La place vide
Tu es devenue une place vide, Aurélie. Tu comprends ? Une place vide.
Il avait dit cela d’une voix égale, sans presque aucune émotion, comme sil récitait une liste de courses. Debout, le dos tourné à elle, il regardait dans la cour, à travers la fenêtre. En bas quelquun promenait un petit teckel roux qui tirait, joyeux, sur sa laisse vers une flaque.
Aurélie Martin, assise sur le canapé, tenait une tasse de thé froide depuis au moins vingt minutes. Mais elle continuait à la serrer entre ses mains, ne sachant où les poser.
Quest-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle, sa voix à peine audibles, presque inexistante.
Exactement ce que jai dit. François se retourna enfin. Son visage était ennuyeux, presque las, comme celui dun homme à qui on demande dexpliquer lévidence. Je te regarde et je ne vois rien. Du vide. De la grisaille. Tu marches, tu cuisines, tu dors. Tu es comme un meuble, Aurélie. Un bon meuble solide, certes, mais un meuble tout de même.
Elle déposa enfin la tasse sur la petite table basse. Le fin porcelaine tinta délicatement contre le bois.
Dix ans, murmura-t-elle.
Dix ans quoi ?
Nous avons vécu ensemble dix ans.
Oui et alors ? Il haussa les épaules, traversa le salon et sassit dans le fauteuil en face. Dix ans, cest suffisant pour comprendre que ça ne sert plus à rien. Je ne veux plus vivre comme ça. Jai besoin de Il hésita, cherchant ses mots. Jai besoin de ressentir quelque chose. Et toi, tu me fais ressentir le néant. Tu ne minspires rien. Tu es là, sans être là.
Aurélie sentit comme une petite barre obstinée en elle qui commençait à plier.
Où veux-tu que jaille, François ?
Ce nest plus mon problème. Il croisa nonchalamment les jambes. Tu sais très bien que lappartement est au nom de ma mère. Donc, légalement, tu nes personne ici. Je ne veux pas te presser, mais une semaine, ça te suffit ? Tu trouveras bien quelque chose.
Une semaine suffira, répéta-t-elle mécaniquement.
Bon. Parfait. Il attrapa son portable sur la table et commença à faire défiler son fil dactualités. Pour lui, la conversation était terminée.
Aurélie se leva silencieusement, marcha jusquà la chambre, ferma la porte. Elle sallongea sur la couette, les yeux fixés au plafond blanc, où une tache au coin attendait toujours dêtre recouverte cela faisait deux ans quelle reportait ce geste simple.
Derrière le mur, la télévision parlait doucement. François sétait trouvé une occupation.
Elle ne pleura pas. Elle resta juste allongée à contempler la banalité dun plafond blanc taché. Il y avait dans sa poitrine un silence éteint comme le calme qui envahit la maison après quune vitre sest brisée.
***
La semaine passa dans une brume étrange et molle. François rentrait rarement, partait tôt, ils ne se parlaient plus. Aurélie faisait ses valises ce qui se révéla dune simplicité humiliante : il y avait si peu de choses vraiment à elle, à part quelques robes, un manteau dhiver, une boîte à photos dune autre époque, et des magazines de couture quelle gardait sans jamais les ouvrir.
Dabord, elle voulut laisser ces magazines. Puis, elle les remit dans ses affaires.
Elle appela sa grand-tante du côté maternel, tante Maria, quelle navait pas vue depuis lenterrement de sa mère, sept ans plus tôt. Tante Maria écouta tout sans commentaire, puis soupira :
Viens. Jai une pièce, petite mais ça ira. Tu pourras rester ici le temps quil faudra.
Tante Maria habitait le quartier de la Croix-Rouge, en banlieue de Nancy, là où le bus passe une fois lheure, et où la petite supérette « Au Ptit Sou » était la seule dans trois pâtés de maisons. Aurélie navait jamais aimé ce coin. Les immeubles délabrés des années soixante, les auvents criblés au-dessus des entrées, les peupliers qui couvraient tout de leur duvet blanc dès le printemps.
Elle arriva un vendredi soir, avec deux sacs et une valise.
Mon Dieu, comme tu as maigri, sécria tante Maria à louverture de la porte, petite, trapue, au visage bon et ridé, qui sentait le thym et la soupe maison. Entre, tu ne vas pas rester sur le palier ! Tu manges ?
