait pourquoi.
*
Les valises furent vite bouclées. Françoise pensait que si lon doit partir, alors il faut le faire sans retours, sans scènes, sans ramasser les miettes dun décor brisé. Elle se respectait trop pour nêtre quun pion dans un autre drame.
Aux enfants, elle expliqua avec calme. Paul voulut discuter avec son père ; Françoise larrêta : « Laisse, mon grand. Cest notre histoire, ça ne vous doit rien. »
Sophie pleura : « Et toi, maman, toute seule ? »
Jai toujours eu moi. Et cest précieux, tu sais.
Elle loua un appartement dans un quartier plus discret.
Les premiers mois furent un supplice. Les nuits blanches où elle fixait le plafond. Les sourires de façade au bureau. Et la nuit qui lui revenait tout : leurs trente années ensemble, les « je taime », tous les baisers, les invitations, les voyages. Et maintenant, la certitude tout cela nétait quune belle illusion. Confortable, réconfortante mais illusion quand même.
Le plus douloureux nétait pas la trahison. Mais de sêtre laissée berner elle-même. La femme intelligente, la femme forte et fière, navait rien vu parce quelle ne voulait rien voir. Elle sétait coulée dans sa propre légende.
*
Un an plus tard, les blessures à peine recousues, Françoise croisa par hasard une connaissance commune.
Figure-toi quYves sest remarié, avec Aurore, lamoureuse de la fac. On raconte quils se sont toujours aimés, séparés par la famille quelle histoire ! On dirait un film de Claude Sautet
Françoise sourit. Comme savent le faire les anciennes épouses parfaites.
Oui, cest touchant, répondit-elle doucement.
De retour chez elle, elle resta longtemps assise dans sa cuisine silencieuse. Et pour la première fois, elle pleura. Non par douleur, mais par amertume : elle avait été un décor, une figurante, la solution de rechange. Tout ce quelle avait bâti, années après années, navait jamais été le centre de la vie dYves.
Elle lui avait donné des enfants. Un foyer. Un soutien inconditionnel. Sétait souciée de ses parents, avait soigné les amitiés, accueilli les invités. Pendant quil, au fond du cœur, pensait à une autre. Le pire : elle ne pouvait rien y changer. Lamour ne sachète pas. On ne peut pas gagner la première place quand on nest jamais montée sur le podium.
*
Deux ans ont passé depuis.
Françoise a appris à vivre seule. Et, surprise, cela lui plaît. Plus de dîners à préparer à heure fixe. Plus de reproches parce quelle rentre tard. Plus dombres de regrets dans les yeux de lautre. Les enfants ont grandi, Paul sest marié, Sophie a intégré un master à Sciences Po. Ils se voient souvent, et Françoise est devenue à la fois mère et confidente.
Parfois, des amies lui lançaient : « Françoise, et les hommes ? Belle comme tu es, seule à ton âge, ce nest pas normal ! » Elle haussait les épaules. « Je profite de ma liberté. »
Au fond, elle redoutait de redevenir le « choix pratique » de quelquun dautre. Derrière les discours charmants, elle craignait de retrouver lindifférence, dêtre le fauteuil quon occupe en attendant que « la vraie vie » revienne.
Mieux vaut être seule que devenir la figurante dune autre légende, répétait-elle. Au moins, maintenant, je suis lhéroïne de mon histoire.
Un soir, en rangeant des affaires, elle retrouva son album de mariage. Longtemps, elle feuilleta ces photos anciennes : la jeune femme pleine dillusions, lhomme riant à ses côtés. À ce moment-là, elle croyait au bonheur pour la vie.
Et maintenant ?
Elle referma lalbum, le rangea sur la dernière étagère. Pas question de le jeter les souvenirs restent. Mais hors de vue.
Le soleil filtrait à travers les vitres. Dans le bâtiment dà côté, on entendait des marteaux : la vie continuait.
Françoise se posta devant la glace, considéra son reflet : droite, soignée, les yeux limpides, la bouche paisible.
Tu peux être fière, se dit-elle à voix basse. Tu ten es sortie.
Et cétait vrai. Elle avait triomphé. Pas parce quelle avait trouvé quelquun dautre, mais parce quelle sétait retrouvée elle-même.
Celle quelle avait failli oublier, à force de courir après limage parfaite. Celle qui sait être seule, sans jamais se sentir abandonnée. Celle qui a appris sa propre valeur.
Et cela, enfin, na pas de prix.
Yves, parfois, donne des nouvelles. Un petit message pour son anniversaire, une brève question sur les enfants. Elle répond avec politesse, met un point final.
Elle na plus de colère : tout est apaisé depuis longtemps. Il lui reste la conviction tranquille : elle a été une épouse loyale, il na pas été son homme. Ils lont compris trop tard, voilà tout.
Quant à Aurore Eh bien, Aurore occupe maintenant lancien foyer de Françoise, avec son ancien mari. On dit quils sont heureux. Françoise en a éprouvé un peu de soulagement. Au moins, cette histoire aura eu son happy end. Pour eux.
Aujourdhui, Françoise file à un cours de yoga. Après, une amie lattend au café des Arts. Le soir, dîner avec Paul et sa jeune épouse, dans un petit bistrot du quartier latin.
La vie est pleine elle sen est chargée.
Quand vient la nuit, elle se glisse dans ses draps, et parfois, elle se demande : si tout avait été différent ? Sil lavait aimée vraiment ? Auraient-ils vieilli ensemble, gardé les souvenirs, accueilli les petits-enfants dans la maison de Picardie…
Mais elle se retourne, et sendort apaisée. Car il ne sert à rien dimaginer dautres histoires. Il nexiste que celle quon a vécue. Et de celle-ci, elle sort victorieuse.
Pas parce quelle a battu quelquun. Mais parce quelle ne sest pas perdue en chemin.