Pauline, tu tes préparée ou tu veux vraiment que je me fasse coller ?! sécria Juliette en suspendant la dernière chemise de Cyril sur la corde à linge bringuebalante du balcon. Ce vieux balcon tout brinquebalant, dont la peinture sécaillait gaiement, restait pourtant son coin préféré de lappartement.
Juliette se pencha sur la rambarde et, comme souvent, resta figée. Du septième, la vue était à couper le souffle : la Seine, vibrante, serpentait doucement entre les toits de banlieue. Le soleil explosait de lumière sur tout Paris réveillé. Juliette plissa les yeux, serra un peu les doigts sur le métal tiède. La vie, la voilà ! Éclatante, pleine de promesses, presque aveuglante tout devant soi, il suffisait dy croire ! Oui, elle, Juliette, aurait droit, elle aussi, à son morceau de bonheur. Quand elle en aura fini avec tout ce bazar, elle fera ce quelle voudra. Mais dabord, il faudrait régler mille soucis du quotidien
Un nuage fila et coupa net la lumière, la jetant dans lombre et le vent frisquet. Juliette sursauta, sortie de ses pensées. Le quotidien, cest comme ça : un instant on rêve, et hop, la réalité vous ramène à la baguette. Pourtant Qui cest qui disait ça déjà ? Ah oui, Sylvie, sa voisine : « La réalité, cest ce quon fabrique nous-mêmes tout est une histoire de volonté ! » Pas faux. Sylvie était maligne, universitaire en plus ; elle affirmait à Juliette quelle avait toutes ses chances à luniversité. Sauf que vouloir, cest bien, mais le vrai casse-tête, cest de réfléchir et de peser. Son père était tout seul à ramer. Les petits étaient encore minuscules et, question argent, on marchait sur la corde. Luniversité ou un boulot, fallait choisir et pour le moment, la nécessité daider son père laissait peu de place au rêve.
Juliette jeta un œil affolé à la pendule que son père lui avait offerte en CE2. Catastrophe, lheure tournait ! La bassine vide sous le bras, elle claqua la porte du balcon.
Pauline dormait, la paume glissée sous sa joue, si paisiblement que Juliette sarrêta un instant pour détailler sa sœur. Quelle beauté ! Ces longs cils qui touchaient les pommettes, et ses boucles blondes en bataille Un travail dentretien, ces frisettes, mais jamais, au grand jamais, Juliette ne voudrait y glisser les ciseaux. Trop précieux. Maman avait les mêmes. Juliette fronça les sourcils. Penser à leur mère, elle évitait. On peut beaucoup pardonner, mais la trahison Non. Elle les avait abandonnés. Pauline était bébé, elle na aucun souvenir. Si petite quelle appelait Juliette « Maman », ce qui valait bien les regards de travers à lécole. Juliette riait encore en repensant aux mamans qui sétaient liguées contre elle la première fois.
Elles avaient déménagé ici après la mort de Mamie, quand l’appartement était passé à leur père. À quatre dans la minuscule F2, cétait devenu impossible direction le spacieux T4 de Mamie.
Mamie La prof dhistoire-femme, droite comme un irlandais et aussi chaleureuse que le Mistral, ne décolérait pas contre ses voisins quelle jugeait indignes de son intelligence. Plus jeune, Juliette ny comprenait pas grand-chose, mais vite, elle évitait daller chez Mamie. Son ton, ses airs supérieurs la mettaient mal à laise, mais comme elle voulait aider, Juliette serrait les dents, nettoyait, puis séchappait.
Tu seras comme ta mère ! Rien de bon à espérer, sauf si lhérédité nous sauve ! Encore, avec ton père, la génétique a fait relâche Bref, ton seul salut : étudier ! Sinon, tu finiras mal, comme elle.
Juliette encaissait. À quoi bon répondre ? Mamie nadmettait pas la contradiction. Son père ne grondait jamais, même quand Mamie sen plaignait à lui. Mais le voir devenir sombre, tendre vers le mutisme toute la journée, ça, pour Juliette, cétait la pire des punitions. Alors elle fermait sa grande bouche, astiquait le parquet en silence, puis repartait en catimini. Une fois seulement, elle avait craqué, explosant contre sa grand-mère et se jurant de ne jamais regretter cet éclat.