Non, merci, tante Maria.
Il faut bien, trancha-t-elle en repartant déjà vers la cuisine.
La petite chambre donnait sur le mur aveugle dun autre immeuble. Les rideaux étaient passés du bleu ciel à une teinte indéfinissable. Sur le rebord de la fenêtre, trois pots de géraniums rouges et charnus.
Aurélie posa ses sacs, sassit sur le canapé lit qui grinça sous elle.
Tu veux du thé ? cria tante Maria depuis la cuisine.
Oui, je veux bien, répondit-elle.
Et cest là, simplement là, dans cette minuscule pièce à géraniums et papier peint défraîchi, quelle se mit enfin à pleurer.
***
Les jours qui suivirent furent durs, interminables.
Le matin, elle avait du mal à sortir du lit, ne sachant pas pourquoi elle devrait le faire. Elle se réveillait vers six heures, écoutait les bruits à travers la cloison : le tintement de la bouilloire, les rares voitures dehors. Elle se mettait à table, buvait son thé, regardait la façade anonyme du voisin den face.
Tante Maria était une femme sage. Elle ne posait aucune question, ne donnait pas de conseils, ne disait jamais : « Ça va passer » ou « Tu trouveras mieux ». Elle nourrissait Aurélie de pot-au-feu, partageait la télévision, et le soir, sortait un jeu de cartes :
On fait une partie de belote ?
Et elles jouaient, presque sans un mot.
Les économies dAurélie étaient maigres. Elle retira tout ce quelle avait sur son compte : 1800 euros. Assez pour vivre un mois, un mois et demi sans excès. Elle se serra la ceinture.
Elle avait gardé un emploi de comptable dans une petite entreprise du bâtiment, où elle se rendait trois fois par semaine, traversant Nancy dun bout à lautre. Son salaire était modeste : 1200 euros. Elle en donnait une part à tante Maria, qui refusait dabord, puis accepta le jour où Aurélie laissa une enveloppe sur la table de la cuisine.
Les soirées étaient les pires. Assise dans sa chambre, ses pensées tournaient en boucle : dix ans. Ce sont dix ans de petits-déjeuners, fêtes, maladies, sapins de Noël, voyages à la mer, disputes et réconciliations. Et pour lui, rien que du vide. Elle-même, alors, nétait-elle rien ?
Parfois, elle reprenait son téléphone, relisait danciennes conversations, regardait les photos de la Corse, il y a trois ans. Lui, lenlaçant, tous deux riant. Elle ne se souvenait même plus de la blague, ni de ce rire.
Parfois, le soir venu, elle enfouissait la tête sous la couette en espérant dormir.
Un soir, tante Maria ouvrit la porte :
Aurélie, tu dors ?
Non.
Je tentends. Silence. Tu as faim ?
Non.
Bon, alors repose-toi. Pause. Tu sais, jai aussi mis mon homme à la porte, il y a très longtemps, avant ta naissance. Je croyais que jallais en mourir. Mais non.
La porte claqua doucement. Tante Maria était repartie.
Aurélie réfléchit dans lobscurité : cinquante ans presque, et tout recommencer. Comme si cétait si simple.
***
Elle trouva la machine à coudre au début du deuxième mois.
Tante Maria lui demanda un jour daider à vider le placard du couloir, inexploré depuis quinze ans : un vrai capharnaüm dobjets dun autre âge. Aurélie accepta, heureuse de soccuper les mains.
Il y avait là de vieux journaux « Modes & Travaux », un parapluie cassé, des boîtes à boutons, des flacons de parfum vides, des cartes postales de fête des Mères Et tout au fond, elle sentit sous ses doigts quelque chose de lourd, enveloppé dans un vieux drap.
Elle déballa.
Cétait une machine à coudre noire, à lallure légèrement écaillée mais fière, ornée de motifs dorés. On lisait « Singer » sur le panneau.
Tante Maria ! appela Aurélie.
Sa grand-tante arriva, torchon sur lépaule.
Oh ! une Singer ! Elle eut presque un sourire. Cétait celle de la sœur de ma mère, tante Henriette. Je ne sais pas si elle marche encore. Ça fait une éternité.
Je peux essayer ?
Tante Maria la scruta, cette fois dun regard attentif.
