Une rencontre inattendue

Rencontre fortuite

La doudoune de Camille ne réchauffait que le bas de ses jambes. Le duvet sétait tassé, et au-dessus, elle nétait plus quune mince veste, transpercée par tous les vents. Là, en bas, ses pantalons en laine tricotés maison et ses bottes bien chaudes la sauvaient, et le foulard de laine quelle replaçait sur ses épaules à travers les manches empêchait quelle ne gèle complètement.

La voiture promise par Hélène, sa collègue de marché, fit défaut. Elles, encombrées de sacs, faisaient du stop. Et vu la taille des ballots, il était peu probable quils rentrent tous dans un seul véhicule, alors chacune prit son chemin, espérant sa propre chance.

Du temps où Camille travaillait encore pour son ancienne patronne, de tels soucis nexistaient pas. Mais largent manquait, elle tirait seule deux enfants, et récemment, elle avait tenté ces voyages dachats à létranger avec Hélène, comme bien des femmes autour delle.

Il ny avait pas plus dargent à la clé, la marchandise ramenée nétait pas encore vendue, mais des soucis, il y en avait en plus.

Chaque matin, il fallait donc apporter le stock au marché aux puces, le soir le reconditionner, tout remonter au quatrième étage par allers-retours incalculables, sauf si, par miracle, son fils était là.

La veille encore, elle chantait à tue-tête « Il est temps, il est temps », rêvant de changements. Maintenant les changements avaient déboulé dans sa vie dune manière bien peu reluisante : lentreprise où elle travaillait avait fermé, licenciement. Le mari avait disparu depuis longtemps, alors Camille navait pas eu dautre choix que de se lancer dans le commerce, elle qui avait toujours pensé que ce milieu lui était strictement déconseillé.

Et là, sur le bas-côté glacial, elle, jeune femme encore, avait la bouche gercée par le vent des marchés, le visage rougi, les yeux pleins de larmes à force de rester debout dehors.

Les voitures la frôlaient, éclaboussant la neige grise. Camille détournait les yeux de toute cette saleté, préférant fixer les toits ou les branches, là où la neige gardait sa blancheur. On en a déjà tellement du gris dans la vie, pensait-elle, quil vaut mieux regarder ailleurs.

Un geste de la main, encore une fois elle faisait signe aux voitures. Enfin, une grosse voiture importée s’arrêta, tout aussi sale que la neige alentour.

Vous allez vers la rue de Chatard, pour un prix honnête ? demanda-t-elle à la portière grande ouverte, puis elle sarrêta sèchement.

Elle lavait reconnu tout de suite. Comme si les années navaient pas passé. Il semblait encore plus séduisant, le même regard sérieux et mystérieux, les sourcils légèrement levés, un sourire doux sur les lèvres.

Pendant quelle reprenait ses esprits, il sortit, chargeant prestement ses sacs dans le coffre.

Camille saffala sur le siège avant, rajusta son foulard et, prise de panique, commença à chercher des justifications à son air misérable daujourdhui. Il lavait sûrement reconnue, lui aussi ?

Ou pas

Tant dannées. Combien ?

***

Elle avait vingt-deux ans. Elle était envoyée en stage de fin d’études dans une ancienne maison forestière près de Dijon. À Paris, lattendait Paul, son fiancé. Tout devait rouler : stage, diplôme, mariage.

Que pouvaient changer trois mois de stage ? Rien, croyait-elle

On la logea dans le village de Sainte-Colombe chez Madame Catherine, une dame âgée qui travaillait aussi à la maison forestière, vivant avec son vieux beau-père malentendant. Camille, de nature facile, sétait liée damitié avec Catherine, surveillaient ensemble le vieil homme.

Un jour, une crise saisit le papy devant Camille. Il tomba net. Elle courut voir les voisins, aucun nétait là. Au détour de la route, un tracteur passait. Elle fit signe. Descendit un jeune homme : grand, beau, le regard sérieux un peu mystérieux.

