Une rencontre imprévue
La doudoune dHélène ne lui tenait chaud quaux jambes. Le duvet, tassé au fond, laissait le haut aussi fin quun simple imperméable, traversé par tous les courants dair. Pour protéger ses épaules du froid, elle remontait sans cesse son foulard de laine tricotée par-dessus ses manches. En bas, ses pantalons de laine et ses bottes fourrées faisaient figure de dernière défense contre le gel.
La voiture promise par Chantal, sa collègue du marché, venait de la lâcher. Les deux femmes, cernées par leur montagne de bagages, essayaient darrêter des voitures sur le bas-côté boueux. De toute façon, elles auraient eu du mal à tout faire tenir dans un seul véhicule, alors chacune tentait sa chance de son côté.
Tant quHélène travaillait pour sa patronne, ces galères lui étaient épargnées. Mais largent manquait, elle élevait seule ses deux enfants et, il y a peu, avait commencé à faire de la revente avec Chantal. Les revenus navaient pas augmenté, la marchandise revenue à la maison nétait pas encore vendue, mais les tracas, eux, sétaient amplifiés.
Désormais, chaque matin, il fallait transporter les marchandises au marché aux puces, et le soir tout remballer et hisser le tout jusquau quatrième étage par allers-retours épuisants sauf quand son fils était là pour aider.
Autrefois, elle chantait à tue-tête « Il est temps que ça change », mais ces chamboulements avaient bouleversé sa vie autrement quelle ne laurait souhaité. Son entreprise avait fermé. Elle sétait retrouvée au chômage. Son mari avait disparu dans la nature depuis longtemps. Il ne lui restait que le choix de la débrouille. Elle, qui sétait toujours jurée de ne jamais faire commerce.
La voilà au bord de la nationale, pieds dans une gadoue de neige fondue, jeune encore, mais déjà la peau rougie par le vent du marché, les lèvres gercées et les yeux larmoyants.
Les voitures soulevaient des éclaboussures foncées en la dépassant. Hélène sefforçait de détourner le regard de cette crasse, cherchant du réconfort dans la blancheur éclatante des toits et des branches où la neige restait intacte. Il y avait assez de boue dans la vie, inutile den rajouter.
Elle leva de nouveau la main. Enfin, une voiture, sale comme les autres, sarrêta à sa hauteur.
Vous allez jusquà la rue Pasteur ? Je paierai ce quil faut, dit-elle à travers la vitre baissée, puis se figea.
Elle le reconnut instantanément. Malgré toutes ces années, il lui semblait inchangé, peut-être même plus beau quautrefois. Le même regard mystérieux, les sourcils légèrement haussés, ce sourire doux…
Avant même quelle nait le temps de se remettre, il sortit du véhicule et chargea dun geste assuré ses sacs dans le coffre.
Elle seffondra sur le siège avant, ajusta son foulard, et chercha mentalement comment justifier son aspect misérable du jour. Il la reconnaîtrait forcément lui aussi.
Ou peut-être pas
Combien dannées ? tant de temps déjà.
***
Elle avait vingt-deux ans ce printemps-là. Sa fac lavait envoyée en stage chez un agent forestier retiré, dans le Cher. À Orléans, Patrice lattendait, son fiancé. Tout était prévu : stage, diplôme, mariage.
Que pouvaient bien changer trois mois perdus dans la campagne ? Rien, sûrement
On logea Hélène chez une certaine Eugénie, dame âgée, employée à la gestion forestière et vivant avec son vieux beau-père à moitié sourd. Facile à vivre, sociable, Hélène sentendit vite avec Eugénie. Elles veillaient sur le grand-père ensemble.
Un jour, crise du patriarche sous ses yeux. Il seffondra. Hélène fonça chercher de laide chez les voisins, personne. Juste à ce moment, un tracteur passa sur la route. Elle fit signe. En descendit un jeune homme : grand, brun, regard profond.
Ils coururent jusquà la maison. Il porta le vieil homme, le posa devant, Hélène derrière, anxieuse darriver à temps.
Ils le déposèrent chez linfirmière du village, où les urgences arrivèrent vite aussi. Le garçon monta avec Hélène dans lambulance.
Ce ne fut quune fois le grand-père entre les mains des médecins quils purent enfin se parler.
Ils travaillaient dans la même administration, vivaient tout près. Il sappelait Antoine.