Tu sais ten servir ?
Jai su, autrefois.
Alors vas-y, bien sûr.
Aurélie installa la Singer sur son bureau près de la fenêtre. Elle la nettoya, remplaça les vieilles aiguilles et la canette, huila les engrenages. Trois heures durant, elle examina la mécanique, replaçant les fils, réapprivoisant les gestes puis, posant un bout détoffe, elle appuya sur la pédale.
La machine démarra dans un bourdonnement métallique familier, et soudain Aurélie ressentit une sensation étrange comme le sang revenant douloureusement mais vivacement dans un membre endormi.
Elle contempla la couture droite, presque parfaite.
Au fond delle, quelque chose, depuis longtemps oublié, frémissait de nouveau.
***
À dix-huit ans, Aurélie cousait tout ce quelle touchait : recyclant les vieilles robes de sa mère en jupes, taillant blouses et chemisiers dans des tissus trouvés en promotion. En face du lycée, madame Bourdon, une couturière de quartier, taillait ses patrons pour la clientèle du coin. Aurélie venait la regarder faire, la voir marquer les pinces, ourler, ajuster. Madame Bourdon lavait prise au sérieux et expliquait, patiente.
Puis il y avait eu la fac, François, le mariage, la vie domestique, qui sétait imposée tout dun coup. Sa première machine à coudre, elle lavait revendue, faute de place dans leur petit appartement sur suggestion de François. Sans protester, amoureuse, persuadée que lessentiel était ailleurs.
Les années avaient passé. Elle ny pensait plus, ou presque peut-être en croisant une belle robe en vitrine, songeant : « Je pourrais la faire moi-même » Sans jamais passer à lacte.
Et voilà quaujourdhui, à la périphérie de Nancy, elle cousait sur une antique Singer.
Le lendemain, elle prit le bus pour le marché. Pas de centre commercial, non : le vrai marché textile, où le lin, la viscose, la laine et le jersey se vendent en coupons dépareillés. Elle caressa les tissus du bout des doigts, hésita, puis sarrêta devant un coupon de crêpe bleu-gris, doux et lumineux dans sa simplicité.
Tout le coupon, combien ? demanda-t-elle.
Quatre mètres cinquante.
Je prends tout.
En emballant, la marchande demanda :
Cest pour quoi faire ?
Une robe, répondit Aurélie.
Et sétonna elle-même du naturel avec lequel elle lannonçait.
***
Elle tailla sur le parquet : épinglant une vieille planche de patron quelle dessina sur du papier kraft, sinspirant dun vieux magazine trouvé chez tante Maria. Un modèle simple : coupe droite, ceinture, col officier, manches trois-quarts. Rien de sophistiqué. Juste bien fait.
Tante Maria la surveillait, silencieuse. Une fois, elle posa une tasse de thé à côté delle et dit :
La couleur est belle.
Le premier coup de ciseaux fut difficile. Puis le geste vint, net.
Elle cousit trois soirs durant, sans urgence, savourant chaque étape. Les côtés, la fermeture éclair, le col Les manches résistèrent un peu. Lorsquun problème survenait, elle réfléchissait, parfois recommençait. La Singer suivait, régulière, presque muette. Devant laiguille, Aurélie oubliait François, ne pensait quà la quête dun angle, dun pli, dune droite.
Le troisième soir, la dernière piqûre fut faite. Elle suspendit la robe sur un cintre, recula.
Simple, bleu-gris, lignes pures. La ceinture affinait la taille, le col montait juste pour donner de la tenue.
Elle lessaya devant le grand miroir du couloir griffé, terni. Mais fidèle.
Dans la glace, elle se regarda longuement.
Une femme la dévisageait : pas une « personne en moins », pas un meuble, pas une place vide. Une femme de cinquante ans, cheveux bruns ramenés en chignon simple, dos droit, dans le regard quelque chose qui, lentement, maladroitement, recommençait à briller.
La robe allait vraiment bien.
Aurélie ! appela tante Maria. Viens me montrer ce que ça donne.
Aurélie sortit de la chambre, la robe sur elle.
Tante Maria se retourna des fourneaux, simmobilisa, puis acquiesça, satisfaite.
Eh bien voilà, cest une autre affaire, ça.
Et elle se replongea dans sa soupe, mais Aurélie la vit sourire.
