Une Rencontre Inattendue

Rencontre fortuite

Le manteau matelassé dÉlise ne la réchauffait plus que par le bas. Le duvet sétait tassé, et la partie supérieure nétait plus quun imperméable mince, traversé par la bise froide de ce matin dhiver parisien. Seuls son tricot épais et ses grosses bottes laidaient à résister au froid, tandis quelle remontait sans cesse sur ses épaules le châle en laine usé, passant les bras à travers.

La fameuse Citroën promise par son amie de marché, Claudine, les avait laissées tomber. Maintenant, chacune postée aux extrémités de la Porte de la Villette, elles tentaient leur chance, cherchant un automobiliste compatissant. Les sacs étaient trop nombreux pour tenir dans une même voiture, alors chacune sétait isolée, abandonnée à la morsure glacée, leurs valises alignées dans la gadoue.

Quand Élise travaillait chez sa patronne et cousait de longues heures dans latelier, ce genre de soucis nexistait pas. Mais largent ne suffisait pas : seule à élever deux enfants, elle sétait lancée récemment dans la revente avec Claudine, ramenant tissus et vêtements de province à vendre au marché aux puces de Saint-Ouen.

Les finances navaient pas fleuri, la marchandise nétait pas encore écoulée et les préoccupations ne faisaient que saccumuler.

Chaque matin, il fallait charger la camionnette de vêtements, tenir son stand toute la journée sous le vent cinglant, puis tout remballer et monter au quatrième étage, par allers-retours éreintants à moins que son fils aîné ne soit là pour laider.

Élise fredonnait autrefois, à pleine voix, « Changer la vie, changer le monde !», mais voilà que le changement, venu sans crier gare, avait tout bousculé pour le pire : le centre textile où elle travaillait avait fermé ses portes, licenciant tout le monde. Son mari avait disparu depuis belle lurette, et il ne lui restait que la débrouille, bien loin du destin auquel elle simaginait promise.

Elle tenait là, ce matin, sur la chaussée couverte de neige tassée mélangée à la boue, habillée de désuétude, le visage rougi par le froid, les yeux humides de fatigue. Elle, encore jeune femme finalement, saccrochait vaguement à limage de celle quelle fut.

Les voitures passaient, éclaboussaient deau sale les bottes usées, ne prêtaient pas attention aux silhouettes frigorifiées. Élise détournait le regard, fixant plutôt, au-dessus des façades, la blancheur intacte de la neige sur les toits il y avait tant de grisaille dans la vie, autant ne pas plonger le regard dedans.

Pour la énième fois, elle leva timidement la main espérant un miracle lorsquune Renault couverte de sel sarrêta.

Est-ce que vous pouvez memmener vers lavenue Georges Brassens pour un tarif raisonnable ? dit-elle du seuil de la portière ouverte, prise dun doute soudain.

Elle le reconnut aussitôt. Tout ce temps navait rien effacé : la même gravité dans les yeux, les sourcils légèrement arqués, ce sourire discret qui la faisait chavirer autrefois.

Avant quelle nait pu se reprendre, il sortit précipitamment, chargea ses sacs dans le coffre avec agilité.

Sur le siège passager, remettant machinalement en ordre son châle, Élise se préparait déjà mentalement à justifier son apparence pourquoi elle avait tant changé, pourquoi elle nétait plus la jeune femme sûre delle dont il se souvenait sans doute.

Ou alors…

Tant dannées passées. Combien, déjà ?

*

Elle avait vingt-deux ans alors. Elle était envoyée pour son stage de fin détudes dans une ancienne maison forestière, au fin fond du Perche. À Paris, lattendait François, son fiancé. Tout semblait prévu : stage, diplôme, mariage.

Trois mois déloignement, quest-ce que cela pouvait bouleverser ? Rien

On lavait logée chez une vieille dame du nom de Mathilde, forestière de métier, vivant avec son beau-père sourd et fragile. Élise, sociable, se lia damitié avec la propriétaire, et elles sentraidaient pour veiller sur le vieil homme.

Un matin, il eut un malaise sous ses yeux. Courant chercher du secours, elle trouva tout le monde absent, sauf un tracteur qui passait par là. Elle fit signe. Un homme en descendit : beau, robuste, le regard sérieux et mystérieux.

Ils coururent jusquà la maison, il souleva le vieil homme pour le déposer sur le siège avant du tracteur. Élise monta, lanxiété rongeant sa voix : parviendraient-ils à lheure chez le médecin ?

