Une place vide au cœur de Paris

La Place Vide

Tu es devenue une place vide, Chantal. Tu comprends ? Vide. Une place.

Il lavait dit dune voix égale, presque sans intonation, comme sil énumérait une liste de courses. Debout devant la fenêtre, il lui tournait le dos et regardait la cour de limmeuble. Là-bas, quelquun promenait un petit teckel fauve qui tirait joyeusement sur la laisse en direction dune flaque.

Chantal Moreau était assise sur le canapé avec une tasse de thé entre les mains. Le thé avait refroidi il y a bien vingt minutes, mais elle la gardait simplement pour ne pas savoir quoi faire de ses mains.

Quest-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle.

Sa voix était basse, presque éteinte.

Ce que je dis, tout simplement. François finit par se retourner. Il arborait ce visage ennuyé, presque las, comme un type quon force à expliquer que deux et deux font quatre. Je te regarde, je ne vois rien. Le néant. Tu marches, tu cuisines, tu dors. Tu es comme une table, Chantal. Une bonne table, solide, mais une table.

Elle posa la tasse sur la table basse. Le porcelaine tinta doucement sur le bois.

Dix ans, murmura-t-elle.

Dix ans quoi ?

On a vécu dix ans ensemble.

Et alors ? Il haussa les épaules, traversa la pièce et sinstalla dans le fauteuil en face delle. Dix ans. Cest assez pour comprendre que la suite na pas de sens. Je ne veux plus de cette vie. Je voudrais Il chercha ses mots. Je voudrais ressentir quelque chose. Mais toi, tu ne me fais plus rien ressentir. Tu nes plus là, même quand tu es assise là.

Chantal sentit quelque chose, au fond, ployer lentement. Un vieux petit ressort tenace.

Je vais aller où, François ?

Ce nest pas mon problème. Il croisa les jambes. Lappartement, tu sais bien, est au nom de maman. Donc, légalement, tu nes personne ici. Prends une semaine, ça ira pour trouver où aller.

Une semaine, répéta-t-elle machinalement.

Parfait. Il sempara de son téléphone sur la table de salon et se plongea dedans. Le sujet semblait clos pour lui.

Chantal se leva, traversa le couloir, senferma dans la chambre. Elle sallongea sur le dessus de lit et regarda le plafond. Blanc, avec une tache dans un coin quelle sétait promis de repeindre il y a deux ans. Jamais repeint.

Dans la pièce dà côté, la télé barbouillait faiblement quelque chose. François soccupait.

Chantal ne pleura pas. Elle resta juste là, fixant la tache blanche. Quelque part dans sa poitrine, cétait silencieux comme une maison juste après quune vitre sest brisée.

***

La semaine sétira en une sorte de gelée floue. François était presque invisible, rentrant tard, partant tôt. Ils ne se parlaient plus. Chantal faisait ses valises, et ça lui parut dune simplicité honteuse il ny avait presque rien qui soit vraiment à elle. Trois robes, un manteau dhiver, une boîte de vieilles photos, ses anciens magazines de couture quelle gardait pour on ne sait quelle raison au fond du placard.

Les magazines, elle les mit de côté, puis les remit dans sa valise.

Elle appela sa grande-tante Odette, quelle navait vue que pour lenterrement de sa mère, sept ans plus tôt. Odette écouta, puis fit une pause :

Viens. Il y a une chambre, pas bien grande, mais tu pourras rester un moment.

Odette vivait à la périphérie de Dijon, dans les HLM, là où le bus passait une fois lheure et où lépicerie « Au Petit Prix » était la seule sur trois pâtés de maisons. Chantal navait jamais aimé ce quartier : les barres grises, les entrées décaties, les platanes qui enfouissaient tout sous leur pollen au printemps.

Elle débarqua avec deux sacs et une valise, un vendredi soir.

Seigneur, tu as maigri, dit tante Odette en lui ouvrant, petite femme dodue, le visage bon, rempli de rides, qui sentait le remède contre lhypertension et la soupe maison. Entre, ne reste pas là. Tu veux manger ?

Non merci.

Il faut, trancha Odette, direction la cuisine.

La chambre était minuscule, avec un divan étroit, une vieille armoire et une fenêtre donnant sur le mur aveugle du voisin. Le papier peint avait délavé jusquà une incertaine nuance de bleu. Sur le rebord, trois pots de géraniums, rouges et bien vivants.

Chantal posa ses affaires et sassit. Ressorts grinçants.

Tu veux du thé ? cria tante Odette de la cuisine.