Tes frère et sœur, ce ne sont pas les enfants de ton père. Je nai rien à voir avec eux. Interdiction den parler chez moi, tu entends ?
Dans ce cas, moi non plus, je ne viens plus ici ! Juliette serra les poings, le regard vrillé sur Mamie.
Comment ? Mamie, totalement sidérée, ne linterrompit même pas, alors que Juliette bouillait, prête à fracasser la collection de bibelots quelle époussetait toujours à contre-coeur. Deux heures pour essuyer ces horreurs, tout ça parce quaucun enfant ne devait approcher le précieux porcelaines « pas à elle ! » Les enfants nétaient pas ses petits-enfants, enfin
Eh bien, je ne reviendrai plus, cest tout ! Sans se retourner, Juliette fila au couloir, enfila son manteau et séclipsa. En rentrant, elle fonça vers Pauline, occupée à bavarder avec ses peluches dans son parc, la souleva et la serra fort.
Toi, tu es à moi ! Et Cyril aussi ! On est de la même famille, quon le veuille ou non ! Et on na besoin de personne dautre !
Son père passa une tête par la porte, traînant du linge denfant, surpris de la voir en pleurs, Pauline copiant inconsciemment les sanglots de sa sœur, ce qui fit arriver Cyril depuis la cuisine.
Quest-ce quelles ont ?
Aucune idée.
Les filles ! Eh, venez dîner Papa et moi, on vous a préparé des coquillettes.
Un appel de Mamie, pile au moment où Juliette finissait de rincer la vaisselle. Dabord surpris, puis agacé, puis franchement sec, le père de Juliette lâcha quelques mots enflammés au téléphone. Juliette, recroquevillée sur sa chaise, attendit le cataclysme Mais rien. Juste lui, venant poser une main sur son épaule et lembrasser légèrement sur la tempe.
Tu nes plus obligée daller chez Mamie.
Pourquoi ?
Personne na à te rabaisser, même la famille.
Juliette soupira, lovée contre son père. Fini le stress du dimanche chez Mamie ; elle pourrait soccuper des siens, la conscience tranquille.
Mamie disparut un an et demi plus tard. En fin de parcours, Juliette avait repris contact, à lhôpital, bien obligée. Cette petite chose sèche, perdue dans les draps blancs, navait plus rien à voir avec la femme autoritaire quelle avait connue. Seule la façon de parler était intacte. En voyant Mamie parler sèchement aux infirmières, Juliette serra la main de son père.
Je reste.
Tes sûre ?
Oui. Cest important.
Le personnel soignant respira à larrivée dun tampon diplomatique. Grâce à son emploi du temps détudiante, Juliette passait tôt. Sa présence tenait Mamie tranquille, le reste suivait.
Tu es une fille formidable, lui soufflait linfirmière-chef. Ta grand-mère ne lui en veux pas. Quelquun qui na pas connu le bonheur a du mal à donner autre chose que le froid.
Le dernier jour, Mamie, étrangement docile, observa le ciel, sombre au-dessus de Paris. Juliette, ayant bouclé son exposé sur ses genoux, rangea cahier et stylo.
Je dois filer.
Attends, murmura Mamie dune voix dombre, tordue par lâge. Pardonne-moi. Pour tout Dis à ton père de prendre soin de lui.
Juliette hocha la tête, posa un baiser hâtif sur sa joue ridée.
Repose-toi, je repasserai.
Elle crut voir Mamie détourner la tête, et fila avant de flancher. Il restait une heure de trajet pour le lycée, juste assez pour ne pas se laisser aller.
Mamie mourut ce soir-là. Juliette encaissa la nouvelle sans broncher, emmena les petits dans leur chambre. Pour elle, c’était un problème de moins, mais pour son père Cétait sa mère.
Le déménagement fut sportif. Pauline, malade ; Cyril, un rebelle à ses heures ; le père, écartelé entre boulot et maison. Juliette empilait les cartons en espérant que, là-bas, tout finirait par changer. Mais pour qui priait-elle ? Aucune idée. On croit à ce quon peut.