Ils coururent dans la maison, il souleva sans effort le vieillard et, hop, linstalla sur le siège avant du tracteur. Camille grimpa derrière, anxieuse arriveraient-ils à temps chez le médecin ?

Ils arrivèrent, une ambulance arriva aussi. Le jeune homme grimpa avec eux dans le véhicule de secours, la suivit jusquau bout.

Quand tout fut réglé, quon laissa le vieux sous la surveillance des infirmières, ils purent enfin discuter vraiment.

Il travaillait dans la même organisation et vivait le village à côté. Il sappelait Antoine.

Mais la nuit était tombée. Le papy restait hospitalisé, sauvé, Dieu merci. Mais comment rentrer ? Lambulance nallait pas retourner sur des kilomètres de routes de campagne.

Viens, la mère dun ami habite pas loin. On dormira là-bas, demain matin les gars temmèneront au boulot.

Camille se sentit rassurée, devinant quAntoine était une bonne pâte, pas du genre insistant. Mais tout de même, douta :

Non, cest gênant. Je dormirai à lhôpital. Demain, vous me récupérerez. OK ?

Sur les chaises de la salle dattente ? Allons ! Tatie Lydie est adorable. La maison est grande. Je dors dans la grange avec le fils, tinquiète.

Camille finit par accepter. Antoine avait raison : elle dormit dans un lit moelleux, sur des édredons épais, réveillée au matin par Tatie Lydie, chaleureuse et bonne.

Au petit-déjeuner, la vieille lui raconta : Antoine avait eu une épouse, venue dailleurs, mais elle était partie, lui laissant un garçonnet. Il élevait des cochons tout en travaillant, vendait de la viande, construisait sa maison. Compliments à la pelle, persuadée que Camille lorgnait sur Antoine.

Mais Camille en riait. Non, elle avait un fiancé, bientôt ingénieur, prometteur. Divorcés et pères de famille ? Cela ne lintéressait pas.

Mais dun jour à lautre, elle croisait, dans le village, Antoine. Sur son chantier, à la cantine, dans la rue. Même Catherine le connaissait bien, cest ensemble quils allèrent rechercher le papy à lhôpital.

Tu plais à Antoine, je lai questionné, il a rougi comme un gosse. Vous irez bien ensemble.

Mais voyons, jai Paul, moi.

Oui, mais cest pas ton mari, encore. Tandis quAntoine, lui, cest du solide. Il a tout monté, une porcherie en plein essor. Et en plus, son petit, il manque dune maman.

Le cœur de Camille battait vite. Car elle, aussi, cherchait Antoine du regard partout. Grand, solide, rayonnant dune force tranquille qui rassurait tout le monde. Surtout, tous le respectaient, même les plus bruyants.

Parle-en à Prudhomme, lui disaient les anciens.

Camille, dans son manteau café au lait si léger pour cette campagne boueuse, détonnait. Elle volait presque au-dessus de la gadoue. Les gars du village filtraient les jurons devant elle, se tenaient plus droits.

« Madame, princesse, comment avez-vous osé venir ici ? »

Camille, attendez, je vous raccompagne.

La maison forestière nétait pas loin, mais la pluie tombait, et Camille se dirigea vers le tracteur dAntoine.

Et ton fils, il est gardé ? Pour elle, un homme avec enfant était un adulte, même sil était à peine plus âgé.

Tu sais, arrête le « vous ». Le gamin, il est avec sa grand-mère, et la voisine maide. Il va à la maternelle, il pousse bien

Son prénom ?

Hugo. Dans ses yeux brilla lamour dun père. Il est vif, une vraie canaille. Il faut lavoir à lœil, tu sais.

Et ta mère nest pas trop râleuse ?

Si, un peu, mais tu verras, quand le vert reviendra, la campagne est splendide. La rivière, là-bas Seuls les réverbères manquent, mais ça va venir, on y travaille.