Oui, souffla Chantal.

Et cest là, dans cette petite pièce à géraniums et papier peint fané, quelle fondit enfin en larmes.

***

Après, le temps fut morne et cotonneux.

Ce genre de moment où chaque matin est superflu. Elle se réveillait à six heures, entendait la bouilloire dOdette, les freins dune voiture égarée en bas. Elle se levait, se débarbouillait, buvait son thé en regardant le mur.

Odette était futée. Pas de questions, pas de conseils, pas de « tout sarrange » ou « tu trouveras mieux ». Elle gavait Chantal de soupe, partageait la télé et, certains soirs, sortait un jeu de cartes :

Une belote ?

Et elles jouaient à la belote, silencieuses.

Chantal avait un peu dargent de côté. Sur son modeste livret, 1200 euros. De quoi tenir un mois paisible. Elle se serra la ceinture.

Elle gardait encore son poste de comptable dans une petite boîte de maçonnerie, trois jours par semaine à lautre bout de la ville. Vingt-huit cents euros par mois, dont une part pour Odette, qui refusait dabord puis accepta finalement en trouvant lenveloppe posée sur la table.

Les soirées étaient les pires. Dans sa chambrette, ses pensées tournaient en boucle. Dix ans. Ce nest pas rien. Tous ces réveils, ces maladies, les Noëls, les mercredis, les querelles et leurs réconciliations. Dix ans. Il na vu quun vide. Donc il y avait bel et bien un vide. Ou alors il sest vidé lui. Ou tous les deux.

Parfois, elle feuilletait leur ancien échange de messages, remontait aux photos de leurs vacances à La Rochelle. Il la serrait par lépaule, ils riaient. Elle ne se souvenait même plus à quoi.

Les soirs comme ça, elle se couchait tôt, la tête sous la couverture.

Une fois Odette passa la tête à travers la porte.

Chantal, tu dors ?

Non.

Ça sentend. Petit silence. Tu as faim ?

Non.

Alors repose-toi. Encore une pause. Tu sais, moi aussi jai mis mon homme dehors. Il y a longtemps, tu nétais même pas née. Jai cru que jallais y passer, mais tu vois non.

Un clic de porte, Odette partie.

Chantal pensa : cinquante ans, Chantal. Faut tout recommencer. Comme si cétait aussi facile.

***

La machine à coudre, elle la retrouva au début de son deuxième mois là-bas.

Odette lui demanda dattaquer lencombrant réduit du couloir. Un vrai musée du bazar : la porte débordait de piles de vieilleries. Chantal accepta, histoire doccuper ses mains.

Elle exhuma de vieux « Modes & Travaux », un parapluie cassé, une boîte de boutons, des flacons vides, des cartes postales pour la fête des mères, toutes délavées. Et tout au fond, un lourd colis enveloppé dans un vieux drap.

Elle déballe.

Cétait une vieille machine à coudre. Noire, à dorures écaillées mais élégantes. Sur la face avant, un logo : « La Lyonnaise ».

Tante Odette ! appela Chantal.

Odette surgit, torchon sur lépaule.

Oh, La Lyonnaise ! Cétait celle de ma sœur Marie. Javais oublié. Elle fonctionne, tu crois ? Je men rappelle plus.

Je peux essayer ?

Tu ty connais ?

Jai su, oui.

Prends-la, bien sûr.

Chantal embarqua la « Lyonnaise » dans sa chambrette, la posa près de la fenêtre, astiqua le métal, retira le tissu fossilisé autour de la canette. Elle fouilla dans la boîte à couture dOdette : fils, aiguilles, du vieux matériel.

Même la burette dhuile était là, mais coagulée. Elle en acheta une neuve, lubrifia le mécanisme, nettoya la crémaillère, fait tourner le volant. Dabord dur, puis le doux glissé revint.

Trois heures sur la mécanique. Elle comprit la navette, enfila une canette, passa le fil.

Puis, elle glissa un morceau de vieux drap sous le pied presseur, appuya sur la pédale. La machine vrombit, régulière, et Chantal ressenti un étrange sursaut. Comme lorsquune main engourdie se réveille : un peu douloureux, mais vivant.

Elle contempla la couture droite, impeccable. Dans un recoin de sa mémoire, la lumière se fit.

***

Elle avait dix-huit ans, et elle cousait. Toujours. Des jupes dans les robes maternelles, des chemisiers à partir de coupons chipés aux soldes. Latelier de couture, de lautre côté du lycée, où travaillait Madame Lefèvre, une couturière au regard perçant. Chantal lobservait tracer les patrons, finir les bords. Lefèvre expliquait volontiers, voyant que la gamine avait lœil.