Elle sassit sur le lit, caressa la tissu sur ses genoux. Cétait doux, souple, sans faux plis et il semblait que, en elle, la petite tige qui pliait relevait lentement la tête.
***
Elle sortit sa robe le samedi suivant.
Juste pour marcher. Tante Maria lui avait confié une ordonnance à aller chercher, Aurélie enfila la robe, une veste claire, trouva sa pharmacie. Octobre, lair était sec, transparent. Les peupliers jaunes se balançaient.
Elle avançait dun pas différent, consciente delle : non plus pressée et le regard fuyant. Elle vit le chat assis sur le rebord dune fenêtre, une mamie tricotant, un enfant tirant sa mère vers une flaque.
Près de la pharmacie, un petit café, « Le Coin », où elle nétait jamais entrée. Elle y commanda un café crème et un croissant.
Il y avait cinq tables, pas plus. Une dame distinguée dune soixantaine dannées, cheveux courts argent, buvait son café en parcourant son téléphone. Quelquun de sûr, posé, ayant lhabitude de décider.
Aurélie sinstalla à la fenêtre, son croissant à la main.
Dix minutes passèrent. Elle savourait, pensive, bien. Simplement bien.
Excusez-moi.
Elle leva les yeux. La dame aux cheveux dargent la fixait.
Je ne veux pas vous importuner, pardon, mais Votre robe est superbe. Vous lavez achetée où ?
Aurélie resta interloquée.
Je lai cousue moi-même.
La femme se pencha, curieuse.
Vraiment ? Vous êtes couturière ?
Non. Enfin je sais coudre, autrefois, et maintenant voilà, je recommence.
Cette coupe, ce tombé On croirait simple, mais chaque détail est juste. Jen ai vu, jai travaillé dans un atelier retouches à Nancy.
Merci, souffla Aurélie.
Marguerite Paulin, pour vous servir. Appelez-moi Marguerite.
Aurélie.
Aurélie, jai une demande étrange, mais dites non sans gêne : dans trois semaines, cest mon anniversaire. Jaurai soixante-cinq ans. Je veux quelque chose de vraiment bien ce jour-là, mais je ne trouve jamais la bonne robe. Cest soit pour mamie, soit pour gamine. Celle-ci cest exactement ce quil me faudrait. Vous pourriez ?
Aurélie la regarda, la femme lui rendait un regard tranquille, direct.
Quelque chose bougea en elle.
Jaccepte, dit-elle.
***
Marguerite Paulin revint deux jours plus tard avec son tissu choisi : un crêpe de Bordeaux, brillant à peine, de très belle tenue.
Les mesures furent prises à même la table, Aurélie notait tout. Ensemble, autour dun thé, elles dessinèrent lesquisse : coupe évasée sur le bas, manches trois-quarts, décolleté en V sage.
Parfait, cest tout à fait ça.
Prêt dans deux semaines.
Et combien je vous dois ?
Aurélie hésita. Elle navait pas même pensé à une rémunération.
Je ne sais pas.
Alors je vous dis : à latelier, ce serait tant. Je vous donne cette somme, cest honnête.
Cétait léquivalent de deux semaines de son salaire de comptable.
Elle réfléchit.
Entendu.
Après le départ de Marguerite, tante Maria sortit de la cuisine, lair satisfait.
Tu as bien fait daccepter. Tu couds bien, Aurélie.
Aurélie sarrêta, la question vint :
Tante Maria, pourquoi mas-tu accueillie ? On ne se connaissait presque pas.
Sa tante réfléchit.
Parce que tu es la fille de Jeanne, ma cousine. Jeanne ma aidée autrefois, alors je rends la pareille. On se doit bien ça, dans les familles.
Elle retourna à sa cuisine.
Aurélie se rapprocha de la fenêtre. Sur le mur gris den face, elle remarqua soudain un grand graffiti bleu, des fleurs montant à lassaut du béton qu’elle navait jamais vu auparavant.
***
Coudre la robe de Marguerite changea tout. Cétait une responsabilité, coudre pour lautre, et Aurélie le sentait chaque soir à sa Singer.
Elle maniait les ciseaux avec précaution, consciente du prix du tissu. Puis le geste devenait sûr : il ne fallait pas non plus hésiter.