Ils roulaient dans la nuit noire. La commune avait coupé léclairage, faute de budget. Ce « on y travaille » dAntoine ressemblait à une promesse de tout prendre en charge.

Ah, si elle avait su alors que la responsabilité était la première des qualités chez un homme.

Ses attentions se firent plus présentes. Il passait voir les dames, livrait le bois, cherchait les médicaments du papy. Et Camille résistait à ses sentiments.

Elle ne se voyait pas mariée ici, même si la ville ne la retenait que par Paul et les préparatifs familiaux. Elle imaginait la déception de Paul sil apprenait qu’elle s’était découvert un autre amoureux, la réaction de sa mère.

Tu vivrais ici, dans ce village ? imaginerait-on, les sourcils en accent circonflexe.

Et puis, apprendre que son futur gendre, divorcé, sadonne à lélevage porcin ! Sa chère fille, diplômée, lespoir de la famille

Le soir, au son du vent et de laboiement des chiens dehors, Camille sessayait à se voir avec Antoine. Elle savait quil laimerait, la chérirait, serait reconnaissant si elle devenait la mère de son garçon. D’autres enfants viendraient, lui ressembleraient.

Mais elle savait tout aussi bien quelle n’irait jamais jusque-là. Il y avait Paul, déjà les alliances achetées, la mère à lœuvre sur le trousseau, sa famille. On ne trahit pas si facilement les siens.

Mais au cœur, flottait un doux, ineffable pressentiment de grand amour. Ce pressentiment, la jeunesse, le printemps troublaient sa raison.

Peu à peu, elle en douta : avait-elle, une seule fois, aimé Paul ? Tandis quAntoine, elle laimait pour de vrai. Le fiancé, resté à la maison, ajoutait du tragique à la passion et le tragique rendait la romance plus intense.

Un jour, dans lacmé du drame, en larmes, cest elle qui provoqua presque la proximité physique. Était-ce un adieu à son passé, à son nouvel amour ? Lui tentait de la raisonner, lisait dans ses yeux, puis décida que ce rapprochement serait la fin dune histoire ou son point final.

Ce fut son premier amour, magnifié par la circonstance, sans aucun regret.

Mais elle narriva pas à se décider. Stupidité, naïveté, manque dexpérience ? Peut-être juste par peur de la vraie vie.

Un jour, au puits du village, elle croisa le petit Hugo.

Il grimpait sur le rebord du puits, risquant de tomber. Camille accéléra.

Eh, mon bonhomme, fais attention ! Tu peux tomber ! Où est ta maman ?

Elle regarda autour. Une jeune fille, effacée et timide, arrivait déjà, courant sur le chemin. Hugo, furieux davoir été arrêté, sagrippa à la jupe de la fille, pleurnichant.

Il a failli grimper sur le puits, je…

Hugo, ne pleure pas, cest dangereux, tu sais bien.

La jeune fille lui lança un regard triste, pas très amical, hocha la tête :

Jai pas fait gaffe, il sest échappé. Merci.

Elle prit le petit par la main, repartit.

Hugo ? Est-ce celui dAntoine ? Le doute saisit Camille. Un enfant qui nétait pas le sien, qui séchappait de ses bras.

Peu après, la mère dAntoine Madame Claudine vint la voir, en larmes. Elle disait que Hugo était attaché à Margaux, la voisine qui venait souvent laider, que Margaux aimait Antoine et aurait pu former une vraie famille avec lui, si Camille nétait pas venue semer la zizanie.

Camille cligna des yeux, déconcertée. Elle, la briseuse de ménages ? Antoine lavait mise en danger, non ? Elle se voyait comme victime, et elle était devenue la cause dun malheur.