Puis la fac, puis François, puis la noce, puis la routine. Sa propre machine, achetée avec son premier salaire, elle lavait vendue en sinstallant avec François : “Ça prend de la place” avait-il décrété. Elle avait laissé filer, amoureuse et convaincue que lessentiel était ailleurs.

Et la vie avait passé. Parfois, elle voyait une belle robe en vitrine, se disait « jaimerais la faire », et ne la faisait pas.

Maintenant, elle était assise dans un coin de HLM, la Lyonnaise sur la table, écoutant son cliquetis régulier.

Le lendemain, elle alla au marché le vrai, pas le centre commercial, mais le marché aux tissus, où on achète le lin ou le jersey au mètre, au raz des coudes de la ménagère.

Chantal passa de stand en stand, toucha les étoffes : lin, crêpe, viscose, flanelle. Elle avisa un coupon de crêpe gris bleu, doux, mat, sobre.

Vous avez combien ? demanda-t-elle à la vendeuse.

Quatre mètres cinquante.

Je prends tout.

La vendeuse lemballa.

Cest pour quoi, si ce nest pas indiscret ?

Une robe, répondit Chantal.

Elle sétonna de son assurance.

***

Elle coupa le tissu à même le sol, épinglant un patron tracé de mémoire, après avoir consulté un vieux magazine déniché dans les affaires dOdette : un modèle droit, simple, taille ceinturée, col officier, manches trois-quarts. Rien de spectaculaire. Juste une belle forme.

Odette observait, silencieuse. Une fois, elle apporta une tasse de thé, la posa près delle.

Merci, dit Chantal sans lever les yeux.

Tu as choisi une belle couleur, commenta Odette.

Chantal redoutait le premier coup de ciseaux. Mais elle en trouva une paire bien affûtée, quelque part dans le bureau. Aux premiers centimètres, la crainte disparut.

Elle cousit trois soirées, sans hâte ; un plaisir méthodique. Couture des côtés, pose de la fermeture, finitions du col, manches capricieuses à monter.

Quand un souci surgissait, elle sarrêtait, réfléchissait, puis défaisait et recommençait. La Lyonnaise ne bronchait pas.

Et ces soirs-là, plus une seule pensée pour François. Juste la couture, le tissu, le bon angle de piqûre.

Le troisième soir, elle fit la dernière surpiqure, coupa les fils. Repassa tout. Suspendit la robe et fit un pas en arrière.

Belle robe.

Sobre, gris bleu, de jolies lignes, sans prétention, mais justement à cause de cela : élégante. La ceinture soulignait la taille, le col tenait le cou juste où il fallait.

Elle lenfila.

Debout devant le miroir du couloir le seul grand miroir chez Odette, ancien, piqué dargent.

Chantal se contempla longuement. Une minute, peut-être plus.

Cétait une femme que le miroir lui rendait. Pas « personne », pas une chaise. Une femme de cinquante ans, cheveux bruns noués sans façon, le dos droit, et dans le regard quelque chose qui pétillait, timidement mais sûrement.

La robe tombait parfaitement. Vraiment.

Chantal ! cria Odette depuis la cuisine. Viens voir un peu ce que ça donne.

Chantal débarqua en robe.

Odette se retourna. Silence.

Ah ben voilà, dit-elle, et retourna à sa cocotte, sourire en coin.

Chantal regagna sa chambre, caressa létoffe sur son genou. Le crêpe était doux, confortable. La robe tombait sans tirer, posée là où il fallait.

Le ressort, au fond delle, sétait un peu redressé.

***

Elle sortit en robe le samedi.

Juste pour marcher. Odette lui avait confié une ordonnance à rapporter de la pharmacie. Chantal enfila sa robe gris bleu, attrapa une veste claire restée dans la valise et sen alla.

Il faisait beau. Début octobre, lair sec, lumineux. Les platanes pâlissaient.

Chantal marcha, différemment, il lui sembla. Pas comme avant, à foncer tête baissée. Elle vit : un chat trônant à la fenêtre, une mamie tricotant sur le banc, un gamin pressant sa mère vers une flaque.

La pharmacie était à deux rues. À côté, un petit café Chez Maurice quelle navait jamais remarqué. Une pancarte promettait café frais et croissants.

Elle sarrêta. Commanda un cappuccino et un croissant, pour le plaisir.