Cinq jours. Tout était cousu, chaque finition soignée. La fermeture montée à la main, lourlet invisible.
Marguerite revint pour lessayage et tout se lut sur son visage.
Mon Dieu répéta-t-elle, face au miroir du couloir. Mon Dieu.
Elle tournait, palpait la manche, caressait la toile.
Cest moi, enfin. Mais autrement.
Cest bien vous, affirma Aurélie. Juste, bien habillée.
Non, cest plus que ça. Une pièce cousue pour soi, cest physique, vous savez ? Jai envie de me tenir droite.
Il fallut reprendre un peu sur le côté. Marguerite ne voulait plus lôter.
Écoutez, dit-elle alors quAurélie épinglait l’ourlet, jai une amie, Solange, bientôt un anniversaire elle aussi. Elle cherche une robe. Je vous donne son numéro ?
Bien sûr.
Et puis, ma belle-fille se remarie l’an prochain. Il lui faudra une robe, unique, elle cherche depuis longtemps sans trouver. Vous prendriez ça ?
Aurélie la fixa :
Oui, jaccepterais.
Marguerite hocha la tête, comme si cétait naturel.
***
Les deux mois qui suivirent furent une tornade joyeuse.
Solange commanda un tailleur ; une autre, envoyée par Solange, désirait une jupe et un chemisier. Une jeune voisine de Marguerite, un soir, voulut une robe de cocktail. Aurélie cousit ; la jeune femme posta la photo sur les réseaux, « jai enfin trouvé une vraie créatrice » ce qui amena dautres clientes.
La chambre chez tante Maria se révéla rapidement trop petite. Les tissus saccumulaient, la Singer tournait soir et matin.
Tante Maria ne sest jamais plainte. Un matin, elle entra dans la chambre, tissu éparpillé partout :
Aurélie, il te faut plus grand.
Je sais.
Ce nest pas possible ici, tu comprends.
Oui, tante Maria.
Elle y pensait déjà. Largent était là : elle avait gagné en deux mois plus quen six dans la compta. Les commandes affluaient.
Elle chercha dans Nancy, visita quelques locaux : trop sombres, trop humides. Le troisième, au second étage dun immeuble bourgeois restauré, était parfait : grande fenêtre sud, hauts plafonds, beau plancher. Mais le prix était élevé.
Elle calcula : entre la location, l’achat d’une machine professionnelle et dun surjeteuse, la table de coupe, il lui faudrait toutes ses économies, plus un prêt.
Elle appela Marguerite Paulin, sans vraiment y réfléchir.
Marguerite, jaurais besoin de vos conseils.
Je vous écoute.
Aurélie expliqua tout. Après un silence, Marguerite répondit :
Prenez latelier. Je vous avance la somme, sans intérêts. Vous me rembourserez quand vous pourrez.
Je ne peux pas accepter
Aurélie, coupa simplement Marguerite. Vous mavez offert la plus belle robe de ma vie. Laissez-moi vous aider à mon tour. Il ny a pas de honte, cest normal daider quand on peut.
Aurélie garda le silence.
Et puis, ajouta Marguerite, malicieuse, jai déjà quatre amies en liste dattente. Cet atelier, vous en avez besoin, et moi aussi.
***
Aurélie ouvrit sa propre boutique début décembre.
Elle installa la Singer, symbole plus quoutil la machine professionnelle filait plus vite, plus net. Mais la Singer trônait près de la fenêtre.
Latelier était lumineux, serein : table de coupe, deux plans de travail, étagères de tissus, grand miroir. Aurélie accrocha aux murs quelques croquis de ses modèles.
Tante Maria visita, fit le tour, toucha les étagères, sarrêta un instant devant la glace.
Bien, dit-elle brièvement.
Tante Maria, jai quelque chose pour vous.
Elle tendit une enveloppe. Sa tante protesta.
Non, Aurélie
Si. Cest pour la chambre, tous ces mois. Jai compté.
Je nai jamais compté, moi
Moi, si. Prenez.
Tante Maria prit lenveloppe, tourna un peu, puis dit :
Il me faut un frigo neuf. Lancien fait un vacarme de tracteur.
On va lacheter, dit Aurélie.
Elles allèrent ensemble à Darty, tante Maria inspecta chaque porte, interrogea le vendeur sur le congélateur. Elle choisit enfin un grand, argenté.