Dans le nouvel appart, chacun eut sa chambre. Ils explorèrent ce territoire vaste avant de se retrouver dans la cuisine, travaillant ensemble. Pauline gratouillait dans son cahier de coloriage, Cyril et Juliette partageaient plats et devoirs.
Sale la purée ! ordonna Juliette, luttant avec un exercice de physique.
Ju, ça bout, je fais quoi ?
Attends, jarrive ! et elle réparait les dégâts, le stylo coincé entre dents et mèches.
Jy comprends rien à ces nombres négatifs, viens voir !
Allez, montre-moi
Pauline imitait laborieusement, décidée à devenir elle aussi chef du foyer.
Les premiers temps, Juliette peinait. Le père au boulot, la smala sur le dos. Cyril, manipulable à la rigueur, Pauline, quasi ingérable. La maternelle aidait, mais sa sœur était souvent malade, contraignant Juliette à sécher les cours. Jusquà lapparition de Sylvie.
La rencontre se fit à la sortie, par hasard, une semaine à peine après lemménagement. Sur laire de jeux, la chaleur ramenait tout un bataillon denfants et de parents ou nounous, sinspectant plus quils ne surveillaient leur progéniture. Pauline eut envie de balançoires : la file dattente, le classique.
Maman ! claironna Pauline, ce qui fit instantanément tourner toutes les têtes.
Cette ado ? Maman ? Mais quest-ce que cest que cette histoire
Aussitôt, les commères du coin dégainèrent leur venin.
Pauline, entêtée, hurlait pour avoir sa balançoire ; Juliette hésitait entre senterrer ou prendre la fuite.
Quest-ce qui se passe ici ?
Juliette tressaillit. Cette voix-là… On aurait cru Mamie, autoritaire et froide. La foule se calma. Sylvie, tout sourire, prit son gamin sous le bras.
Heureusement que tu es là, Sylvie. On a une voisine, mais elle perturbe notre basse-cour…
Fusillant les commères, Sylvie ramassa ses affaires, jaugea les enfants.
Le souci ? interrogea-t-elle dun œil sévère.
Madame Duval, la meneuse, sortit les griffes.
Tu vois ça, Sylvie ? Cette petite qui joue les mamans ! À son âge Cest honteux ! Toi qui es juriste, explique un peu ! On punit pas, dans ce pays, ces jeux dangereux ? Un bébé qui élève un bébé, allons !
Cest tout ? Sylvie arqua un sourcil moqueur. Prête à ressasser, la commère se dégonfla soudain et fila, trainant sa propre fille.
Le spectacle est fini ! conclut Sylvie, haussant les épaules. Au fait, la fillette, cest ta sœur, non ?
Oui, Pauline.
Voilà, fini la suspicion.
Les voisines disparurent les unes après les autres.
Et toi ? Comment tu tappelles ?
Juliette.
Bah, appelle-moi Sylvie, pas « Madame » surtout. Je ne supporte pas.
Tatie Sylvie ?
Malheur, non ! Je suis encore trop jeune pour ça. Appelle-moi Sylvie !
Juliette ne sut jamais quand leur amitié avait vraiment commencé. On dirait pas, mais parfois, le destin vous offre un lot de consolation quand il le faut. Une étudiante et une jeune femme, une trentaine dannées à tout casser, amies ? Oui, franchement. Et on comprend vite pourquoi Sylvie était respectée, voire redoutée du voisinage : avocate spécialisée dans le droit de la famille, elle connaissait les petits secrets de tout le quartier.
Tu nimagines pas ce que je sais deux ! riait-elle, en démontant les doubles rideaux avec Juliette. Ce tissu, quelle galère à laver !
Ils ont peur de toi, non ?
Tout le monde veut avoir lair sympa. Dès que je fouille, leur belle image tremble Imagine, si je devais raconter qui ne paie pas sa pension ou place sa mamie en maison sans vergogne !
Juliette comprenait aisément. Son père, lui aussi, avait fui les mauvaises langues en changeant dappart. Cest dailleurs à Sylvie seule que Juliette avait osé parler de sa mère. Elle en gardait tout depuis si longtemps quelle croyait que cétait normal détouffer rancœur et silence à force, le poison germe
Un jour, Sylvie demanda à Juliette de nourrir son chat.