Cinq tables, pas plus. Au fond, une femme dune soixantaine dannées, élégante, grandes boucles doreille, cheveux courts comme givre, lisait son portable. Une allure des gens qui savent où ils vont, bien dans leur peau.

Chantal sinstalla à la table dà côté.

Une dizaine de minutes plus tard, elle sirotait encore son café, regardant dehors, sans pensée précise. Un simple bien-être.

Excusez-moi.

Chantal se retourna. La dame grise la regardait.

Je ne veux pas mimmiscer, mais votre robe est magnifique. Puis-je demander où vous lavez trouvée ?

Chantal fut prise au dépourvu.

Je lai cousue moi-même.

Un sourire éclaira le visage de la dame.

Vraiment ? Vous êtes couturière ?

Non. Enfin je sais coudre, voilà tout. Jai repris il ny a pas longtemps.

Ce modèle la dame détaillait la robe dun regard de pro. Cela a lair simple, mais la coupe Cest rare ! On voit tout de suite au tombé. Pardonnez mon insistance, mais jai été retoucheuse dans ma jeunesse.

Merci, dit Chantal, sans savoir sil fallait ajouter.

Marguerite Lefèvre, se présenta-t-elle. Marguerite tout court.

Chantal.

Voilà, Chantal, jai une question et si elle vous semble saugrenue, dites-le simplement. Marguerite serra sa tasse. Jai mon anniversaire dans trois semaines. Soixante-cinq ans. Je voudrais être élégante pour cette occasion, mais impossible de trouver une robe qui me plaît : trop mémère ou trop jeune. Celle-ci, par exemple, cest exactement ce que je cherche. Vous accepteriez de men faire une ?

Chantal réfléchit. Marguerite la regardait, posée, sans pression.

Quelque chose bascula en elle.

Jaccepte, répondit Chantal.

***

Marguerite vint deux jours plus tard. Elle avait acheté un coupon de crêpe bordeaux au centre-ville, du tissu de qualité, à peine brillant, lourd.

Chantal prit les mesures dans sa chambre, sur la table désormais débarrassée de tout sauf du nécessaire. Elle nota tout dans son carnet. Puis, assises autour du café dOdette, elle traça des croquis, plusieurs versions, jusquà ce que Marguerite pointe du doigt :

Celle-là. Parfait.

Ce sera prêt dans deux semaines.

Combien je vous dois ?

Chantal hésita. Elle navait pas songé au prix.

Je ne sais pas, honnêtement.

Je vous dis combien ça vaudrait à latelier dune bonne couturière. Marguerite avança un montant. Je vous paierai ainsi. Cest la moindre des choses.

Cétait ce que Chantal gagnait en deux semaines chez le maçon.

Elle hocha la tête.

Cest daccord.

Quand Marguerite fut partie, Odette débarqua :

Jai entendu. Cest un bon tarif.

Oui.

Tu devrais continuer, Chantal. Tu couds bien.

Chantal la regarda.

Dis, Odette, pourquoi tu mas hébergée ? On se connaissait à peine.

Odette réfléchit.

Parce que tu es la fille de Jeanne. (La mère de Chantal.) Ta mère ma aidée il y a longtemps. Jessaie de rendre la pareille. Les dettes, faut les solder, tu sais.

Et elle retourna vers ses casseroles.

Chantal alla regarder par la fenêtre. Sur le mur den face, elle découvrit un énorme graffiti, des fleurs bleues virevoltantes quelle navait jamais vues.

***

La robe de Marguerite fut un tout autre exercice : travailler pour quelquun dautre. La responsabilité, cette fois.

Chantal coupait lentement le crêpe bordeaux, naurait pas supporté le moindre loupé. Puis elle sélança, carré, méthodique. La robe fut assemblée en cinq jours : aucune pièce ny traînait, la fermeture cousue à la main, lourlet invisible.

Quand Marguerite lessaya, Chantal vit tout de suite sur son visage.

Oh la la ! sexclama-t-elle devant le miroir. Oh la la.

Elle tournait, toucha la manche, caressa la taille.

Je suis une autre.

Cest vous, répliqua Chantal. Simplement bien habillée.

Non, cest plus profond. Quand un vêtement est fait pour vous ça se sent. Je reste debout, je ne me ratatine pas.

Petit ajustement à la jupe, quelques épingles plus tard :

Jai une amie, Suzanne Martin, qui fête son anniversaire bientôt. Besoin dune robe aussi. Je vous donne son contact, cela ne vous dérange pas ?

Au contraire.

Et puis, la belle-fille de mon fils se remarie dans un an, il lui faudrait une tenue pour la cérémonie. Une morphologie très particulière Vous seriez partante ?