Ils arrivèrent à linfirmerie, juste quand les secours arrivaient. Lhomme suivit encore Élise jusque chez le docteur.

Lorsque le vieil homme fut entre de bonnes mains, ils purent enfin échanger quelques mots.

Ils travaillaient tous les deux dans la même entreprise, habitaient presque voisins. Lhomme sappelait Martin.

Mais la nuit tombait. Le vieil homme fut hospitalisé, grâce au ciel ils étaient arrivés à temps. Mais comment rentrer ? Lambulance ne les raccompagnerait pas dans la forêt.

Viens, la mère dun ami habite non loin, on dormira là, demain matin des hommes du chantier nous déposeront.

Elle hésitait. Martin semblait sans danger mais… hésitation quand même.

Non. Je préfère dormir ici, à lhôpital. Demain matin, je vous retrouve.

Dormir sur les chaises ? Viens, ne crains rien. Tatie Lucie est gentille et leur maison est grande. Moi je dormirai dans la grange avec Paul.

Élise céda. Martin avait raison : elle dormit comme une reine sous les couettes épaisses, réveillée par la voix joyeuse de Tatie Lucie, une femme qui respire la générosité.

Au petit-déjeuner, la maîtresse de maison relata tout du passé de Martin : sa femme, partie en lui laissant un petit garçon, et lui, courageux, sen sortant avec du bétail, du travail, la construction dune maison. Tatie Lucie vantait son filleul, probablement voyant en Élise une candidate idéale.

Élise souriait poliment. Elle avait un fiancé, bientôt ingénieur, de belles ambitions. Un homme divorcé avec un enfant, ce nétait pas pour elle.

Mais par la suite, Martin croisait souvent sa route : sur le chantier forestier, à la cantine, ou dans le bourg. Mathilde et lui ramenèrent ensemble le vieil homme de lhôpital.

Tu plais à Martin, confia Mathilde un soir. Il rougit quand je lui parle de toi. Vous iriez si bien ensemble.

Oh non, répondit Élise. Jai François.

Bah, pas encore mariée ! Martin est fiable. Regarde, il gère toute une exploitation, il veut acheter du matériel, son fils est mignon, il nattend quune maman.

Le cœur dÉlise battait plus fort : elle-même cherchait Martin du regard, touchée par sa force tranquille, son respect, la chaleur qui semblait émaner de lui. Et tout le monde autour lui accordait spontanément une dignité rare.

Elle-même, la Parisienne fine et élancée, bousculait tous les codes dans son manteau caramel, trop clair pour la gadoue locale. Elle volait au-dessus de la boue, et les ouvriers baissaient la voix, cachaient leurs jurons, sappliquaient à lui répondre avec plus de gravité.

Mademoiselle, laissez-moi vous ramener.

Du chantier au village, la route était courte, mais il pleuvait ce soir-là, et Élise sapprocha du tracteur de Martin.

Ton fils, il est gardé par qui ? Pour Élise, tout homme avec un enfant semblait tellement adulte.

Dis donc, tutoie-moi ! Il est avec sa grand-mère et la voisine, on lemmène à lécole. Il pousse bien…

Comment il sappelle ?

Hugo, répondit-il, les yeux brillants. Un vrai ptit diable. Il faut être vigilant. Sa grand-mère râle souvent… Tu naimes pas ici ?

Si, mais…

Attends un peu, bientôt tout va reverdir. Cest superbe ici, la rivière Bon, léclairage dans le village, on va régler ça aussi.

Ils avançaient dans la nuit. Le conseil municipal avait coupé léclairage, faute de budget. Et Martin, dans ce « on va arranger ça », sarrogeait la responsabilité collective avec un naturel confondant.

Comment aurait-elle deviné alors que la responsabilité était la plus belle qualité chez un homme ?

Les attentions de Martin devinrent évidentes. Il passait chez elles, apportait du bois à Mathilde, allait chercher des médicaments. Élise luttait contre ses sentiments.

Mais jamais elle ne simaginait vivre là, au milieu des forêts. Certes, Paris ne la retenait guère, sauf François et le projet de mariage, les plans de la famille. Elle imaginait la détresse de François, le chagrin de sa mère, et la honte vis-à-vis des parents sil apprenait quelle sétait amourachée ailleurs.

« Tu pourrais vivre ici ? » lui demandait-on, sceptique.