Seulement, il était déjà tard. Le vieillard fut admis à lhôpital, tout juste à temps. Mais comment rentrer maintenant ? Lambulance ne rallierait pas la campagne de nuit.
Viens, ma mère vit à côté. On y dormira, demain matin, les hommes nous ramèneront.
Hélène comprit quAntoine était un gars bien, respectueux. Mais elle hésita.
Non… Jirai à lhôpital, vous viendrez me chercher demain matin, ça ira ?
Quoi, dormir sur ces sièges ? Tinquiète, ma tante Irène est adorable, leur maison est vaste. Je couche dans la grange avec mon cousin.
Hélène finit par accepter. Elle dormit comme une souche sur des édredons moelleux, réveillée à laube par la voix accueillante de tante Irène.
Pendant le petit-déjeuner, la maîtresse de maison lui raconta la vie dAntoine : sa femme, venue dailleurs, était repartie, laissant leur fils. Courageux, il élevait le petit, élevait des cochons, vendait leur viande, construisait sa maison. On aurait dit que tante Irène lui faisait sa publicité, persuade quHélène était une prétendante potentielle.
Hélène riait. Non, pensait-elle, elle avait Patrice, ingénieur presque diplômé, et ces hommes divorcés, avec enfant, ce nétait pas pour elle.
Mais, dès lors, elle croisa Antoine sans cesse : à la scierie, à la cantine, dans la rue… Eugénie le connaissait bien et, plus tard, ce fut ensemble quelles ramenèrent le grand-père de lhôpital.
Tu plais à Antoine, confia Eugénie. Jai parlé de toi, il a rougi comme un lycéen. Vous iriez bien ensemble.
Mais enfin, jai Patrice…
Pas mariée encore. Et Antoine, cest un homme solide. Il a monté une porcherie, achète des machines. Le petit est gentil, il a juste besoin dune maman.
Et Hélène sentait son cœur palpiter chaque fois quAntoine approchait. Grand, rassurant, plein dune force tranquille qui se devinait à distance. Tous le respectaient.
« Demande à Prudent ce quil en pense », répétaient les ouvriers à Hélène.
Dans ce village, elle restait une étrangère : grande, mince, élégante, son manteau couleur moka flottant au-dessus de la boue de mars. Les hommes baissaient la voix en labordant, retenant leurs jurons, se faisant sérieux.
Mademoiselle, comment avez-vous eu le courage de venir ici ?
Attendez, Hélène, je vous dépose.
Il ny avait pas loin du dépôt forestier au village, mais il pleuvait et Hélène accepta loffre, montant avec Antoine dans le tracteur.
Ton fils, tu las confié à qui ? Un homme avec un enfant paraissait si adulte à ses yeux, même sil navait quun an ou deux de plus quelle.
Dis donc, tu vas me tutoyer ? Le petit est avec sa grand-mère. Une voisine aide aussi. On le met déjà à la maternelle. Il grandit
Comment sappelle-t-il ?
Romain, fit-il avec tendresse. Une vraie boule dénergie. Gare à lui, la grand-mère râle tout le temps et il regarda Hélène. Tu naimes pas trop la vie ici ?
Pourquoi ? Non, ça va…
Attends de voir. Dès que tout reverdit, cest superbe. La rivière, les prés Mais les lampadaires sont éteints. Cest temporaire, je réglerai ça.
Leur route traversait un village plongé dans le noir, la mairie nayant pas de quoi payer lélectricité. Antoine semblait vouloir porter le village à lui seul.
Hélène ne savait pas encore que cette responsabilité deviendrait ce quelle admirerait le plus chez un homme.
Il revint souvent chez Eugénie, livra du bois, alla chercher les médicaments. Mais Hélène, elle, luttait contre ses propres sentiments.
Impossible de simaginer vivre ici. En ville, rien ne la retenait, sinon Patrice et la famille qui préparait déjà la noce. Mais imaginait-elle la déception de Patrice si elle tombait amoureuse dun autre pendant son stage ? Et la tristesse de sa mère ?
Tu vas vraiment vivre au village ? sa mère demanderait, sceptique.
Imaginez la suite : un mari divorcé, éleveur de cochons, et, après avoir fini ses études, sa fille en bottes dans la boue.
Le soir, les aboiements des chiens et le vent balayaient la solitude. Hélène simaginait auprès dAntoine, qui laimerait, la chérirait, la remercierait de devenir la mère de Romain. Puis, leurs propres enfants viendraient et lui ressembleraient.
Mais le saut était trop grand. Il y avait Patrice, les alliances déjà achetées, la mère de Patrice, ses propres parents. Quel affront sils apprenaient sa trahison !
Pourtant, à mesure que le printemps venait, elle se disait quelle navait jamais vraiment aimé Patrice, mais Antoine, oui, laimait pour de vrai.
Le fait quun fiancé lattendait à la maison ne rendait laffaire que plus romanesque.
Un soir, prise dune soudaine émotivité, elle initia leur rapprochement. Elle-même ne sut dire si cétait un adieu à son passé ou à ce nouvel amour. Antoine tenta de la raisonner, puis céda, entendant quelle voulait une rupture claire. Pour elle, cétait la première fois, tout était beau, elle ne regretta rien.
Pourtant, la décision finale ne venait pas. Est-ce la naïveté, la jeunesse, linexpérience ?
Le dénouement vint par une rencontre près du puits. Un petit garçon à la peau claire, saccrochait au rebord, risquant de tomber dans leau. Hélène accourut.
Attention, tu vas tomber, où est ta maman ?
Une jeune femme dévala la route, un oiseau gris sans grâce. Le garçon, fâché, se dégagea des mains dHélène et courut se réfugier dans la jupe de lautre en pleurnichant.
Il a failli grimper, jai essayé de…
Romain, ne pleure pas, cest interdit.
La fille la remercia dun hochement triste. Elles séloignèrent main dans la main.
Romain ? Le fils dAntoine Cette pensée vrilla Hélène. Cet enfant lui était encore si étranger, farouche, méfiant.
Peu après, la mère dAntoine, Colette, vint voir Hélène en pleurant : Romain est attaché à Claire, la jeune voisine, elle aime Antoine, tout allait bien jusquà votre arrivée. Vous bouleversez tout.
Hélène, abasourdie, se vit soudain comme importune. Nétait-ce pas Antoine, pourtant, qui avait failli la détourner de Patrice ?
Antoine suppliait quelle reste, laccompagnait à la gare, jurant que sa mère et Claire sinventaient des histoires. Claire, timide, invisible auprès du grand Antoine, disparaissait à ses côtés.
Elle est toute effacée ; vous seriez bien mieux, disait Eugénie.
Mais blessée, Hélène refusa. Non, elle voulait sa propre histoire, la sienne, à Paris, pas celle des autres. La décision prise, Antoine nexistait déjà plus pour elle. Elle rentrait auprès de son fiancé.
Il resta sur le quai en chemise à carreaux, manches retroussées, épaules tombantes, sourcils froncés. Elle la revu ainsi toute sa vie.
Elle pleura pendant tout le trajet du retour.
Un stage de trois mois, voilà tout.
Mais la jeunesse répare tout. Elle se maria, confiante, puis la vie reprit.
**
De retour dans la voiture, elle senfonça sur le siège, réajusta son foulard, sefforça de trouver une justification à son apparence. Lui devait la reconnaître.
Ou peut-être pas. Elle avait changé, grossi un peu, les lèvres gercées, la doudoune sans forme, le foulard maladroit
Combien dannées ? Seize, oui, seize ans.
Ils roulèrent un moment en silence.
Quelle météo, lança-t-elle, alors quune voiture croisée les éclaboussait deau sale.
Ce nest que Paris. À la campagne, cest propre, et on dégage bien les routes, répondit-il.
Vous habitez là-bas ?
Je fais des allers-retours, des affaires.
Merci de mavoir prise, la voiture de Chantal ma lâchée. Je paierai…
Il tourna la tête, croisa son regard dun air blessé, et elle comprit : il lavait reconnue.
Salut, lâcha-t-elle à voix basse, par précaution.
Bonjour, Hélène !
Tu mas reconnue ? Je croyais que tu mavais oubliée.
Jamais, répondit-il, le regard sérieux.
Alors quelque chose chauffa sous les côtes dHélène. Sa voix, ses mains, ses yeux. Elle retira le foulard, rougissante.
Comment vas-tu, Antoine ? murmura-t-elle.
Il garda un temps de silence, comme pour secouer le passé.
Moi ? Ça va, on sen sort. Faut faire avec ces temps-là. Toi aussi, je vois
Tu es resté au même poste ? Dans la forêt ?
Non ça nexiste même plus, tout sest effondré avec la crise. Je travaille à mon compte.