Chantal releva la tête.

Oui, bien sûr.

Marguerite acquiesça, comme si cétait la réponse attendue.

***

Les deux mois suivants furent démentiels. Au sens positif.

Suzanne débarqua, voulut un tailleur. Ensuite, une connaissance de Suzanne téléphona pour une jupe et un chemisier. Puis une jeune femme de trente ans, fille de la voisine de Marguerite, commanda une robe de soirée pour son boulot. Chantal exécuta. Une photo postée sur les réseaux, “Enfin une vraie couturière”, suscita une avalanche de trois commandes.

La chambre devint minuscule. Tissus entassés sur le divan, le rebord de fenêtre, la chaise. La Lyonnaise tournait tous les soirs, parfois même le matin.

Odette ne broncha jamais. Un matin, découvrant le sol couvert de coupons, elle signala simplement :

Chantal, taurais besoin de plus grand.

Je sais bien.

Ici cest pas possible.

Je comprends, Odette.

Chantal y réfléchissait justement. Les finances étaient là : deux mois de couture lui avaient rapporté plus quun semestre de compta. Et la clientèle nen finissait plus.

Elle fit le tour des annonces, développa quelques visites : une mansarde humide, un rez-de-chaussée lugubre. Et puis, le troisième : une pièce dans une vieille maison bourgeoise réhabilitée, deuxième étage, plafond haut, parquet de bois, grande fenêtre plein sud. Mais cher.

Elle calcula : location + achat dune vraie machine + une surfileuse + table de coupe = tout son épargne et même un peu plus.

Chantal appela Marguerite Lefèvre, sans trop savoir pourquoi.

Marguerite, je peux demander conseil ?

Bien sûr.

Chantal exposa laffaire. Marguerite laissa un silence, puis trancha :

Louez les lieux. Je vous avance les fonds, sans intérêts. Vous me rembourserez à votre rythme.

Je ne peux pas accepter

Chantal, coupa Marguerite. Vous mavez offert la plus belle robe de ma vie pour mon anniversaire. Laissez-moi rendre service. Ce nest pas de la charité. Cest juste normal, entre gens normaux.

Chantal se tut.

Et puis, plaisanta Marguerite, jai déjà quatre copines en liste dattente. Alors, votre atelier, cest aussi dans mon intérêt !

***

Chantal ouvrit son atelier début décembre.

Elle y installa la vieille Lyonnaise, désormais totem sentimental, la nouvelle machine pro dominant la place. Table de coupe, deux postes de travail, étagères de tissus, grand miroir. Aux murs, des croquis encadrés. Odette visita, fit le tour, passa la main sur les étagères, resta plantée devant la glace.

Cest bien, dit-elle simplement.

Odette, Chantal la prit par la main. Je veux te donner ceci.

Elle lui tendit une enveloppe. Odette protesta.

Non, voyons

Si, cest pour la chambre, pour tous ces mois. Jai compté.

Femme va ! Moi jai jamais compté !

Moi, si. Prends.

Odette garda lenveloppe, hésita, puis :

Faudrait que je change de frigo. Lautre fait un raffut de tous les diables.

On va choisir un frigo, répondit Chantal.

Elles partirent à Darty, Odette jaugeant ouvertures et congélateurs, opta pour un grand modèle argenté.

Celui-là est bien, conclut-elle, un bonheur tranquille dans la voix. Chantal comprit alors quelle avait fait une chose importante, enfin.

***

Décembre fut une folie. Tout le monde voulait sa tenue de fêtes : robes de réveillon, tailleurs, blouses chics. Chantal courait, dînait dun thé, la machine ronronnant sur fond de chansons de France Bleu.

En janvier, le calme. Elle embaucha une aide, Élodie, jeune, efficace surfinition et ourlets, mais débutante en coupe. Chantal prit plaisir à enseigner : expliquer, montrer, guider la réussite dune autre.

Elle lâcha sa compta. Téléphona au patron, annonça son départ. On réclama un mois de plus ; elle resta jusquen avril.

En mars, un numéro inconnu lappela. Une femme coutureuse, qui voulait prendre des cours.

Je ne suis pas prof, protesta Chantal.

Mais vous savez, et cest Marguerite qui me recommande.

Chantal réfléchit.

Passez me voir. On verra.

Et le premier atelier fut lancé. Puis un deuxième, puis une petite classe. Ça entra dans lemploi du temps sans heurt.

Au printemps, elle quitta la chambre dOdette.

