Une place dans la cuisine
Camille, tu tes endormie ou quoi ? Les invités sont déjà à table, je te signale !
La voix de la belle-mère traversa le bruit des casseroles, aussi tranchante quun couteau Laguiole bien aiguisé. Camille Dubois-Leroux ne broncha même pas. Elle connaissait bien cette voix. Cette intonation. Ce petit « je te signale » en bonus.
Deux minutes, Françoise.
Deux minutes ? Ça fait déjà quarante, des minutes !
Camille retourna les steaks hachés dans la poêle. Le crépitement répondit aussitôt, parfumant lair dodeurs doignon et dail sautés. Elle couvrit, baissa le feu, et consulta lhorloge. Restait pile huit minutes avant de servir le plat principal. Tout était organisé à la minute. Comme toujours.
De lautre côté du mur, les voix bourdonnaient. Aujourdhui, cétait spécial : les trente-cinq ans de mariage de Françoise et Jean-Pierre Leroux. Les deux fils étaient là, belle-filles incluses, quatre petits-enfants, et les voisins, Madame Marty et son mari. Camille avait cuisiné depuis cinq heures du matin : dabord du pot-au-feu, puis les salades un piémontaise, un taboulé, des assiettes de charcuterie. Ensuite, les feuilletés au fromage, car Jean-Pierre ne jurait que par ceux-là. Puis une soupe, puis ces fameux steaks à lancienne, imbibés de pain dans du lait, concoctés comme le voulait la tradition familiale. Et enfin le gâteau. Elle lavait fait la veille : un millefeuille à douze couches, unique passion pâtissière de Françoise.
Camille ôta son tablier, sarrangea les cheveux, saisit le plateau de steaks et entra dans la salle à manger.
Ah ! Enfin ! lança Françoise, sadressant à tout le monde sauf à Camille.
Les invités ronronnèrent de satisfaction. Madame Marty tendit la main vers le plat.
Chérie, les pommes de terre ? demanda son mari, Paul, le nez plongé dans son téléphone.
Japporte.
Camille repartit à la cuisine. Elle remplit un grand saladier de pommes de terre, y ajouta crème fraîche et persil, pile comme ils aiment, comme Jean-Pierre aime. Comme Paul aime.
Quand elle revint, tout le monde riait à une blague. Pas la sienne, évidemment.
Camille avait cinquante-deux ans.
Vingt-sept ans au sein de cette famille. Au début, elle et Paul sétaient installés en location. Puis ils avaient emménagé ici, dans le grand appartement familial du boulevard Saint-Sulpice, à la naissance de leur fils, Julien. Cétait soi-disant plus simple : aide garantie des parents ! Mais laide, Camille lattendait encore. Tandis que la sienne, daide, personne ne loubliait. Jamais. Ni au quotidien, ni aux fêtes. Ni le dimanche.
Camille, tu peux ramener du pain ? demanda Françoise.
Camille ramena du pain.
Et la moutarde, noublie pas.
Camille apporta la moutarde.
Elle mangea debout, appuyée au plan de travail. À table, sa place à elle était au coin, inutile dy poser les fesses puisquelle se levait sans cesse. Aussi bien rester debout.
Puis vint le gâteau.
Françoise le découpa elle-même, très solennellement, Jean-Pierre lui tenant la main. On dégaina les smartphones. Bravo pour les douze couches !
Il vient de la boulangerie ? demanda Madame Marty.
Mais non, cest maison, voyons ! répondit fièrement Françoise.
« Maison ». Camille saisit sa tasse de thé, avala une gorgée. Ne protesta pas.
Puis Jean-Pierre leva son verre pour un toast. Il parla de famille, de fidélité, affirma que la vraie richesse, cétait les enfants. Il couronna Françoise « reine du foyer ». Françoise rougit modestement. Applaudissements. Camille aussi applaudit.
Elle débarrassa ensuite la vaisselle. Lavage, rangement des restes dans des boîtes, essuyage de table, nettoyage de plaques. Déchet à la poubelle. Fin dun samedi comme tant dautres.