Antoine la suppliait de rester. Mais sur le quai, le jour du départ, il lui répétait que sa mère et Margaux se faisaient des idées. Margaux nétait pas son genre. Ce nétait quune ombre discrète à côté dAntoine, imposant et lumineux.

Elle, elle nose jamais parler

Pourtant, Camille était vexée. Elle ne voulait plus rien entendre, retourna à son histoire de ville. Ses doutes senvolèrent en un instant, elle nécoutait même plus Antoine. De retour, elle performa le rôle prévu : fiancée, future ingénieure.

Il resta sur le quai, chemise à carreaux, manches retroussées, larges épaules, le front plissé, regard éteint. Cest ainsi quelle garda de lui pendant des années limage.

Elle pleura longtemps, bercée par le train.

Voilà ce que fut son stage de trois mois.

Mais la jeunesse guérit de tout. Camille avança, tête baissée. Elle épousa Paul, la famille prit sa place, la vie de couple senchaîna.

**

Autant dannées passées, combien déjà ?

Seize ?

Ils roulèrent dabord en silence.

Quel temps ! murmura-t-elle, alors quune autre voiture projeta une gerbe deau sale.

Ça, cest la ville. Au village cest propre, les routes sont dèjà bien déneigées pour une fois.

Tu viens de là-bas ?

Oui, jy fais la navette. Les affaires

Merci de mavoir prise, aujourdhui la voiture dHélène nous a lâchées. Je règle le trajet

Il tourna la tête, son fameux regard, un peu vexé, et elle sut quil lavait reconnue.

Bonjour, souffla-t-elle, presque à voix basse.

Salut, Camille !

Tu te souviens ? Je croyais que tu mavais oubliée depuis longtemps.

Non répondit-il, le regard fixé sur la route.

Quelque chose la poignit sous les côtes, un pincement dannées. Sa voix, ses mains La chaleur la saisit, elle enleva son foulard.

Comment vas-tu, Antoine ? respira-t-elle, chancelante.

Il prit une petite pause, sans doute submergé aussi par un flot de vieux souvenirs.

Moi ? Ça va, tu sais. Je me débrouille. On fait avec lépoque. Toi aussi, visiblement.

Tu travailles encore à la forêt ?

Non, ça nexiste plus, cest tombé avec la fermeture. Jai monté mon affaire.

Tu gères une ferme ? Tu élevais des cochons, je crois !

Oui, ça et plus encore On vend aussi. Viande, charcuteries.

Ah oui, tu nes pas le seul aujourdhui

Soudain, Camille se souvint avoir vu le nom dAntoine sur lemballage de saucissons : “Maison Prudhomme”. Elle avait cru à une coïncidence.

Attends La charcuterie « Prudhomme », cest à toi ?

On peut dire ça Ça ne te plaît pas ?

Si, si ! Ma mère y va exprès, elle ne jure que par vos pâtés !

Il expliqua, comme obligé de justifier son succès.

On a commencé artisanal. Avec des copains du village, tout le monde était au chômage. Alors, peu à peu. Puis une usine, puis les magasins.

Bravo ! Tu nes pas tout seul là-dedans ?

Une équipe, mais cest moi le patron. Beaucoup de Sainte-Colombe travaillent avec moi maintenant. On sest bien développés.

Camille sentit la gêne de ce contraste : elle, engoncée dans sa vieille doudoune, bottines de marché, lancienne Parisienne devenue marchande, et lui, lex-tracteuriste du village, aujourdhui chef dentreprise. Les rôles inversés.

Et ton fils ?

Antoine sourit.

Trois garçons, maintenant.

Trois ?

Oui, trois fils. Et toi ?

Un fils, une fille, répondit Camille, effaçant une perle de sueur.

Hugo est dans larmée. On sest fait du souci, il était en mission. Margaux a blanchi. Mais ce printemps, il revient, enfin ! Le deuxième est en BTS, le petit a dix ans, en CM2.

Margaux. Donc il avait épousé la petite souris grise.