Il est bien, celui-là ; et il y avait dans sa voix une joie tranquille qui dit à Aurélie quelle avait fait ce quil fallait.
***
Décembre apporta un flot de commandes. Avant les fêtes : robes, ensembles, chemisiers. Aurélie cousait souvent jusquà neuf heures du soir, troisième tasse de thé, écoutant la machine tinter doucement.
En janvier, le rythme retomba. Elle prit une assistante, une jeune femme, Alice, habile aux finitions mais qui apprenait encore à couper les patrons. Aurélie la formait : transmettre, expliquer, guider, ce fut pour elle un vrai plaisir.
Elle quitta la comptabilité en mars. Informant lentreprise, elle accepta de finir lexercice avant de partir.
Dans le printemps, Aurélie trouva un petit studio à louer près de latelier : un troisième étage lumineux, cuisine claire, murs tout blancs, sans tache ni trace au coin. Elle y apporta ses affaires, posa des rideaux cousus de ses mains.
Ce premier soir-là, elle but son thé à la fenêtre, donnant sur un petit square de bouleaux.
Un vrai « chez-elle ». Petit, neuf, mais à elle.
***
Elle recroisa François une fin de mai.
Elle rentrait de latelier, passant par le square, alourdie déchantillons. Le soir était tiède, il sentait le lilas, le soleil traversait le feuillage jaune des marronniers.
Elle le vit à vingt mètres, le reconnut aussitôt. Il semblait avoir maigri, sa veste tombait différemment, il marchait sans sa vieille assurance.
Il la vit, sarrêta.
Aurélie poursuivit, mais à deux pas, il lui dit :
Aurélie
Elle sarrêta.
Salut, François.
Son regard débordait dun mélange dhésitation et de fatigue, peut-être.
Tu as bonne mine.
Merci.
Pause. Il enfonça les mains dans ses poches.
Tu habites ici ?
Oui.
Silence, une poussette passa dans le soir.
Aurélie, je On pourrait parler ? Juste un peu.
Elle observa son visage, le trouva vieilli, marqué par une lassitude intime.
Viens, il y a un banc là-bas.
Ils sassirent. Il triturait nerveusement ses mains.
Je ne sais pas comment commencer.
Commence comme tu peux, répondit Aurélie.
Elle ma quitté, lâcha-t-il après un long temps. Celle pour qui Elle est partie il y a six mois, me trouvant terne, sans ambition. Ironique, non ?
Oui.
Je vis chez ma mère. Boulot moyen, la boîte où je bossais a coulé. Tout sest Il laissa sa phrase. Tout sest écroulé. Je me dis souvent que jai tout gâché, fait une énorme erreur, Aurélie.
Elle ninterrompit pas.
Jétais si mal à tes côtés que je ne voyais pas combien tu étais présente, combien tu faisais, que tu étais vraie. Jai cherché je ne sais quoi ailleurs, sans voir ce qui était sous mes yeux. Je tai appelée « place vide ». Il serra les dents, souffrant. Je sais que cest impardonnable. Mais je voulais que tu le saches : jy pense souvent.
Aurélie regardait les bouleaux. Le vent faisait frémir leurs feuilles. Au loin, une odeur de grillades.
François, tu nes pas coupable davoir cessé daimer. Ça arrive. On désaime.
Il se tut.
Mais ce que tu mas dit « Place vide », « meuble », « dégage » cétait cruel. Pas parce que tu es mauvais, mais parce que la cruauté existe parfois sans cause. Je lai gardé longtemps, ça, en moi.
Je sais.
Mais tu mas aussi apporté du bon.
Il la fixa.
Tu mas poussée dehors. Javais peur, François. Jai quitté ce logement avec deux sacs et 1800 euros, sans savoir où aller. Jai été recueillie chez tante Maria comme une orpheline, jai pleuré chaque soir. Cétait une sale période.
Aurélie
Attends. Elle disait cela sans poison, seulement pour tout dire. Cest là-bas que jai retrouvé une vieillerie, une Singer, et un don que javais laissé sétioler : coudre. Jai renoué avec ça, dabord pour moi, puis pour les autres. Jai un atelier en centre-ville, François, depuis six mois. Ça tourne, ça me plaît.
Il la contemplait avec un regard difficile à saisir.