Paul débarqua à la cuisine vers 23 heures, une fois tout le monde parti.
Ça va ?
Ça va, répondit-elle.
Fatiguée ?
Un peu.
Il hocha la tête, se servit un verre deau, fila regarder la télé.
Cétait une soirée ordinaire. Il ne sétait rien passé. Ou alors, il sétait passé un tout petit quelque chose, discret, genre fissure dans une fenêtre quon ne voit qu’une fois que la vitre vole en éclats.
Camille éteignit la lumière, resta un moment dans le noir, à respirer lodeur du steak et de loignon. Lodeur de sa journée.
Puis elle alla se coucher.
Les trois semaines suivantes passèrent sans surprise. Elle préparait les petits-déjeuners, déjeuners, dîners. Lançait des lessives. Repas de marché. Courses alimentaires. Menus savamment planifiés, puisque Paul détestait la semoule, que Jean-Pierre refusait le poisson la semaine, et que Françoise était « à la diète » (sauf les jours où ça ne larrangeait pas). Camille gardait tout ça bien en tête. Sans jamais rien oublier.
Elle était comptable dans une petite entreprise. Trois jours sur sept. Le reste, consacré à la maison.
Ce vendredi-là, tout a commencé par un détail.
Elle avait fait du poulet à la crème pour le dîner. Une recette safe, qui faisait toujours lunanimité. Mais ce soir, Françoise débarqua à limproviste, chargée de pommes du jardin.
Ah, du poulet Encore à la crème. Tu sais que Paul a des remontées à cause de la crème, non ?
Oui, répondit calmement Camille. Cest de la légère, quinze pour cent. Cest lui qui ma demandé cette recette.
Bah, moi jaurais cuisiné sans crème, cest tout.
Oui, Françoise.
La belle-mère sassit, sortit son téléphone.
Dailleurs, jai croisé Madame Mercier hier, notre ex-voisine. Sa belle-fille travaille comme cuisinière en cantine. Grâce à elle, Madame Mercier mange toujours frais, préparation maison.
Camille attendait la suite.
Peut-être quil faudrait que tu cherches « un vrai travail », tu crois pas ? Trois jours par semaine, cest un peu Voilà. Tu pourrais ramener plus, au lieu de jongler.
Camille retourna le poulet, regarda sa belle-mère.
Je travaille déjà, Françoise.
Enfin, cest toi qui vois. Je dis ça comme ça.
Elle, elle « disait ça comme ça ». Toujours. Jamais méchamment, jamais en haussant la voix. Juste avec ce ton. Presque par hasard.
Camille mit le couvercle, baissa le feu. Soudain, elle sentit un pincement à lintérieur. Pas le premier. Mais ce soir-là, il serrait plus fort.
Le lendemain, elle appela sa vieille amie denfance, Chantal Lefèvre, bibliothécaire à lautre bout de Paris, divorcée et heureuse comme elle disait.
Chan, quoi de neuf ?
Routine. Et toi ? Tas la voix du fond du gouffre.
Tout va bien.
Camille.
Silence.
Je suis vidée, Chan. Et ce nest pas la fatigue du taf, tu vois ? Juste lusure.
Son amie ne fit pas de la psychologie à deux sous. Elle demanda seulement :
Tu viendras ?
Un de ces jours.
Plus tôt tu viens, mieux cest. Jai du temps, du thé et de la conversation.
Camille sourit pour la première fois depuis trois jours.
Puis vint ce fameux samedi.
Paul invita son frère Stéphane et sa femme Virginie pour dîner. Du typique Paul : annonce le vendredi soir.
Si Stéph et Virginie passent demain, ça te va ?
Vers quelle heure ?
Dix-neuf, à la française.
Daccord.
Elle ne fit pas dhistoire. Samedi, debout à huit heures, course au marché : viande, herbes, pommes de terre, aubergines. Menu de circonstance : gigot rôti, salade grecque, velouté de potiron, crêpes au fromage blanc pour le dessert. Classique.