Et si elle avouait que le futur mari était divorcé, avait un enfant, et gérait des porcheries ? Sa mère ! « Ma fille, diplômée, pour finir là-dedans »

Le soir, entre la pluie et le silence, elle simagina avec Martin : il saurait aimer, protéger, la remercier si elle devenait la maman dHugo. Puis ils auraient dautres enfants, qui lui ressembleraient.

Mais lécart avec la réalité semblait impossible à combler. Il y avait François, lalliance déjà achetée, la belle-mère qui préparait la noce, ses parents Égoïste de décevoir tant de monde.

Pourtant, un trouble délicieux et inconnu la rongeait mélange confus dattirance et de printemps naissant.

Bientôt Élise fut persuadée quelle naimait jamais François, mais Martin, oui. Linterdit donnait aux choses un relief romanesque.

Un soir, dans un élan presque tragique, elle provoqua lintimité entre eux. Elle ignore si cétait pour faire ses adieux à son ancienne vie ou à ce nouvel amour. Martin, dabord hésitant, finit par céder, se convainc que cet instant serait la fin.

Cétait la première fois pour elle ; cétait beau, elle neut aucun regret.

Mais elle ne se décida pas. Faiblesse, naïveté, inexpérience ? Ou simplement la peur.

Puis un matin, au puits, la rencontre cruciale eut lieu. Elle venait puiser de leau, entend un petit garçon blond, escaladant dangereusement le rebord du puits. Danger. Élise précipita le pas.

Stop ! Ne grimpe pas là, tu risques de tomber ! Où est ta maman ?

Elle regarde autour. Au loin, une jeune femme savance, un oiseau triste, presque effacée. Le garçon, boudeur, arrache son épaule et se jette dans les jupes de la jeune femme, en larmes.

Il tentait de monter, jai eu peur

Hugo, ne pleure pas, voyons. Tu sais que ce nest pas prudent.

La jeune femme lui lance un regard morose, réserve polie.

Jai pas surveillé, il file. Merci.

Elle reprend Hugo par la main et séloigne vers la montée.

Hugo Le fils de Martin ? Un pincement : un enfant, cest un monde. Il faudrait sy attacher et lui navait pas voulu rester près dÉlise.

Puis la mère de Martin, la forte Colette, vient à Élise, en larmes : Hugo est habitué à la voisine, Hélène, la pauvre orpheline du coin. Hélène aime Martin, tout allait bien jusquà larrivée dÉlise.

Élise reste abasourdie : aurait-elle brisé la vie dune autre sans sen rendre compte ? Martin a-t-il failli détruire la sienne ? Elle se sentait victime, la voilà accusée de tous les maux.

Que Martin implora quelle reste ! Laccompagna à la gare, lui assura que Hélène et sa mère voyaient des choses qui nexistaient pas. Que Hélène, timide et discrète, était tout le contraire de lui.

Elle est effacée, dit Mathilde, vous nêtes pas faits lun pour lautre. Vous, si

Mais lorgueil dÉlise la poussa à tout refuser, refusant dêtre celle qui brise une autre histoire. Elle reprit le train, sans écouter Martin elle rentrait auprès de François.

Martin resta sur le quai, chemise à carreaux, manches retroussées, épaules larges affaissées, front plissé de tristesse, regard sombre. Élise garda cette image des années durant.

Dans le train, elle pleura sous le bruit du rail.

Ce furent trois mois de stage, et la jeunesse laissa guérir les blessures, la vie reprit, elle épousa François, entra dans la ronde de la famille.

*

Sur le siège avant, elle arrangea son châle, réfléchissant à la façon de justifier cette allure pitoyable. Après tout, il la reconnaîtrait sûrement.

À moins que Avait-elle tant changé ? Elle avait grossi, le froid lui mordait les lèvres, son manteau était ridicule

Combien dannées ?

Seize ans. Oui, seize déjà.

Au début, silence.

Sacré temps, fit-elle remarquer, alors quune voiture projetait une flaque sur la portière.

Ici, en ville, cest sale. Mais la campagne, lair y est plus pur, et les routes sont bien déneigées pour une fois, répondit-il.

Vous venez de là-bas ?

Jy fais des allers-retours. Mes affaires.

Merci de memmener, ma voiture ma lâchée, cest pas courant, aujourdhui on a eu mauvais karma. Je vous paierai bien sûr…

Il tourna la tête, son ancien regard mystérieux blessé, et elle comprit : il lavait reconnue.

Salut, fit Élise, presque à voix basse.

Bonjour, Élise !

Tu te rappelles donc ? Je pensais que tu avais oublié depuis longtemps.

Non, jamais oublié, répondit-il, les yeux fixés sur la route.

Soudain, le cœur dÉlise bondit, pleine des souvenirs de sa voix, ses mains. Oui, il faisait chaud, elle ôta le châle de sa tête.

Tu vas bien, Martin ? demanda-t-elle, la gorge serrée.

Il marqua une pause, reprenant lui aussi ses esprits.

Ça va, je men sors. Lépoque est ce quelle est. Et toi, je vois aussi

Tu travailles encore là-bas ? Dans la forêt ?

Non. Cest fini, la maison forestière a fermé avec la crise. Je travaille à mon compte maintenant.

Ah ? Oui, cest ce quil faut faire aujourdhui. Tu as créé une ferme ?

Une ferme, une entreprise, de la vente : tout autour de la viande.

Soudain, Élise se souvint avoir aperçu son nom sur les étiquettes de terrine au marché SAS « Martin & Fils ». Elle avait cru à une coïncidence.

Attends. Les terrines, charcuteries « Martin », cest à toi ?

On peut dire ça. Cest pas bon ? demanda-t-il dun sourire un peu triste.

Si, si. Ma mère adore, elle fait le détour exprès pour en acheter. Incroyable

Il expliqua alors, un peu gêné.

On avait commencé petit. Puis la ferme a grandi, beaucoup de viande, de bras disponibles, le chômage partout On a lancé lusine, puis des boutiques à Paris.

Bravo Tu travailles seul ?

Une équipe, mais le patron, cest moi. On a même embauché du monde du village. On vend ailleurs maintenant.

Le contraste lui pesait. Elle, dans son manteau mité et ses bottes trop grandes, autrefois sophistiquée, et lui, ex-ouvrier, maintenant chef dentreprise accompli. Ils sétaient échangés les rôles.

Et ton fils ?

Martin sourit.

Trois fils.

Trois ?

Oui, trois. Et toi ?

Un fils et une fille, répondit-elle en sessuyant le front.

Hugo fait son service. En zone de conflit, grosse frayeur. Hélène a blanchi de souci. Mais il revient au printemps, Dieu merci. Le second est au lycée pro, le petit passe en cinquième.

Hélène Il avait épousé la « petite souris grise ».

Elle aurait voulu tout lui dire, combien elle avait regretté sa fuite Cela la rongeait à présent. Mais elle se contenta de :

Mon grand entre en première, ma fille passe en troisième Que le temps passe vite.

Oui, il file.

Ils se turent. Les mots essentiels leur brûlaient la gorge, mais ils nosaient pas savouer que le plus précieux pour lun nétait sans doute rien pour lautre.

Élise sentait la culpabilité la tarauder. Mais le souvenir de la mère de Martin, des larmes dHélène, la rappela à lordre. Elle sétait écartée en croyant bien faire.

Et toi, alors ? insista-t-il doucement.

Oh, tu vois Licenciements, alors je me débrouille, vente indépendante Mais toute seule, cest rude.

Et ton mari, François ?

Tu te souviens ? Encore plus étonnant

Je me souviens bien, Élise. Je tai vue en robe de mariée, sais-tu ? Javais appris la date du mariage chez Mathilde, jai sauté dans ma voiture pour vous suivre jusquau restaurant, mais tu étais si heureuse, radieuse Je nai pas osé me montrer. Je suis rentré, et jai demandé Hélène en mariage.

Oh Mon Dieu ! Si javais su

Non, il ne fallait pas. Tu étais magnifique et comblée. Je naurais fait quabîmer tout cela.

Un bonheur de courte durée. Cinq ans plus tard, jétais divorcée, revenue chez ma mère avec les enfants.

Cest triste.

Je me relève, je suis forte, tu sais. Les enfants vont bien, je fais mon possible. Même si cest le marché aux puces et le froid, au moins, je les élève correctement. Laîné veut devenir médecin bientôt. Je maccroche.

Elle voulait montrer que sa vie nétait pas si misérable rude, mais digne.

Martin écoutait, la ride de souci entre les yeux, en silence.

Et toi, ta famille, Hélène, comment va-t-elle ?

Il haussa les épaules, hésitant.

Oh Elle fait son pain.

Vraiment ?

Oui. On la même développée, « La Petite Boulangerie ». Boutique et point chaud rue Oberkampf.

Jy suis allée un jour, je crois Elle gère tout ?

Cest pour elle que jai aménagé cette boulangerie. Son pain était si bon

Élise se souvint alors, il y a peu, davoir vu une femme énergique et fine, coupe courte, écharpe rose, dans cette boulangerie chic. Ce visage familier Maintenant tout semboîtait.

Cest ici, non ? Ils arrivaient à destination. Martin cherchait ladresse, Élise émergea de ses souvenirs.

Encore un quartier.

Mais Martin se gara soudain, courut vers un kiosque « Fleurs », revint et lui glissa un bouquet de chrysanthèmes blancs sur les genoux.

Élise, ébahie, sentit les pétales se brouiller sous les larmes. Mais elle les essuya vite : elle venait de proclamer sa force.

Puis il laida avec ses sacs ; la cage descalier taguée sentait lhumidité et la fatigue collective. Élise serra les fleurs contre elle, désorientée.

Tu veux monter ? Elle aurait préféré un refus, de peur du désordre, des paquets partout et sa mère curieuse dans le salon.

Mais tant pis, elle attendit.

Non, Élise, jai une journée chargée, beaucoup à faire. Il lui prit la main, quelques secondes en guise dadieu.

Puis disparut vite dans lescalier.

Linterpeller ? Tout lui avouer ?

En le regardant séloigner, Élise comprit que la séparation était plus douloureuse pour lui encore. Paradoxalement, cela la soulageait.

Elle tira ses sacs à lintérieur.

Sa mère surgit aussitôt, enchaînant les questions, les soucis, les nouvelles. Mais Élise faisait tout machinalement, le poignet encore chaud de la main de Martin.

En sasseyant enfin, elle demanda :

Maman, tu te rappelles ce garçon du stage dans le Perche, dont je tavais parlé avant le mariage ? Qui sintéressait à moi Un fermier débutant. Tu te souviens ?

Oui, vaguement. Pourquoi ?

Tu mas dit alors : « Tu ne vas pas finir paysanne à traire les vaches ! »

Et javais raison. Tu serais dans la misère aujourdhui.

Eh bien je lai revu aujourdhui.

Où ça ?

Peu importe. Les terrines « Martin », que tu adores cest sa production. Sa femme tient « La Petite Boulangerie ». Voilà.

Sa mère resta bouche bée. Après un long silence, elle reposa sa tasse.

On ne choisit pas le destin. Si cétait possible, on poserait de la paille là où lon tomberait

Et Élise eut pitié de sa mère.

Ce nest rien, maman, la vie continue, on sen sort. Aujourdhui, jai vendu deux costumes et trois vestes, on tiendra le coup !

Tu as raison. Si on savait où la vie nous ferait tomber Mais la nouvelle laissa sa mère songeuse.

Bientôt, son fils rentra. Grand, athlétique, le regard profond et mystérieux : aujourdhui, Élise voyait encore plus combien il ressemblait à Martin.

Comment la famille avait-elle cru quun bébé si costaud naissait prématuré ? Aucune suspicion, Élise était irréprochable.

Son fils sassit.

Maman, ne ténerve pas. Jai trouvé un job au club hippique. On va soccuper des chevaux, cest payé selon le travail fait. Tinquiète, ça ninfluencera pas lécole. Je te le jure, maman

Élise soupira. Hier, elle se serait offusquée. Aujourdhui

Vas-y, Martin. Tu es adulte. Tout travail est noble. Et puis, tu auras besoin dargent. Je ny vois pas dobjection.

Il attaqua son assiette, un regard furtif vers sa mère, sentant quil y avait quelque chose de neuf chez elle sans pouvoir dire quoi. Mais cela lui fit du bien.

Élise eut du mal à trouver le sommeil. Elle ne pleurait pas, non. Juste une étrange paix la gagnait.

Elle contemplait les chrysanthèmes blancs. Songeait au destin, à cette rencontre, à la nécessité pour chacun deux davancer sur des chemins séparés.

Leur histoire sétait divisée en deux : avant et après lui. Et à nouveau, ce sentiment irrépressible.

La vie réserverait dautres surprises, de nouveaux bonheurs possibles. Ils ne se reverraient plus, mais continueraient dinfluer lun sur lautre.

Tout a sa raison dêtre.

Même cette rencontre, aujourdhui, lui avait été donnée pour comprendre quelque chose de profond qui changerait tout.

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