Tu as monté ta ferme ?
Oui, ferme, société, et on fait du commerce aussi. Produits de charcuterie.
Ah tout le monde vend, aujourdhui.
Hélène se rappela soudain avoir vu, sur des paquets de saucissons, létiquette Antoine Prudent. Elle avait souri, pensant à une coïncidence.
Attends, cest toi, les produits Prudent ? Les saucisses, pâtés ?
On peut dire ça. Pas bon ? senquit-il, un sourire triste aux lèvres.
Mais si, répondit-elle, un peu perdue. Maman traverse tout Paris pour ça. Je ne men doutais pas.
Il se justifia alors :
On a commencé petit. Il y avait trop de viande. Quand la crise a laissé tout le monde sur le carreau, jai pris du monde. Puis lentreprise a grandi, puis lusine, les boutiques.
Tu as bien fait. Tu nes pas seul, jimagine ?
Une équipe, oui. Enfin, le patron reste moi. Plusieurs de Semoy travaillent avec moi. On vend dans toute la région.
Hélène eut honte de ce contraste. Elle, en doudoune élimée, bottes en caoutchouc, jadis la demoiselle de la ville et lui, le paysan devenu chef dentreprise. Comme sils avaient échangé leurs destins.
Et ton fils ?
Antoine sourit :
Trois.
Trois enfants ?
Oui, trois garçons. Et toi ?
Un garçon, une fille, répondit Hélène, en essuyant son front.
Romain est militaire. Il a fait la mission au Mali. On a passé de sales mois. Claire a blanchi. Il revient au printemps, Dieu merci. Le second passe son bac pro, le petit est encore au primaire.
Claire Donc il sétait marié à cette petite souris grise.
Elle brûlait de tout lui raconter, à quel point elle avait regretté dêtre partie, tant de fois ! Dautant plus aujourdhui. Son mari sétait révélé décevant, au fil des années, les soucis, les galères, lalcool, la perte du foyer, puis le divorce. Finalement, retour chez sa mère, sans personne sur qui compter.
Mais elle dit simplement :
Le mien est en première, ma fille en quatrième. Le temps passe
Il file, oui.
Long silence. Ils auraient tant voulu dire quelque chose dessentiel, mais chacun pensait que cela nimportait quà soi.
Hélène ressentit un élan de culpabilité envers Antoine mais revit alors la mère en pleurs, Claire Après tout, elle avait laissé la place.
Et toi, tout va bien ? demanda-t-il, lair distrait.
Oui, comme tu vois. Licenciée, alors je vends sur le marché Ce nest pas facile seule.
Ton mari ? Patrice, non ?
Tu ten souviens ?
Jai même assisté à ton mariage. Enfin, de loin. La veille, Eugénie ma prévenu que tu te mariais. Je me suis pointé en voiture, sans prévenir. Tu avais lair si heureuse, radieuse. Je nai pas voulu me montrer. Je suis rentré chez moi et jai proposé à Claire.
Mon Dieu ! Si javais su souffla-t-elle, vidée.
Tout aurait été gâché. Non, tu avais lair si heureuse. Pour une fille, le mariage, cest énorme. Mais le bonheur, parfois, na quun temps.
Oui au bout de cinq ans, jai divorcé, je suis partie chez ma mère avec les petits.
Dommage, murmura-t-il.
Bah, on shabitue. On devient forte. Les enfants vont bien, le grand veut faire médecine. Et puis, la débrouille : marché, bottes mais mon emplacement est bon, je le garde précieusement.
Elle voulait lui montrer que, malgré tout, elle sen sortait plus ou moins bien. Ce nétait pas la réussite spectaculaire, mais loin de la misère.
Antoine écoutait en silence, fronçant toujours les sourcils.
Et Claire ? demanda-t-elle. Ça va ?
Il haussa les épaules, ailleurs.
Oui, elle elle fait du pain.
Du pain ? Elle-même ?
Au début, oui. Maintenant tu connais La Boulangerie du Four à Bois ? La boutique, la pâtisserie ?
Oui, jy suis allée une fois. Cest elle ?
Elle-même. Je lai montée pour elle. Elle faisait un super pain, alors on sest lancé.
Hélène se rappela soudain cette femme, vue un jour, pétillante, petit format, veste claire, foulard rose. Une allure quelle avait trouvé familière, sans relier le souvenir. À présent, tout sexpliquait.