Elle loua un studio près de latelier : une pièce, troisième étage, cuisine lumineuse. Murs blancs immaculés, pas une tache de moisissure. Chantal aménagea, installa des rideaux maison parfaitement repassés.

Le premier soir, assise dans sa cuisine, elle contempla la placette ombragée de bouleaux.

Son appart. Petit, encore étranger, mais à elle.

***

La rencontre avec François eut lieu fin mai.

Elle traversait le square en rentrant de latelier. Il faisait doux, lair sentait le lilas, les jeunes feuilles brillaient sous le soleil couchant. Son sac pesait des échantillons de tissus à vérifier à la lumière du jour.

Il arriva en face.

Elle le reconnut aussitôt, malgré le changement : amincie, veste cintrée mais fripée. Il marchait moins fièrement quavant.

Il la vit aussi. Simmobilisa.

Chantal continua. Lorsquelle arriva à deux pas :

Chantal.

Elle sarrêta.

Salut, François.

Il la fixait, un air dégarement quelle ne lui connaissait pas.

Tu as bonne mine.

Merci.

Silence. Il tripota ses poches.

Tu vas où ?

Chez moi.

Tu habites ici ?

Oui.

Temps mort. Une poussette passa, brisant la tension.

Chantal, je Il hésita. On peut parler ? Juste un peu.

Elle lobserva sans dureté. Il avait lair épuisé, dune lassitude profonde.

Viens sur le banc.

Ils sinstallèrent. François regardait ses mains nouées.

Je ne sais par où commencer.

Dis-le comme cest, suggéra Chantal, sans colère.

Elle est partie, lâcha-t-il. Celle pour qui enfin partie il y a six mois. Elle a dit que jétais ennuyeux, sans ambition. Grimace tordue. Tu vois le comique de situation ?

Je vois.

Je vis chez ma mère, boulot minable, mon ancienne boîte coulée. Tout a Il leva la tête. Tout sest effondré. Parfois, je me dis que jai fait une erreur. Une grosse erreur, Chantal.

Elle écoutait.

Avec toi, javais quelquun Tu étais là, tout le temps, tu faisais tout, tu étais vraie. Et moi Il chercha ses mots. Je cherchais je ne sais quoi. Jai rien vu de ce qui comptait. Je tai traitée de « place vide ». Il grimaça, comme heurté. Je sais que cest injustifiable. Mais je veux que tu saches : jy pense.

Chantal observa les bouleaux. Lodeur du barbecue flottait dun jardin voisin.

François tu nes pas coupable de ne plus aimer. Ça arrive. On naime plus.

Il se tut.

Tu es coupable de la façon de le dire. « Place vide », « meuble », « casse-toi ». Cétait cruel. Pas parce que tu es mauvais type, juste cruel, et je lai traîné longtemps.

Je sais.

Mais, tu mas rendu service aussi.

Il la regarda, surpris.

Tu mas poussée dehors. Jai eu une trouille bleue, François. Deux sacs, 1200 euros en poche, aucune idée de la suite. Jai squatté chez Odette, pleuré chaque soir, en me sentant comme un chien perdu. Horrible période.

Chantal

Attends. Je te dis pas ça pour te faire mal ; cest la vérité, cest tout. Là-bas, jai trouvé une vieille machine à coudre. Jai retrouvé que jaimais coudre, que jaurais aimé le faire plus tôt, mais la vie et toi, qui disais que ce machin prenait trop de place. Jai recousu, dabord pour moi, puis pour les autres. Maintenant, jai mon atelier, au centre-ville, depuis six mois déjà. Les clients affluent, et jaime ce que je fais.

Il la contemplait dun regard indéchiffrable.

Si tu ne mavais pas mise dehors, je mijoterais toujours du pot-au-feu sans rien savoir de moi. Tu vois ? Je ne dis pas bravo, mais cest comme ça.

Et tu tu mas pardonné ?

Chantal réfléchit.

Je ten veux plus. Ce nest pas pareil quêtre prête à revenir. Je ne reviendrai pas. Pas par vengeance, mais parce que je vis ma vie, ma vraie vie, pour la première fois je crois.

Il détourna le regard.

On aurait pu

Non, coupa-t-elle, douce mais ferme. Non, François.

Un long silence. Non pesant, juste long.

Et Odette, elle va bien ? demanda-t-il soudain. Il avait entendu parler delle, autrefois.

Très bien. Je lui ai acheté un frigo. Je passe tous les dimanches, on joue à la belote.

Un demi-sourire vrai éclaira François.