Si tu ne mavais pas poussée dehors, jy serais peut-être restée, à faire des soupes et ignorer qui jétais. Tu comprends ? Je ne dis pas merci, ce nest pas ça. Mais tout sest fait comme ça devait.
Et tu tu ne pardonnes pas ?
Aurélie réfléchit.
Je nai pas de haine. Mais revenir, non. Ce nest pas par vengeance. Cest juste que je suis enfin dans ma vie. La mienne, tu vois ? Peut-être pour la première fois.
Il baissa les yeux.
On aurait pu
Non, trancha-t-elle, douce et ferme Non, François.
Le silence sétira.
Et tante Maria ?
Elle va bien. On lui a acheté un frigo. Je lui rends visite le dimanche, on joue à la belote.
Il sourit, sincère.
Tu as toujours été quelquun de bien, Aurélie.
Toi non plus tu nes pas mauvais. Cest juste quon nallait plus ensemble, sans doute depuis longtemps.
Elle se leva, attrapa son sac.
Tu pars ?
Je commence tôt demain, une cliente à huit heures.
Bien. Il se leva aussi. Je suis heureux que tu ailles bien. Pour de vrai.
Je te le souhaite aussi, répondit-elle.
Cétait la pur vérité. Pas de venin, ni victoire : simplement la vérité. Elle voulait pour lui du bien. À quoi bon la colère ?
Elle traversa le square. Plus de regard dans son dos après quelques pas. Il était sûrement parti ailleurs.
Lombre des bouleaux sallongeait sur lasphalte. Aurélie cheminait, le sac pesant à lépaule : dedans, une laine vert sapin et le catalogue de mercerie annoté. Demain, à huit heures, venait Mme Lefèvre, professeure à la retraite qui rêvait dune jupe dhiver : « Pas trop large, droite, chic. Pour aller au théâtre et chez le médecin. »
Aurélie pensait à la coupe, à la façon de lajuster sur la silhouette massive et courte de Mme Lefèvre. Les jupes droites demandent ruse : trouver la ligne qui équilibre sans marquer.
Elle pensait à cela, tout en remarquant le parfum du lilas, le petit garçon sur sa trottinette chantant un air de dessin animé, lodeur de pommes de terre sautées venant du rez-de-chaussée den face.
***
Le soir venu, elle nalluma pas la machine : promesse faite, après 19h, cest repos. Juste venue chercher son carnet de mesures, posé sur la table de coupe près de la Singer noire et dorée.
Elle effleura la machine.
Merci, murmura-t-elle à voix basse.
Cétait un peu risible, remercier une machine. Mais à qui dautre dire merci pour ce que la vie était devenue ? À tante Maria, à Marguerite Paulin, à Alice ? Sans doute à toutes. À une suite de hasards qui, dune injustice cuisante, lui avait fait trouver cette pièce baignée de lumière, au plafond haut.
Elle prit son carnet, éteignit, ferma latelier.
Dehors la ville respirait le soir : passants, autos, rires denfants. Un soir de mai, pas plus.
Sur le chemin du retour, elle entra dans la boulangerie « Pain Frais » : prit une baguette aux céréales et un pot de miel artisanal quune vieille dame vendait.
Bonsoir, fit la vendeuse.
Bonsoir. La vieille tendit la monnaie. Goûtez ce miel demain, vous verrez !
Merci, je le ferai.
Elle sortit : dans son sac, le pain, le miel, son carnet, le catalogue annoté. Sur elle, la robe en lin ivoire cousue la semaine davant. Bonne robe, à porter, à vivre.
Pour rentrer : dix minutes. Aurélie pensait au patron de la jupe, aux fils à commander, à Alice qui progressait.
Puis elle cessa de penser, marcha juste.
Le ciel, rosé vers lOuest, laissait filer des hirondelles comme d’autres soirs. Il y avait la ville, sa complexité, son chaos.
« Le bonheur après un divorce », diraient les magazines. Mais Aurélie ne nommait pas ainsi ce quelle ressentait. Simplement : je rentre chez moi. Demain, réveil tôt. Jai du travail, que je sais faire et que jaime. Tante Maria pour le dimanche. Des clientes heureuses. Ma Singer près de la fenêtre. Et ce ciel, ces hirondelles.
Cétait déjà pas mal.