À treize heures, tout cuisinait. Le gigot au four, la soupe sur le feu, la pâte à crêpes au repos au frigo.
À quinze heures, Françoise débarqua. Encore sans prévenir.
Ah, on fait la fête ? On ne ma pas avertie.
Stéphane et Virginie viennent dîner, répondit Paul.
Daccord. Elle fonça à la cuisine, ouvrit le four. Camille, tu as mis des épices ?
Oui.
Lesquelles ?
Romarin, thym, ail.
Oh, Jean-Pierre naime pas le romarin.
Jean-Pierre nest pas invité ce soir.
Silence. Puis Françoise reprit, calmement :
Comment ?
Camille se retourna, sans hésiter.
Ce soir, cest pour Stéphane et Virginie. Jean-Pierre naime pas le romarin mais il nest pas là. Donc, gigot au romarin. Cest meilleur.
Françoise la fixa, comme si elle venait de voir un extra-terrestre.
Très bien, lança-t-elle, puis sortit.
Camille lentendit chuchoter à Paul. Il finit par venir dans la cuisine.
Camille, quest-ce qui te prend ?
Rien. Je cuisine.
Tu nétais pas obligée de lui parler comme ça.
Je ne lui ai rien dit de mal.
Tu las vexée.
Pour quoi exactement ?
Il neut pas de réponse. Mais il la regardait comme si elle venait de commettre un crime quelquun doit toujours être coupable de toute façon, et cest plus simple si cest elle.
Stéphane et Virginie arrivèrent à dix-neuf heures, joyeux, une bouteille de vin et des chocolats « Richelieu » sous le bras. Le repas fut réussi : gigot juteux et doré, velouté crémeux, tout le monde se resservit généreusement.
Camille, tu as complètement raté ta vocation, lança Virginie en sétirant, repue.
Merci.
Sans blague. Je ne sais même pas faire cuire des pâtes. Respect.
On sy met vite, rassure-toi.
Ouais, mais la flemme. Virginie éclata de rire. Chez nous, cest livraison, la base.
Vous ne crevez pas la dalle, plaisanta Stéphane.
Perso, jaime bien comme ça, approuva Virginie, balayant la table du regard. Regardez comme Camille se donne du mal !
Se donne du mal. Camille débarrassa les assiettes, amena les crêpes, mit la bouilloire en marche.
Allez, viens tasseoir ! sexclama Virginie. Arrête ton marathon.
Camille sassit. Se versa un thé. Prît une crêpe pour la forme.
Soudain, Stéphane sadressa à Paul :
Dis, maman disait que vous vouliez refaire la cuisine ? Camille, ten as parlé ?
On a évoqué ça, dit Camille prudemment.
Maman raconte partout que tu veux tout changer, et quelle nest pas daccord.
Françoise vit chez elle, moi chez moi. Deux cuisines, deux mondes.
Logique, haussa les épaules Stéphane.
Pas si vite, fit remarquer Paul. Cest quand même chez elle ici.
Camille leva la tête.
Chez qui, Paul ?
Bah chez ses parents, ils ont tout fait ici.
Et nous vivons là depuis vingt ans.
Et alors.
Silence de plomb sur la table. Virginie finit sa crêpe dans son coin. Stéphane sen resservit.
Elles sont bonnes tes crêpes, commenta-t-il.
On ne reparla plus du sujet.
La nuit, Camille fixait le plafond. Paul respirait fort à côté, bercé par son sommeil. Elle pensait à ce quil avait dit le soir-même : « Cest chez elle ». Pas chez nous. Ni chez toi, non. Juste chez elle, donc, pas chez Camille.
Vingt ans de cuisine, de petits matins huileux et parfumés. De bras dans la pâte, de vaisselle, de tablier. Vingt ans dempreintes, invisibles. Et ce nétait toujours pas « chez elle ».
Le lendemain, elle recommença, café, porridge, tout comme dhabitude.
Deux semaines de routine filèrent.
Puis vint le grand dîner danniversaire. Trente-cinq ans.
Camille s’était organisée deux jours à lavance. Menu validé avec Françoise. Elle voulait tout : pot-au-feu, plat chaud, deux salades, des tourtes favori de Jean-Pierre, et un gâteau. Camille nota tout. Demanda combien dinvités. Françoise : « Quatorze, peut-être quinze. Je confirme. »
Confirmation le vendredi soir : dix-sept !
Camille refit ses courses en urgence.
Samedi, lever à quatre heures du matin.
Le pot-au-feu avait trempé toute la nuit. Elle écuma prudemment le bouillon, goûta : nickel, ferme et limpide.
Puis la pâte à tourtes. Camille ladorait : tiède, vivante, souple sous la paume, parfumée à la levure. Sa mère lui revenait en tête : « Faut écouter la pâte. Elle parle. »
Sa mère nétait plus là depuis huit ans.
Tout en pétrissant, Camille pensait à elle. À sa façon doccuper la cuisine. À ces vieilles chansonnettes de lancien temps, que plus grand monde ne fredonne.
À dix heures, les tourtes prêtes. À midi, salades. Vers quatorze, le plat chaud dans le four. Timing parfait.
Les premiers invités arrivèrent dès quinze heures.
Camille réceptionnait les manteaux, faisait patienter au salon, portait des amuse-bouches, surveillait le plat, la bouilloire, discutait avec les invités tout en fouettant la sauce.
Camille, je lance les tourtes ? se demanda-t-elle à elle-même, en l’absence de bras droits.
Elle servit les tourtes. Succès immédiat.
Ah, du fait maison ! exulta Madame Bernard, vieille amie des Leroux.
Oui, cest Camille qui sen est occupée, rappela Stéphane.
Chapeau ! applaudit-elle, tout en se tournant vers Françoise. Tu as une belle-fille en or.
Ça va, elle gère, tempéra Françoise.
Camille replongea en cuisine.
À seize heures, elle sortit le plat principal, lourd, quelle porta à deux mains. Épaule contre porte, elle entra en salle.
Enfin ! sécria Françoise, voix de stentor. On pensait que tu nous avais oubliés !
Quelques rires polis.
Camille posa le plat. Jean-Pierre sémerveilla :
Sublime. Bravo.
Tu as fait la purée à part ou avec ? demanda Paul.
À part, ça arrive.
Et hop, retour cuisine.
Cest à ce moment quelle entendit la phrase.
Mme Bernard demandait discrètement à Françoise, mais dans un calme général, tout sentendait.
Elle fait quoi, Camille, comme boulot ?
Comptable, trente pourcent du temps quelque part. Mais bon, sa vraie place, cest la cuisine. Et cest pas près de changer.
« Sa place, cest la cuisine. Et cest pas près de changer. »
Camille resta droite dans lembrasure. Dos à la salle. Face au four.
Mme Bernard toussa. Petit rire sec.
Quelquun doit bien nourrir la famille !
Exactement, confirma Françoise.
Camille attendit une seconde. Puis servit la purée. Tout sourire.
Merci, Camille, glissa quelquun.
Elle acquiesça. Sassit à sa place, dans langle. Remplit son verre deau, pas de vin.
Mangea sans bruit. Répondit aux questions. Sourit quand il fallait. Desservit. Aména la suite. Découpa le gâteau.
« Sa place, cest la cuisine. Et cest pas près de changer. »
La nuit suivante, elle ne dormit pas.
Elle ressassait tout ça, non pas en rage, mais en pesant chaque mot. Sa place, la cuisine. Vingt-sept ans. Cinq heures debout. Les mains dans la farine, la pâte, leau chaude. Les plats pour dix-sept. Des mains invisibles. Juste le résultat.
Sa route. Toujours au même endroit.
Paul dormait. Elle le regardait dans la pénombre. Un visage familier. Dun homme quelle connaissait mieux que lui-même : il déteste la chaleur, a mal à lépaule droite depuis le lycée, il naime pas la semoule mais mange si vraiment faim. Un type gentil, au fond. Juste aveugle.
Camille se leva, enfila sa robe de chambre. Direction cuisine.
Lumière. Bouilloire.
Cuisine impeccable. Tout rangé, lavé, organisé. Par elle.
Elle se fit une tisane. Sortit son téléphone. Écrivit à Chantal.
« Chan, tu dors ? »
Cinq minutes plus tard : « Non, je bouquine. Quy a-t-il ? »
Camille regarda lécran, puis écrivit : « Rien. Jai juste besoin de venir. Demain possible ? »
Chantal : « Biensûr ! Je tattends. »
Au matin, Camille fit café, œufs au plat, tomates. Mit la table. Paul sortit, lair ensommeillé.
Salut.
Salut, répondit-elle.
Elle servit le café, posa la tasse. Le fixa.
Paul, faut quon parle.
Moui, marmonna-t-il.
Je veux partir.
Où ça ?
Chez Chantal. Quelques jours.
Il leva la tête, ahuri.
Pour quoi faire ?
Rien. Prendre lair.
Il la scruta. Puis haussa les épaules.
Daccord. Et moi, je fais comment ?
Ya des steaks au frigo. De la soupe dhier. Raviolis surgelés aussi.
Et après ?
Vous gérerez.
Elle partit le dimanche, après déjeuner. Une valise. Petite.
Chantal laccueillit à bras ouverts, sans rien demander. Simplement en la serrant. Direction la cuisine.
Viens boire un thé.
Jusquà minuit, elles papotèrent dans la petite cuisine, ambiance cosi géraniums sur la fenêtre, abat-jour vintage. Chantal fit une infusion verveine-citron. Biscuits sortis pour loccasion. Camille se livra, en désordre parfois, se tut parfois.
Tu sais, conclut Camille, je ne suis même plus en colère. Juste crevée. Pas par la maison. Par le fait dêtre invisible.
Je comprends, souffla Chantal. Parfaitement.
Que faire, maintenant ?
Je ne sais pas. Mais surtout, ne repars pas tout de suite.
Camille hocha la tête. Saisit sa tasse. La chaleur la réchauffait vraiment.
Trois jours plus tard, Paul téléphona.
Dis, tu rentres quand ?
Je ne sais pas encore.
Comment ça, tu sais pas ? Les placards sont vides.
File faire les courses !
Silence.
Mais je ne sais pas cuisiner.
Tu sais faire des œufs ?
Oui, des œufs, ça va.
Alors fais des œufs.
Elle raccrocha, resta là puis éclata de rire. Pour la première fois depuis longtemps.
Le quatrième jour, Chantal proposa :
Tiens, info de dernière minute. Jai une amie à lécole de cuisine du quartier. Ils cherchent une prof pour les ateliers pâtisserie et cuisine familiale. Ce nest quun remplacement, mais si ça te dit
Camille la regarda, dubitative.
Je ne suis pas prof.
Tu cuisines mieux que nimporte quel prof, je sais, ça fait vingt ans que je goûte !
Ils veulent sans doute des diplômes.
Tente le coup, on verra.
Deux jours plus tard, Camille se retrouvait face à la directrice de lécole « Saveurs de Paris », une femme énergique dune quarantaine dannées.
Chantal dit que vous êtes une chef née. Vos spécialités ?
Camille réfléchit.
Cuisine française maison. Pâtisserie, brioches, pâtes feuilletées. Viandes, conserves, soupes, pâtes, un peu ditalien.
Vous faites vos pâtes vous-même ?
Toujours. Jamais de poudre !
La directrice esquissa un sourire.
Parfait. On tente un atelier découverte. Si ça plaît, contrat.
Le test eut lieu vendredi. Sujet : pain au levain maison.
Camille dormit mal la veille, se traitant dinsensée. Jamais donné cours de sa vie. Que dira Paul ? Et Françoise ? À quoi bon se soucier de leur avis, à vrai dire ?
Vendredi, la voilà devant huit élèves. Moyenne dâge très large, surtout des femmes, une jeune de vingt-cinq ans, toutes curieuses.
Camille dit bonjour. Remplit un saladier de farine.
On va commencer simplement : un bon pain commence avec les mains. Pas avec la recette. Avec le ressenti de la pâte, ici. Voyez, quand elle commence à se détacher et devient toute lisse, cest là que la magie opère. Aucun minuteur ne remplace des mains.
Elle racontait, pétrissait, montrait les gestes. Comment plier la pâte, jauger la température de leau, laisser reposer sans se précipiter.
La plus jeune demanda :
Et si on rate ?
On réussit au troisième essai, répondit Camille. Cest normal. Et la pâte ne vous en voudra pas.
Le groupe rit franchement.
La directrice observa la scène. Après le cours :
Vous avez lart dexpliquer.
Jy avais jamais pensé.
Cest pour ça que ça marche. Cest vivant. On commence lundi ?
Contrat signé, trois fois par semaine, payée à lheure. Mieux que la compta.
Elle appela son patron et posa son congé.
Puis appela Paul.
Paul, jai un boulot. Je donne des cours de cuisine.
Quoi ? Et tu reviens quand ?
Je sais pas encore.
Tes sérieuse ?
Très.
Long silence.
Ma mère dit que tu fais la tête.
Non. Je suis juste épuisée, Paul.
Fatiguée de quoi ?
Elle réfléchit.
Fatiguée dêtre invisible, Paul. Vingt-sept ans sans exister. Ya du pain, des chemises propres, une belle table, mais moi jamais.
Silence.
Camille
Je ten veux pas. Je constate.
Il najouta rien. Elle entendit son désarroi.
Je te rappelle, lâcha-t-il enfin.
Ça marche.
Deux semaines passèrent. Camille vivait chez Chantal, donnait des coups de main et cuisinait, mais quand Chantal disait merci, cétait pour de bon. Pas une formule.
Un soir, Chantal lui dit :
Tu as changé.
Ah bon, comment ?
Je ne sais pas plus paisible. On dirait que tu nes plus aux aguets.
Camille réfléchit.
Tu as raison, sûrement.
À lécole, elle était attendue. Les groupes se remplissaient vite. Plusieurs élèves venaient pour « le cours de Camille », bouche-à-oreille oblige.
Vous avez ce je-ne-sais-quoi, confia la directrice. On sent ce que vous donnez.
Camille donnait. Là, on remarquait.
Paul finit par venir quinze jours plus tard. Il appela avant, Chantal séclipsa vite. Ils sassirent dans cette petite cuisine aux allures de refuge.
Camille, retourne à la maison.
Elle le fixa. Il avait maigri, lair las.
Pourquoi ?
Pour tout. Toi, la famille. Je suis seul, là.
Trois semaines. Jai été seule vingt-sept ans.
Il se pencha sur la table.
Je ne réalisais pas.
Je sais.
Alors quoi ? Divorce ?
Je sais pas. Peut-être pas. Mais ce sera différent. Jai un travail normal désormais. Fini la bonne à tout faire ni pour toi, ni pour ta mère.
Maman ne voulait pas être blessante.
Paul. Écoute bien. Je ne parle pas de blessure. Mais de ce quelle a dit devant tout le monde. « Sa place, cest la cuisine. » Tu comprends ?
Il releva les yeux.
Tu as entendu.
Oui. Et pas que ça. Vingt-sept ans pareils.
Silence.
Elle avait tort, murmura-t-il. Et moi aussi. Jai rien vu.
Oui.
Il semblait redevenir lhomme quelle avait aimé : perdu mais honnête.
Que dois-je faire ? osa-t-il.
Commence simple. Apprends à cuisiner une soupe.
Il sourit presque.
Sérieusement ?
Très. Cest facile. Oignon, carotte, pomme de terre. Je peux texpliquer, je donne cours maintenant.
Il la regarda longtemps.
Tu reviendras ?
Camille réfléchit, vraiment. À lappartement du boulevard Saint-Sulpice, à lodeur du beurre fondu le matin, à Paul, à tout le passé. La vie, parfaite ou pas, restait la vie. Et elle navait ni dix-huit ans, ni quatre-vingt-dix.
Peut-être. Mais pas tout de suite. Il me faut encore un peu de temps.
Combien ?
Autant quil faudra.
Il repartit. Camille resta à la fenêtre. Géranium rose sur le rebord, automne derrière les carreaux.
Elle se leva. Attrapa farine, beurre, œufs. Prépara de la pâte. Juste comme ça. Pour elle.
La pâte était tiède et vivante sous la paume.
Elle pétrissait sans rien penser.
Un mois plus tard, la directrice proposa un CDI.
On ne veut plus dintérimaires. On a besoin de vous trois cours par semaine, un atelier mensuel. Voici les conditions.
Camille lut. Le salaire nétait pas mirobolant mais synonyme de liberté.
Jaccepte, répondit-elle.
Elle signa, respira lair de lautomne sur le perron.
Appela Chantal.
Jai mon poste fixe.
Génial ! On fête ça ?
On fête ça. Je cuisine.
Évidemment.
Elle sourit.
Paul et elle échangèrent plusieurs appels, sans prise de tête. Il racontait sa cuisine : les œufs au début, puis réclama la recette du pot-au-feu. Camille expliqua. Il rappela, perplexe :
Il est un peu acide, cest normal ?
Tu as mis trop de vinaigre, je suppose
Deux fois une cuillerée, comme tu disais.
Une cuillère à soupe ou à café ?
Pause.
Ça change tant que ça ?
Elle rit. Lui aussi.
Fin octobre, il revint. Avec des fleurs des chrysanthèmes automnales. Camille adorait, il nen avait jamais offert, « ça ne servait à rien ». Maintenant, il apportait.
Elles sont belles, dit-elle.
Je savais que tu aimerais.
Ils prirent un thé, bavardèrent de tout. De lécole des petits-fils. Que Stéphane et Virginie songeaient à déménager. Que Jean-Pierre allait mieux.
Maman veut te parler, lâcha Paul, soudain grave.
Camille se raidit.
Je vois.
Elle cuisine toute seule, tu sais. Elle a même tenté un gâteau. Fiasco mais cest déjà ça.
Camille sourit doucement.
Tant mieux.
Elle regrette ce quelle a dit devant tout le monde.
Tant mieux.
Tu lui parleras ?
Oui. Quand je serai prête. Pas ce soir.
Je comprends.
Pour une fois, il ne précipita rien. Dhabitude, il exigeait que « tout sarrange » sur le champ. Là, il commençait, peut-être, à attendre.
Avant de partir, il sarrêta dans lentrée.
Camille.
Oui.
Tu avais raison. Jétais aveugle. Désolé.
Elle hocha la tête. Pas de « ce nest pas grave ». Car rien nétait effacé. Mais peut-être, quelque chose redeviendrait normal. Un jour.
Appelle-moi demain, glissa-t-elle. On discutera de ton pot-au-feu.
Promis.
La porte claqua.
Camille resta un moment. Puis direction la cuisine. Bouilloire. Regard vers la ville, les réverbères allumés, jaunes et doux.
Elle songea à son prochain cours la pâte sablée quil faut pétrir froid. Pas trop vite, sinon, tout fout le camp, ça sémiette.
Ça, elle saurait lexpliquer. Finalement.
Leau frémissait déjà, elle versa son thé. Sassit face à la fenêtre.
Quelque part, dans Paris, sa vie laissait passer le passé et le futur. Elle ignorait encore comment les assemblerait. Si elle retournerait sur le boulevard Saint-Sulpice, ou ailleurs. Ou même, une troisième voie, pas encore connue.
Mais ce soir-là, elle sirotait son thé chez Chantal, gagnait ses euros, apprenait aux autres à écouter la pâte. Cétait la vérité du moment.
Et cela lui suffisait.
Le lendemain, Paul appela à midi :
Pot-au-feu !
Alors ?
Réussi. Avec de la couleur !
Tu nas pas massacré les légumes.
Non, jai suivi la recette.
Bravo.
Pause.
Et toi, Camille, ça va ?
Très bien, répondit-elle. Et cétait vrai.