Tu as toujours été une belle personne, Chantal.

Toi non plus, tes pas mauvais gars. On nétait juste pas faits pour durer.

Elle se leva, attrapa son sac plein déchantillons.

Tu dois y aller ? demanda-t-il.

Oui. Demain, jattaque tôt. Une cliente débarque à huit heures tapantes, cest sa seule dispo.

Bon Je suis content pour toi, vraiment.

Merci. Je te souhaite le meilleur aussi.

Vérité pure, sans aigreur, sans jubilation idiote. Juste la sincérité. Elle lui souhaitait du bien, car il ny avait plus de rancune, plus de raison den avoir.

Elle repartit à travers le square vers chez elle. Elle sentit son regard dans le dos encore quelques pas.

Les ombres fines des bouleaux découpaient la chaussée. Chantal avançait dans cette lumière. Son sac pesait sur son épaule. À lintérieur, une coupe de laine vert forêt et le catalogue des accessoires de mercerie. Demain à huit heures, Mme Bertrand, institutrice retraitée, passait pour la jupe de ses rêves : ni bouffante, ni moulante, mais sérieuse, polyvalente, théâtre ou docteur.

Chantal pensa à la forme de la jupe, à léquilibre des lignes sur la silhouette courte et hanchue de Mme Bertrand. Trouver LA coupe, celle qui gomme sans tricher.

Elle y pensait, tout en remarquant que le lilas sentait plus fort le soir. Un gamin en trottinette chantait du dessin animé à tue-tête. Une odeur de pommes de terre sautées venait dune fenêtre ouverte odeur de chez soi.

***

À latelier, ce soir-là, elle ne travailla pas : interdit, après dix-neuf heures, de faire vrombir la machine. Juste un détour pour récupérer le carnet de mesures. Le carnet traînait sur la table de coupe. À côté, la Lyonnaise, noire à dorures, imperturbable.

Chantal passa la main sur la carrosserie.

Merci, murmura-t-elle à voix haute.

Un peu absurde sans doute : remercier sa machine. Mais à qui adresser la gratitude pour ce renversement ? à Odette, à Marguerite, à Élodie, qui sappliquait à la coupe ? Peut-être à tous. À cet enchaînement improbable démarré sur une injustice cuisante pour finir dans cette pièce claire à haut plafond.

Elle prit son carnet, éteignit la lumière de latelier, descendit lescalier de bois.

La ville vivait son soir. Gens dans la rue, voitures, rires denfants : un vendredi lambda.

En route vers chez elle, Chantal sarrêta à lépicerie Pain-chaud, acheta une baguette aux graines, et un pot de miel artisanal vendu par une mamie du coin.

Bonsoir, salua Chantal.

Bonsoir ! La mamie rendit la monnaie. Celui-là, cest du bon miel de mai. Essayez demain matin, vous men direz des nouvelles.

Merci, jessaierai.

De retour dehors, dans son sac, du pain, du miel, un carnet, un catalogue de mercerie. Sur ses épaules, une robe en lin couleur ivoire cousue la semaine passée : manches larges, ceinture souple. Une bonne robe, agréable à porter.

Le trajet durait dix minutes. Chantal songeait à la jupe de Mme Bertrand, à la commande de fils, aux progrès dÉlodie, presque prête à couper seule les modèles simples.

Puis, elle oublia le boulot, et marcha juste.

Le ciel délavé, mauve sur louest. Les martinets filetaient lair. La vie, complexe et impromptue, tout autour.

« Le bonheur après le divorce », titreraient les magazines idiots. Comme si cétait une espèce de bonheur particulier. Chantal ny pensait pas ainsi. Simplement : voilà, je rentre chez moi. Demain, lever tôt. Il y a du travail, un métier que jaime et où je suis compétente. Il y a Odette, chez qui je vais le dimanche. Les clientes qui entrent et ressortent satisfaites. La Lyonnaise sur sa table. Et le ciel, et les martinets.

Cétait assez.

Pas de conte de fées. Pas de drame. Juste assez. Peut-être est-ce cela quon entend par « seconde jeunesse », « recommencer », « reprendre confiance » Pas dun coup. Non. Dabord une robe, puis une autre, puis un atelier, puis un appartement, puis ce soir de mai, pain et miel en poche.

Elle appela Odette.

Odette, tu es là ?

Où veux-tu que je sois ? Je regarde la télé, et toi ?

Rien, comme ça.

Petit silence.

Tu viens dimanche ?

Jarrive. Jamène ma pâte à tarte ?