Elle brûlait de dire combien elle regrettait dêtre partie des centaines de fois, elle lavait regretté ! Et là, le revoir

Paul, son époux, s’était révélé médiocre. Après un début vite avorté, son emploi dingénieur, leur déménagement dans lYonne, le logement de fonction, rien ne dura. Paul changea sans cesse demploi, se mit à boire, ils perdirent lappartement, retournèrent chez la belle-mère. Finalement, il la trompa sans pudeur. Camille divorça, retourna chez sa mère, son père étant déjà parti.

Elle aurait voulu tout dire à Antoine, avouer son regret, mais elle dit seulement :

Mon aîné est en seconde, ma fille en quatrième. Le temps file.

Oui.

Silence entre eux. Chacun voulait parler du fond, mais croyait que seule sa souffrance importait.

Camille sentit la culpabilité envers Antoine. Mais elle songea à sa mère en pleurs, à Margaux, auxquelles elle avait cédé la place car, sur le coup, cest lorgueil qui avait guidé ses décisions, pas la générosité.

Et toi ? demanda-t-il.

Eh bien licenciée, moi aussi, alors je me débrouille, elle écarta une mèche de cheveux, Mais cest dur seule.

Ton mari ? Paul, cest ça ?

Tu te souviens ? Ça alors !

Je tai même vue en robe de mariée. Jai suivi, ridicule, votre cortège jusquau restaurant.

Quoi ? Elle se retourna brusquement.

Tatie Catherine ma prévenu la veille du mariage : « Tourne la page, elle se marie demain. » Jai pris ma vieille voiture pour voir, de loin. Toute belle, radieuse. Je nai pas osé approcher. Le soir, jai fait ma demande à Margaux.

Mon Dieu Si javais su

Tu avais lair tellement heureuse. Je ne voulais pas tout gâcher. Tu brillais, cétait ton jour.

Oui, sans doute. Mais ce bonheur na pas duré Après cinq ans, jai divorcé, je suis revenue chez ma mère.

Cest triste.

Jai appris à être forte. Je me bats, les enfants sont habillés, nourris, bons élèves. Mon fils veut faire médecine. Je fais le marché, même en bottes. Mon stand est exposé à tous les vents, mais il est bien placé et les ventes sont bonnes.

Elle voulait lui montrer que tout nétait pas à plaindre, quelle sen sortait, à sa façon.

Antoine suivait, la ride du souci fixée entre les sourcils.

Et ta vie de couple alors ? Margaux va bien ?

Il haussa les épaules, semblait penser à tout autre chose.

Margaux ? Elle dirige la boulangerie.

Elle travaille vraiment dans « La Fournée » ?

Oui. Dabord chez nous, puis on a ouvert le magasin et la pâtisserie. Cest pour elle que je lai fait. Son pain est excellent.

Camille se souvint : une copine de marché l’avait emmenée une fois là-bas, vantant le pain. Dans la boutique, une jeune femme énergique et menue, au carré court, un imper blanc et un foulard rose, dirigeait le lieu sérieusement. Son visage lui avait paru familier, maintenant elle comprenait.

Cest ici que je descends, au prochain carrefour.

Mais Antoine se gara sur le trottoir, sauta dehors.

De la fenêtre, elle le vit courir vers une boutique « Fleurs », revenir avec un grand bouquet de chrysanthèmes. Il lui ouvrit la porte et posa les fleurs sur ses genoux, couverts de laine grise.

Camille regarda les fleurs, leur blancheur brouillée par les larmes. Elle se dépêcha de les essuyer. Elle venait daffirmer quelle était forte.

Puis, il laida avec ses sacs jusque chez elle, lentrée marquée de graffitis. Elle serra le bouquet contre elle, troublée.

Tu veux monter ? Elle espérait à la fois quil refuserait, sa maison encombrée comme un marché, la mère sûrement là avec mille questions.