Jai audience, Dieu sait quand ça finira ! Après toubib, puis un rendez-vous. Tu peux gérer ? Sinon il va me faire la misère toute la nuit.
Mais Cest quun chat !
Sylvie éclata de rire.
Ce nest pas un chat, cest un tyran en fait. Si je lenferme, il tambourine à la porte jusquà la casser !
Pour preuve, à peine la porte claquée, le chat, Gustave, fit un bruit denfer.
Tu vois ? Et comme ça, jusquà ce que je me lève ! expliqua Sylvie en déposant le monstre sur ses genoux. Parfois, je me demande à qui appartient vraiment lappartement.
Après un détour par le lycée, un passage au supermarché digne dun rallye-raid avec Pauline, puis une lutte épique contre la géométrie avec Cyril, Juliette finit par débarquer chez Sylvie, essoufflée, à vingt heures passées.
Désolée, Gustave ! Elle attrapa la boîte de pâtée sous lœil assassin du félin affamé.
Sylvie rentra à la volée, jeta ses affaires sur le canapé, et seffondra, épuisée.
Merci davoir géré.
De rien, tinquiète
Sylvie leva les bras, puis, chose incongrue, éclata en sanglots. Juliette en resta coite : elle aurait parié toute sa bourse sur la solidité de Sylvie ! Calmement, elle sassit et la serra contre elle.
Désolée Jen peux plus. Journée de merde, et personne à qui parler. Maman nest plus là Je suis hyper seule.
Je compte pas, moi ? Je suis un pantin ? Juliette sourit.
Sylvie tenta un sourire, vraiment puis caressa les boucles blondes de Juliette.
Les boucles Jai toujours rêvé davoir des cheveux comme toi. Cest comme ça, les femmes veulent ce quelles nont pas. Moi, cétait les boucles et un gosse.
Silence flottant.
Pour les cheveux, maintenant on fait tout ! Mais pour le reste
Juliette osa, quitte à braver la mémoire de Mamie, qui laurait sabotée sec.
Cest grave ?
Sylvie tira une chemise plastique du fond de son sac.
Tadaaa : ce sont les analyses. Aucun enfant pour moi. Trop tard pour regretter. On paye cher, parfois, ses erreurs.
Pour tomber enceinte, Sylvie avait réussi du premier coup. Elle et Maxime, son mari, sy étaient lentement décidés, après des années de calculs, de listes, de projets. Ils se connaissaient depuis toujours, leurs familles aussi, le mariage, une évidence, pas un calcul Tout allait trop vite jusquau voyage raté à Marseille Sylvie est fauchée en scooter par un jeune fou.
Par la suite, elle perdit le bébé, accumula les fractures, passa trois mois à lhosto. Les médecins recommandaient à Maxime de faire diversion.
Je fais comment ? Elle sanglote non-stop !
Maxime tenta, échoua. Sylvie senferma dans sa bulle de souffrance, le couple explosa peu à peu. Elle oublia que le chagrin était partagé. On se sépara en rentrant. Un an plus tard, ils se croisèrent au tribunal, partagèrent un verre, rallumèrent la complicité de jadis… Leur couple était devenu autre chose, ni tout à fait lamitié de lenfance, ni tout à fait un amour. Lorsquil lui demanda de lépouser à nouveau, elle hésita et réfléchit.
Ben voilà, souffla Sylvie en repoussant les analyses. Puis-je lui infliger ça ? Lui, qui voulait tant des enfants
Mais Tes sûre ? Le verdict est définitif ?
Cest ce que disent les docteurs.
Mais un médecin, ça reste humain non ? Lerreur, cest possible ! Tente le coup, et tu verras bien !
Sylvie éclata de rire, la larme à lœil.
Doù te vient cette sagesse ? Tu es si jeune
Les bons profs, ça aide ! marmonna Juliette, en jetant un œil au thé qui infusait.
Dis-men plus sur toi. Toi, on ne sait rien. Tu vis avec ton père, mais ta mère ? Où est-elle passée ? Allez, moment vérité contre vérité !