On arrive ? demanda Antoine en cherchant ladresse. Hélène revint à elle.
Encore un pâté de maisons.
Mais Antoine se gara brusquement, courut vers un kiosque Fleurs. Il revint avec un fabuleux bouquet de chrysanthèmes, ouvrit sa portière et le posa sur les genoux dHélène, bottée en gris.
Elle contempla les fleurs. Des taches blanches se mirent à couler devant ses yeux. Elle essuya vite une larme. Elle qui venait daffirmer sa force.
Puis il laida à porter ses sacs jusque dans le hall, tagué, vétuste. Elle tenait les fleurs serrées contre elle.
Tu veux monter boire un thé ? Peut-être pas la meilleure idée, cétait la pagaille : partout de la marchandise, des cartons, sa mère à lintérieur, prête à questionner.
Peu importe Sil voulait entrer, il verrait, il comprendrait, peut-être même la plaindrait
Non, Hélène, je file. Jai beaucoup à faire. Il la saisit par le poignet, le pressa quelques secondes, comme pour dire adieu.
Et il dévala les escaliers.
Lappeler ? Tout lui dire ?
Alors quelle le regardait partir, elle comprit soudain que, pour lui aussi, cétait peut-être plus difficile encore. Il lui disait adieu, ils ne se reverraient plus. Cette certitude la soulagea.
Elle traîna ses sacs jusquà lappartement.
Aussitôt sa mère surgit : questions, la routine familiale. Mais Hélène nentendait rien, elle sentait encore la pression de sa main. Elle rangea ses bottes près du radiateur, agit machinalement.
Sa mère la suivait, intarissable. Quand elle fut assise à la table, Hélène demanda soudain :
Maman, tu te souviens, avant mon mariage, je tai parlé dun garçon rencontré lors de mon stage à Semoy Un fermier qui mavait draguée. Tu te rappelles ?
Oui, je me souviens. Pourquoi donc ?
Tu mavais dit alors : Il manquerait plus que tu partes élever des cochons en province !
Et javais raison ! Tu serais dans la boue aujourdhui !
Je lai revu aujourdhui.
Où ça ?
Peu importe, maman. Les produits Prudent que tu adores, cest lui. Sa femme tient la boulangerie du coin.
Sa mère suspendit sa tasse, un éclat de tristesse dans le regard. Puis, se forçant à rassurer sa fille, déclara :
On ne choisit pas sa destinée. Sinon, tout le monde sarracherait la tête pour avoir la bonne.
Hélène eut alors de la peine pour elle.
Ne ten fais pas, maman. On sen sort. Deux costumes et trois vestes vendus aujourdhui. On y arrivera !
Tu as raison Si on savait où on allait tomber, on prendrait des précautions. Tu as raison, mais la nouvelle semblait la plonger dans des pensées lointaines.
Le fils rentra alors. Grand, sérieux, un regard mystérieux. Hélène trouvait quil ressemblait tant à son vrai père.
Comment toute la famille avait-elle cru quun bébé de trois kilos était prématuré de deux mois ? Nul nen a jamais douté. Hélène navait jamais eu de réputation frivole.
Maman. Promets de ne pas te fâcher. J’ai trouvé un job au club hippique. Je m’occupe des chevaux, cest payé. Promis, ça n’affectera pas les études. Vraiment, maman
Hélène soupira. Hier, elle se serait emportée. Mais aujourdhui
Vas-y, André. Tu es grand. Tout travail est honorable. Et tu auras besoin dargent. Je ne suis pas contre.
Le garçon se mit à manger, heureux, lançant des coups dœil à sa mère : elle avait changé. Mais comment ? Cela lui faisait du bien, ce regard de confiance maternelle.
Hélène, elle, ne trouvait pas le sommeil. Pas de tristesse ni de larmes. Juste un état étrange.
Elle contemplait les chrysanthèmes blancs, songeait à sa destinée, à cette rencontre, à ce quils devaient avancer seul chacun de leur côté.
Leur rencontre, jadis, avait scindé sa vie en deux avant et après lui. Et aujourdhui, elle ressentait la même chose.
Devant eux, la vie réservait encore des surprises, dautres bonheurs. Ils ne se reverraient pas, mais restaient liés d’une manière ou d’une autre.
Rien narrive sans raison.
Cette retrouvailles lui avait été donnée pour comprendre quelque chose dessentiel.