Il suffisait quil comprenne, quil voie et quil la prenne en pitié, peut-être ?

Non, Camille, je dois filer. Il y a tant à faire aujourdhui, il saisit son poignet, le garda quelques secondes, comme pour dire adieu.

Puis il repartit à grands pas.

Lappeler ? Tout raconter ?

Camille le regarda séloigner, soudain certaine quil lui était plus difficile à lui. Cen était fini. Cétait un adieu, et cette certitude la soulagea.

Elle traîna ses sacs dans lappartement.

Aussitôt, sa mère surgit : questions, soucis, nouvelles du clan familial. Camille nentendait rien, sur son poignet, elle sentait encore la chaleur de la main dAntoine. Elle retira ses bottes, les mit près du radiateur, fit tout par habitude, sans y penser.

Sa mère la suivait partout, bavardant, sans voir son absence.

Une fois changée, assise à table, Camille demanda :

Maman, tu te souviens, avant mon mariage, ce garçon du stage ? Celui qui me courtisait à Sainte-Colombe débutant dans lélevage ? Tu te souviens ?

Oui, vaguement. Pourquoi ?

Tu mavais dit : « Pas question de finir dans son village, à élever des cochons ».

Et jai bien eu raison. Tu serais dans le lisier, à lheure quil est.

Je lai revu aujourdhui.

Ah bon ? Où ça ?

Ça na pas dimportance. Maman, les terrines « Prudhomme » que tu adores, cest à lui ! Sa femme tient « La Fournée ». Voilà

Sa mère simmobilisa, la tasse suspendue. Une ombre de chagrin passa dans ses yeux. Elle resta silencieuse, puis, pour rassurer sa fille et elle-même, dit :

Peut-on vraiment choisir sa destinée ? Si cétait possible, on en viendrait presque aux coups.

Camille eut pitié de sa mère à cet instant.

Cest comme ça, maman. On avance. Aujourdhui, jai vendu deux costumes, trois vestes. On sen sortira. Ne tinquiète pas !

Juste. Si on savait où on tombera, on mettrait de la paille dessous Mais ta nouvelle, ça me rend maussade, tu sais.

Bientôt, son fils rentra. Grand, droit, le même regard sérieux et mystérieux. Aujourdhui, encore plus, elle voyait combien il ressemblait à son père vrai.

Et toute la famille avait cru au miracle du bébé « prématuré » de trois kilos Aucune question, Camille avait toujours été si sérieuse.

Il sassit.

Maman, ne tinquiète pas, mais je bosse au club équestre. Je vais moccuper des chevaux, cest payé à la tâche. Je te promets, ça ninfluera pas sur lécole.

Camille soupira. Hier, elle aurait fait une scène. Mais aujourdhui

Vas-y, mon grand. Tout boulot est digne. Et puis, il te faut de largent. Je ne my oppose pas.

Il se mit à manger, heureux, regardant sa mère, sûr que quelque chose avait changé, sans comprendre quoi. Mais ce changement lui faisait du bien.

Camille, elle, ne dormait pas. Elle ne pleura pas, ne sapitoya pas. Un étrange sentiment lhabitait.

Elle contemplait les chrysanthèmes blancs, songeait au destin, à cette rencontre du jour, à ce que, pour chacun, il fallait avancer, franchir le cap jusquà la période suivante, séparément.

À lépoque aussi, leur rencontre avait divisé sa vie en deux : avant et après. Et ce soir aussi.

Pour chacun deux, il reste dans la vie des surprises, des opportunités pour un bonheur à venir. Ils ne se reverront plus, mais poursuivront malgré tout une influence lun sur lautre.

Tout ce qui arrive a un sens.

Cette journée ma appris quaucun détour nest vain, et que les choix du passé se payent parfois dun pincement éternel, mais rien nest totalement perdu tant quon garde la capacité davancer, daimer, et de croire en dautres printemps.

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