Pas un conte de fées, ni de misère. Assez, tout simplement. Peut-être est-ce cela, la « seconde jeunesse », « repartir à zéro », « retrouver sa confiance » pas en un jour, pas dun claquement de doigts. Juste une robe. Puis une autre. Puis latelier. Puis le studio. Puis ce soir de mai, du pain et du miel dans le sac.
Elle appela tante Maria.
Tante Maria, vous êtes chez vous ?
Où voudrais-tu que je sois ? Je regarde la télé. Pourquoi ?
Pour rien, juste comme ça.
Petit silence.
Tu viens dimanche ?
Oui. Je fais des tartes ?
Aux pommes, si ce nest pas trop.
Aux pommes, cest promis.
Elle rangea son téléphone, monta au troisième, ouvrit la porte.
Dedans, ça sentait un peu le lin, elle avait cousu sur la table la veille sous la pluie. Quelques chutes de tissu restaient, mais lodeur, elle, persistait. Bonne odeur.
Elle mit leau à bouillir, coupa du pain, ouvrit le miel. Il était clair, ambré, transparent.
Dehors, les hirondelles filaient encore, plus rares, le soir tombait.
Elle tartina le miel sur une tranche, goûta. La vendeuse avait raison : délicieux.
***
Le matin sannonça radieux.
Mme Lefèvre arrivait pile à 8h, comme convenu. Une petite femme énergique, cheveux blancs savamment mis en pli, regard droit derrière ses lunettes.
Madame Martin, annonça-t-elle, jai trouvé une photo de la jupe que je voudrais, pas trop ample.
Elle déplia la feuille.
Aurélie observa. Bon modèle, sobre. Sur une telle morphologie, ce serait un défi intéressant.
Asseyez-vous, je vous explique comment on va procéder.
Mme Lefèvre sassit, les mains croisées.
Vous savez, dit-elle, contemplant latelier, longtemps jai rêvé dune jupe bien à moi. En boutique, rien nallait jamais. Mais ma voisine ma recommandé chez vous, elle ma dit quavec votre robe, elle sest retrouvée femme. Elle rit doucement. Cest le meilleur compliment, à mon avis.
Le plus beau, confirma Aurélie.
Elle ouvrit son carnet, saisit son mètre.
Venez là, je vous mesure.
Mme Lefèvre se leva, redressa les épaules devant la large glace.
Voyez-vous, poursuivit-elle, je suis à la retraite depuis quatre ans. Je pensais que je navais plus à faire deffort vestimentaire. Et puis non : pourquoi donc se négliger ? Il me reste des années, avec un peu de chance. Pourquoi les vivre mal fagotée ?
Exactement, sourit Aurélie.
Elle mesura, nota Latelier baignait de lumière, le soleil traçait des rectangles au sol. Dans langle trônait la Singer noire et dorée. Alice devait arriver à dix heures, une autre cliente à onzeElle leva un instant les yeux vers le miroir, où la lumière du matin dansait en poussière dor.
Mme Lefèvre se voyait, droite, attentive, et Aurélie sy vit aussi, juste derrière, calme, tranquille, concentrée.
Il ny avait plus de vide, aucune faille ni creux : seulement un métier qui la portait, des femmes qui lui confiaient leur image, une pièce emplie de silence bon, de tissus, de fils et de paroles sobres. Pas de miracle, non. Mais une unité retrouvée, comme une coupe nette dans une étoffe : une existence à sa mesure, cousue à même sa vie.
Au bout dun moment, Mme Lefèvre, satisfaite, déclara :
Jai hâte de la porter, cette jupe.
Vous la porterez bien, jen suis sûre, répondit Aurélie, le sourire dans la voix.
Dehors, une rame de tram passait, on entendait les rires denfants dans la cour décole. Le printemps était là, lair semplissait de promesses.
Aurélie retourna à sa table, pris les ciseaux, choisit le tissu dun geste sûr.
Dans latelier, la lumière effleurait la Singer. Aurélie se pencha, posa les mains sur la robe inachevée, sentit monter en elle ce petit frémissement de bonheur artisanal, doux et fort à la fois.
Elle noccupait plus aucune place vide.
Elle était là, tout entière, assise à sa propre table.
Et, sur le rebord de la fenêtre, entre deux pots de fleurs, le soleil venait sappuyer comme un signe.