Aux pommes, si ce nest pas trop demander, répondit Odette. Cest avec des pommes que je les préfère.

Va pour les pommes.

Chantal rangea son portable, grimpa jusquau troisième, ouvrit lappartement.

Une odeur de lin flottait elle avait encore coupé sur la table la veille, pendant laverse. Les chutes étaient rangées, mais le parfum persistait. Un parfum doux.

Elle fit chauffer de leau, ouvrit le pain, attaqua le miel. Il était blond, translucide.

Dehors, les martinets sagitaient encore, à la nuit tombante.

Chantal tartina le miel, goûta, pensa que la mamie avait raison : excellent.

***

Le matin arriva franc.

Mme Bertrand sonna à huit heures piles. Petite femme énergique, cheveux blancs joliment mis en plis, œil droit.

Madame Moreau, lança-t-elle du seuil. Jai apporté un exemple. Voilà une photo, cest ce style que je vise. Sobre, mais chic.

Elle sortit la photo.

Chantal étudia. Beau modèle, minimaliste. Parfait pour une silhouette pareille.

Installez-vous, je vais vous expliquer.

Mme Bertrand sassit, mains croisées.

Vous savez, dit-elle en jetant un œil à latelier, ça fait des années que je rêve de ce genre de jupe. Mais bon, en boutique, rien ne va. Une voisine ma parlé de vous. Elle affirme que grâce à votre robe, elle sest sentie femme à nouveau. Petit rire. Je trouve que cest une belle recommandation.

Cest même la meilleure, admit Chantal.

Elle ouvrit son carnet, attrapa le centimètre.

Venez là, sil vous plaît.

Mme Bertrand se leva, épaules redressées, fixa le grand miroir.

Vous savez, lança-t-elle encore, je suis à la retraite depuis quatre ans. Je croyais quà mon âge, cétait fini de faire des efforts pour son allure. Mais, après tout, pourquoi donc ? Il me reste plein dannées, jespère bien. Pourquoi traîner nimporte quel chiffon ?

Justement, fit Chantal.

Elle prit ses mesures, nota, réfléchit à la coupe. Latelier baignait de soleil, sur le parquet blond. Dans un coin, la Lyonnaise brillait calmement. Élodie arriverait à dix heures. À onze, la cliente suivanteElle séloigna du miroir pour attraper une épingle. Le soleil accrocha le bordeaux dune robe suspendue près de la fenêtre, mettant dans la pièce une lueur neuve, presque dorée. Mme Bertrand suivit du regard ce rayon, puis laissa échapper, comme une confidence oubliée :
Vous avez fait tout ça, toute seule ?
Chantal sourit, une main légère sur la taille de la jupe en devenir.
Pas toute seule, non. Avec de laide, un peu de patience. Et quelques bons coups de ciseaux.
Elles échangèrent un regard entendu, fait dadmiration tranquille et dune espèce de fraternité.

La matinée passa dans la conversation, les choix de tissus, les histoires de vie partagées en pointillés. Le monde dehors sagitait, mais dans latelier, on nentendait que le bruissement du crayon sur le papier, le chuchotement du tissu, la petite mélodie dun bonheur modeste.

Quand Élodie arriva, une brassée de tissus au bras, elle trouva Chantal affairée à mesurer le bas de la jupe, Mme Bertrand détendue, presque radieuse, devant le miroir.
Bonjour ! lança Élodie, essoufflée.
Entre, Élodie. Voici Mme Bertrand, notre muse du jour.
Mme Bertrand suivit le compliment dun clin dœil rieur.

Un instant, Chantal considéra la scène : le soleil, la promesse de la robe à naître, la jeune aide enthousiaste, la cliente pleine despoir. Rien dextraordinaire, non. Mais tout était pile à sa place, à sa façon.

Dans le reflet du miroir, elle croisa son propre regard, et sy reconnut, sûre, légère, présente. Il ny avait plus de place vide ni autour, ni en elle.

Elle pensa à Odette, à Marguerite, à toutes celles qui viendraient pousser la porte. À la vie, aux reprises, aux retouches, à la couture des jours.

Alors, Chantal posa doucement une main sur lépaule de Mme Bertrand et annonça :
Voilà, on va la faire parfaite, cette jupe. On va la faire rien que pour vous.

Et tout à coup, oui, assurément, le monde lui parut cousu dun fil solide et souple un fil invisible, mais qui tient, envers et contre tout.

Dans latelier livré à la lumière, on entendit, dans le grand silence tenu, le bruit dun ressort qui, enfin, sétait redressé tout à fait.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: