Une place dans la cuisine
Éloïse, tu tes endormie là-bas ? Les invités sont déjà à table, tu sais !
La voix de la belle-mère fendit le brouhaha de la cuisine comme la lame dun couteau dans un camembert crémeux. Éloïse Martin nen tressaillit pas. Depuis longtemps déjà, elle avait apprivoisé cette voix, ce ton sec, ce « tu sais ! » prononcé comme une gifle.
Jarrive, Madame Lefèvre, encore une minute.
Quelle minute ! Voilà déjà quarante minutes quon attend !
En silence, Éloïse retourna les paupiettes de veau. Ça grésilla, ça emplit la pièce de cette odeur de beurre et dail. Elle remit le couvercle, baissa encore le feu et fixa du regard lhorloge. Il lui restait huit minutes pour le service. Tout avait été calculé. Comme à chaque fois.
Les voix bruissaient de lautre côté du mur. Un jour tout particulier aujourdhui : les trente-cinq ans de mariage de Solange et Marcel Lefèvre. Les deux fils, les belles-filles, les quatre petits-enfants, les voisins Paul et Françoise Duval. Éloïse était debout depuis cinq heures. En premier, elle avait lancé les rillettes, puis les salades : piémontaise, « Méli-mélo », les traditionnels plateaux de charcuterie. Après, les petits feuilletés au fromage Marcel nen voulait pas dautres , puis la soupe à loignon. Enfin les paupiettes maison, trempées dans du lait comme faisait sa mère. Et le gâteau. Un mille-feuille cuisiné la veille, parce que Solange naimait quune seule chose au monde : le mille-feuille, fait maison, bien haut.
Éloïse ôta son tablier, suspendit la cordelette, lissa ses cheveux, saisit le plat de paupiettes et entra au salon.
Enfin ! lança Solange, sadressant à tout le monde sauf à elle.
Les invités applaudirent avec entrain. Françoise sempressa de se servir.
Éloïse, où sont les pommes de terre ? demanda son mari Benoît sans lever les yeux de son portable.
Jy vais.
Retour à la cuisine, pommes de terre vapeur dans le saladier, crème fraîche, persil. Comme ils voulaient, comme laimait Marcel, comme aimait Benoît.
Quand elle revint, la tablée riait déjà dune blague, pas la sienne.
Éloïse avait cinquante-deux ans.
Vingt-sept de plus avaient filé au sein de cette famille. Au début, cétait un petit deux-pièces avec Benoît, puis ils avaient emménagé ici, dans le grand appartement Lefèvre, avenue des Platanes, à la naissance de Pierre. Cétait « plus pratique, tes parents taideront ». Mais laide, Éloïse la vit peu. Par contre, donner, ça oui. Tous les jours. À chaque fête. Chaque dimanche.
Éloïse, ramène du pain, exigea Solange.
Éloïse apporta du pain.
Et la moutarde noublie pas.
Éloïse apporta la moutarde.
Debout près du plan de travail, elle mangeait ainsi. Car sa place à table se trouvait tout au bout, toujours prête à se lever. Alors, pourquoi y prendre place ?
Puis, vint le gâteau.
Solange le coupa elle-même, solennelle, main posée sur celle de Marcel. Les flashs crépitèrent. Les invités sextasièrent devant les couches.
Il vient de la boulangerie ? demanda Françoise.
Mais non ! répondit Solange Il est à nous, fait maison.
« À nous. » Éloïse but une gorgée de thé. Se tut.
Après, Marcel leva son verre. Un toast sur la famille, la fidélité, la vraie richesse des enfants. Il qualifia Solange de gardienne du foyer. Solange eut un sourire pinçant. Les applaudissements fusèrent.
Éloïse applaudit, elle aussi.
Puis, elle débarrassa. Lava assiettes et verres, rangea les restes dans des boîtes, essuya la table, briqua la gazinière, descendit les ordures. Une fin de fête très ordinaire.
Benoît entra vers onze heures, quand tout était calme.
Tout va bien ?
Oui, dit-elle.
Tu es fatiguée ?
Un peu.
Il hocha la tête. Se versa de leau du robinet. Sattabla devant la télé.
Une soirée banale. Rien narriva. Et pourtant, quelque chose vacilla. Infime, invisible, comme une fissure que le verre navoue que lorsquil éclate.
Éloïse éteignit la lampe. Resta dans la pénombre de la cuisine. Lodeur de veau, dail, sonde du jour finissant.
Puis, elle alla sendormir.
Trois semaines suivirent, comme dhabitude. Petits-déjeuners, déjeuners, diners. Linge à laver. Linge à repasser. Marché du matin. Paniers pleins. Menus à imaginer pour la semaine : Benoît détestait le boulgour, Marcel refusait le poisson en semaine, Solange « au régime », mais seulement à sa convenance. Éloïse gardait tout ça en tête. Sans carnet.
Elle officiait comme comptable dans une petite agence. Trois jours la semaine. Le reste, pour la maison.
Le vendredi, tout commença par un détail.
Le dîner : poulet à la crème. Recette sûre, réconfortante, que tous mangeaient sans tergiverser. Solange débarqua, comme souvent, sans prévenir, bras rempli de pommes du jardin.
Ah du poulet commenta-t-elle en jetant un œil dans la casserole. Encore de la crème ? Mais Benoît ne supporte pas la crème, tu ne savais pas ?
Je savais, répondit Éloïse, paisible. Cest une crème légère, quinze pour cent. Il ma demandé cette recette.
Ah, bon, bon. Jaurais mijoté sans tout ce laitage.
Très bien, Madame Lefèvre.
Solange sassit, sempara du téléphone.
À propos, tu as croisé récemment Mme Renard, la voisine dautrefois ? Sa belle-fille est chef dans un resto. Et bien elle raconte que Mme Renard mange bien. Plats frais, tradition, rien dindustriel.
Éloïse attendit la suite.
Je me disais, peut-être tu devrais changer de boulot, trouver un « vrai ». Trois jours par semaine, cest quoi ça ? Tu pourrais vraiment gagner ta vie au moins.
Éloïse retourna le poulet, prit sur elle.
Je gagne ma vie, Madame Lefèvre.
Bon enfin moi je dis ça Cest tout.
Elle « disait ça », toujours sucrée, sans colère ni éclats, jetée comme par mégarde.
La casserole refermée, feu doux, Éloïse sentit se resserrer quelque chose une étreinte familière, mais ce soir, plus aiguë.
Le lendemain, Éloïse appela son amie denfance, Claire Baudoin, bibliothécaire, divorcée depuis quinze ans, qui jurait être heureuse.
Claire, toi ça va ?
Moi oui. Et toi ? Ta voix me dit que non.
Tout va, répondit Éloïse.
Éloïse
Pause.
Je suis fatiguée, Claire. Juste fatiguée.
Pas de leçon, pas de conseil. Juste :
Tu viens boire un thé ?
Un jour, oui.
Viens vite. Jai du thé, jai des oreilles.
Éloïse sourit. Une première en plusieurs jours.
Puis vint ce fameux samedi.
Benoît, toujours prompt, propose la veille :
Tu veux bien que Paul et Léa viennent dîner demain ?
À quelle heure ?
Vers sept heures.
Daccord.
Pas un mot de plus. Debout à huit heures, marché : viande, herbes, pommes de terre, aubergines. Menu : rôti au four, salade niçoise, soupe de potiron, crêpes au fromage frais. Classique du samedi.
À treize heures, four allumé, soupe en marche, pâte à crêpes au frais.
À quinze heures, Solange, encore sans prévenir.
Oh, vous avez du monde ? On mavait pas avertie.
Cest Paul et Léa qui viennent, fit Benoît.
Je vois fouillant dans le four Tu as mis des épices, Éloïse ?
Oui.
Lesquelles ?
Romarin, thym, ail.
Ouh ! Marcel ne supporte pas le romarin.
Marcel nest pas invité ce soir.
Un court silence glissa. Puis Solange, tout bas :
Pardon ?
Éloïse, les yeux droits, depuis la cuisinière.
Ce dîner est pour Paul et Léa. Marcel nest pas là, ce sera au romarin. Cest meilleur, voilà tout.
Solange la scruta : comme si elle voyait Éloïse pour la première fois. Puis pincement de lèvres.
Très bien. Elle séclipsa au salon.
Éloïse perçut la voix basse de Solange à Benoît au loin. Puis Benoît vint à elle.
Éloïse, ça va pas ?
Ça va. Je cuisine.
Pourquoi répondre comme ça ?
Je nai rien dit de mal.
Elle est contrariée, cest tout.
Par quoi ?
Pas de réponse. Pas de vrai motif, mais toujours, il fallait un coupable. Et le coupable, depuis toujours, cétait elle.
Paul et Léa arrivèrent joyeux, bras chargés dun Bordeaux et de « madeleines Richelieu » du commerce. Le dîner fut réussi : le rôti doré, la soupe veloutée, les compliments pleuvaient.
Tu as un don, Éloïse, sécria Léa, accoudée.
Merci.
Non, mais franchement. Moi, je ne saurais pas faire tout ça.
Ça viendra.
Je suis trop paresseuse ! éclata Léa. On vit sur la livraison, nous.
Vous vivez bien, fit Paul.
Vous aussi, répondit Léa, balayant la tablée. On voit à quel point tu tinvestis, Éloïse.
Elle s’investit. Éloïse desservit, apporta les crêpes, le thé.
Éloïse, assied-toi, enfin Léa. Arrête de courir.
Éloïse sassit. Se servit un peu de thé, une crêpe.
Dis, demanda Paul à Benoît, alors, ce projet de refaire la cuisine, cest vrai ? Éloïse, tu veux vraiment changer tout ça ? Maman disait que Solange ne voulait pas.
On en a parlé, répondit Éloïse prudemment.
Maman dit que tu veux tout refaire et quelle refuse.
Solange habite chez elle, moi je vis ici. Deux cuisines différentes.
Cest logique, haussa Paul.
Pas tant, glissa Benoît. Cest quand même chez mes parents, tout ça.
Éloïse releva les yeux.
Chez qui, Benoît ?
Ben, cest la maison familiale. Ils ont tout bâti ici.
On y vit depuis vingt ans.
Oui, et alors ?
Le silence tomba, épais comme une nappe. Léa regarda son thé, Paul reprit une crêpe.
Elles sont délicieuses.
Personne ne reprit la discussion.
La nuit, Éloïse regardait le plafond. Benoît à côté, dormant paisiblement. Les mots du dîner lui revenaient. « Cest quand même chez eux. » Leurs. Jamais notre, ni ton. Toujours éloigné. Étranger.
Vingt ans de cuisine : rissoler, pétrir, battre, laver, éponger, penser à tout. Ce foyer respirait ses mains. Mais restait étranger.
Au matin, le même rituel. Café, porridge.
Deux semaines identiques.
Puis, arriva lanniversaire de mariage. Trente-cinq ans.
Éloïse anticipa deux jours avant. Liste des plats, validation par Solange : rillettes, plats chauds, deux salades, pâtés en croûte pour Marcel et surtout le gâteau. Noté. Combien ? Quatorze, peut-être quinze, à confirmer.
Le vendredi soir : dix-sept personnes.
Encore le marché, dernières provisions.
Samedi, réveil à quatre heures.
Rillettes lancées la veille. Préparées, refroidies. Tarte à la tomate, réussie, les mains dans la farine, souvenir dune mère disparue depuis huit ans. Elle se revit gamine, regardant la farine blanche sur les coudes de sa mère, douce chanson fredonnée.
Rillettes prêtes à dix heures. Salades à midi. Plats chauds. Éloïse était dans les temps.
Les invités arrivent à trois heures.
Accueil, manteaux, mise en bouche, plats. Éloïse gère tout en ballet, surveille le four, répond, sourit, surveille la théière, remue une sauce.
Éloïse, est-ce quon peut servir les pâtés ? demanda-t-elle tout haut, pour elle seule.
Elle apporta les pâtés. Joie générale.
Oh, du fait maison ! sexclama une invitée, Martine, vieille amie des Lefèvre.
Oui, cest Éloïse qui a cuisiné, dit Paul.
Chapeau, complimenta Martine, se tournant vers Solange. Tu as une perle, Solange, une vraie maîtresse de maison.
Bah, elle sen sort. répondit Solange.
Éloïse retourna à la cuisine.
À seize heures, elle servit le plat chaud. Grand plat imposant. Poussant la porte de la hanche, elle fit son entrée.
Enfin ! tonna Solange à la cantonade. On croyait mourir de faim !
Quelques rires complices, rien de malveillant.
Éloïse posa le plat, se redressa.
Magnifique, approuva Marcel.
Tu mets les pommes de terre à part ou avec ? demanda Benoît.
Je reviens.
Elle partit à la cuisine.
Mais cest en sortant quelle entendit.
Martine interrogeait doucement Solange dans un vide sonore qui résonne soudain.
Elle fait quoi comme métier, Éloïse ?
Comptable, répondit Solange. Trois jours par semaine, au noir je crois. Mais surtout, sa vraie place cest à la cuisine. Là où elle est bien, si tu veux mon avis.
« Sa vraie place. Là où elle est bien. »
Éloïse stoppa. Dos au salon. Visage face à la gazinière.
Martine ricana, court, sec.
Après tout, il faut bien quelquun pour faire à manger.
Exactement acquiesça Solange.
Une seconde hésitante. Puis Éloïse apporta les pommes de terre. Revint en salle. Posé le plat.
Merci, Éloïse, lança quelquun.
Elle acquiesça. Sasseya, toujours à son bout de table, se versa de leau. Pas de vin. Juste de leau.
Elle mangea en silence. Répondait si on linterrogeait. Souriant quand il faut. Débarassait, ramenait la suite, coupait le gâteau.
« Sa place à la cuisine. Là où elle est bien. »
Cette nuit, le sommeil fuit.
Allongée, répétant ces mots. Sans colère, plutôt en les tournant, les frottant contre la mémoire. Vingt-sept ans de cuisine. Cinq heures, quatre heures du matin. Mains dans la farine, la pâte, leau brûlante, portant des plats pour dix-sept sans visage. Mains invisibles. Seul compte le résultat.
Où mène cette place ? Vers un lieu déjà foulé vingt-sept années.
Benoît dormait. Elle le regardait. Un bon visage, connu, aimé quelle connaissait mieux que lui. Quil ne supportait pas la chaleur. Quil avait lépaule droite douloureuse. Quil ne mangeait pas de boulgour sauf sil avait faim. Quil était doux, en somme. Juste aveugle. Totalement.
Doucement, Éloïse se leva. Enfila sa robe de chambre. Gagna la cuisine.
Alluma la lumière. Mit la bouilloire.
Cuisine impeccable, nette, chaque objet à sa place. Placés de ses mains. Ce même soir.
Elle versa une tasse de thé. Sortit son téléphone. Une conversation avec Claire.
Elle écrivit : « Claire, tu dors ? »
Cinq minutes plus tard : « Non, je lis. Quy a-t-il ? »
Un instant devant lécran. Puis : « Rien. Je veux juste venir. Demain, cest possible ? »
Claire répondit aussitôt : « Bien sûr. Je tattends. »
Au matin, Éloïse fit café, petit-déjeuner : œufs, toasts, tomates finement coupées. Prépara la table. Benoît arriva, flou, sassit.
Bonjour.
Bonjour, fit-elle.
Elle lui versa du café. Le regarda droit.
Benoît, il faut quon parle.
Hum, sa fourchette en main.
Je pars.
Où ?
Chez Claire. Quelques jours.
Il releva les yeux.
Pourquoi ?
Juste. Besoin de repos.
Il la scruta. Épaulements.
Vas-y alors. Et moi ?
Il reste des paupiettes au frigo. De la soupe dhier. Il y a des raviolis au congél.
Et après ?
Tu te débrouilles.
Elle partit un dimanche après-midi. Une valise, petite.
Claire vint laccueillir. Regard sur la valise, puis sur elle. Pas de question, juste une étreinte.
Viens, on va se faire un thé.
Elles restèrent des heures sur la petite cuisine de Claire, geranium sur la fenêtre, abat-jour jauni. Claire infusa du thé à la verveine. Des biscuits maison. Elles parlèrent. Éloïse parla longtemps, hésitante parfois, silencieuse parfois.
Tu sais, souffla-t-elle enfin je ne suis même pas si en colère. Juste fatiguée dêtre invisible.
Je comprends très bien, répondit Claire.
Que faire maintenant ?
Je ne sais pas. Mais surtout, ne reviens pas trop vite.
Éloïse hocha la tête. Enserra sa tasse, savourant la chaleur vraie du porcelaine.
Trois jours plus tard, Benoît téléphona.
Éloïse, tu reviens quand ?
Je ne sais pas.
Comment ça ? Le frigo est vide.
Va faire des courses.
Silence.
Je ne sais pas cuisiner.
Tu sais faire des œufs ?
Oui.
Alors fais des œufs.
Elle raccrocha. Resta là. Puis éclata de rire. La première fois depuis des mois.
Au quatrième jour, Claire proposa :
Écoute, jai une amie qui bosse dans une école de cuisine. Ils cherchent quelquun pour des cours de pâtisserie, pour quelques temps, mais qui sait. Tu veux rencontrer la directrice ?
Éloïse la fixa.
Je ne suis pas prof.
Tu cuisines mieux que nimporte quel prof, cest clair.
Ils voudront sûrement des diplômes.
Discute, refuse après.
Deux jours plus tard, Éloïse sassit face à la directrice de lécole « Saveurs & Savoirs » Madame Laurent, la cinquantaine, rapide et précise.
Claire dit que vous cuisinez très bien. Vous savez faire quoi ?
Silence méditatif dÉloïse.
Gastronomie française. Pâtisserie, brioches, tout type de pâte. Viandes, conserves, confitures, soupes. Un peu de méditerranéen aussi.
Les pâtes levées maison ?
Toujours. Jamais de sachets.
Un petit sourire de Madame Laurent.
Bien. On organise un cours dessai. Si le groupe vous aime, on signe laccord.
Le vendredi. Premier cours : pain maison sur levain.
Éloïse ne dormit pas la veille, tournant, doutant, se demandant ce que diraient Benoît, Solange.
Puis : pourquoi cela importe-t-il ?
Le vendredi, huit personnes, surtout des femmes, une jeunette de vingt-cinq ans. Elles la regardaient, un brin méfiantes.
Éloïse salua, prit un saladier, versa la farine.
On commence simplement, expliqua-t-elle. Un bon pain, cest pas quune recette. Faut sentir la pâte à la main. Là elle montra, paume à la texture, ce moment où elle se détache, devient lisse, cest essentiel. Aucun minuteur ny changera rien. Vos mains sauront.
Elle pétrissait et parlait, montrait le geste, pourquoi leau doit être à température, pourquoi il faut laisser le temps à la levée.
La jeune demanda :
Et si on rate la première fois ?
On réussit à la troisième, sourit Éloïse. Cest normal. La pâte nen veut pas à la pâtissière.
La salle rit, sincèrement.
Madame Laurent observait, debout à la porte.
Après, elle sapprocha dÉloïse.
Vous savez transmettre.
Je ny pensais pas.
Voilà pourquoi cest naturel. Quand on réfléchit trop, lélan se perd. Vous, vous avez lélan. On signe ?
Éloïse signa le lundi.
Trois cours par semaine. Salaire horaire honnête, mieux quavant.
Elle glissa un mot à son cabinet dexpertise, prit un congé sabbatique.
Appela Benoît :
Jai un nouveau boulot. Je donne des cours dans une école de cuisine.
Quoi ? Tu rentres quand ?
Je ne sais pas encore.
Tu plaisantes ?
Pas du tout.
Long blanc.
Maman a appelé. Elle dit que tu boudes.
Je ne boude pas. Je suis juste fatiguée.
Fatiguée de quoi ?
Elle pesa ses mots, simplement.
Dêtre invisible, Benoît. Vingt-sept ans à nexister quen pâtés, chemises propres, table garnie. Jamais moi.
Silence.
Éloïse
Je ne ten veux pas. Je constate.
Il ne sut que dire. Elle entendait son trouble.
Je rappelle, lâcha-t-il enfin.
Daccord.
Deux semaines passent. Éloïse chez Claire. Elles cuisinent ensemble. Claire remercie toujours. Ce nest pas pareil, ça compte.
Un jour, Claire lui dit :
Tu as changé.
Comment ?
Je ne sais pas tu es plus paisible, moins sur le qui-vive.
Décontenancée, Éloïse réfléchit.
Même à lécole de cuisine, on la réclame. Les groupes se remplissent vite, certaines viennent juste pour ses cours. Madame Laurent assure que les gens sentent ce quelle met dans son enseignement.
Et cette fois, on le remarquait.
Benoît vint à la fin de la deuxième semaine. Avertit avant. Claire déserta discrètement. Ils sassirent dans la cuisine au géranium.
Éloïse, rentre à la maison.
Elle le contempla. Il semblait amaigri, fatigué.
Pourquoi ?
Cest évident. Le foyer, la famille. Je suis seul.
Benoît, tu es seul depuis trois semaines. Moi, jai été seule vingt-sept ans.
Il baissa les yeux.
Je nai pas compris.
Je sais.
Et, voilà, tout sarrête ? Tu me pardonnes ?
Elle soupira.
Il ny a rien à pardonner. Je nen veux à personne. Jai juste changé.
Comment ça ?
Je ne redeviendrai pas celle davant. Non pas par colère. Mais je ne peux plus. Cest comme un vêtement devenu trop petit.
Long silence.
Et alors ? On divorce ?
Je ne sais pas. Peut-être pas. Mais ce sera autrement. Jai un vrai travail désormais. Et chez moi, je ne serai plus la bonne. Pour personne.
Maman ne voulait pas te blesser.
Écoute-moi bien, Benoît. Je ne parle pas doffense. Mais de ce quelle a dit devant tout le monde : « Sa vraie place, cest la cuisine ». Tu comprends ce que ça fait ?
Il leva les yeux.
Tu as entendu.
Vingt-sept ans que jentends.
Silence.
Maman naurait pas dû, souffla-t-il. Je reconnais. Moi non plus, dailleurs.
Oui.
Il la regarda un air perdu, honnête, presque celui dautrefois.
Je fais quoi, alors ?
Commence par le commencement. Apprends à faire une soupe.
Il faillit sourire.
Vraiment ?
Vraiment. Pas compliqué. Oignon, carotte, patate. Je peux texpliquer jenseigne, maintenant.
Il resta longtemps à la contempler. Puis :
Tu reviendras ?
Éloïse y pensa, sérieusement. À lappartement des Platanes, à lodeur du beurre du matin, à Benoît, compagnon de toujours. La vie, même imparfaite, cest la vie, et rien nefface ce qui a été partagé.
Cinquante-deux ans. Pas dix-huit. Ni cent.
Peut-être, dit-elle. Mais pas tout de suite. Jai besoin de temps.
Combien ?
Tout le temps quil faudra.
Il repartit. Elle resta à la fenêtre. Géranium rose sur le rebord. Octobre dans la rue. Les feuilles voltigeaient.
Puis, elle se leva. Ouvrit le frigo. Sortit farine, beurre, œufs. Se mit à faire une pâte. Pour rien. Pour elle-seule.
La pâte était tiède, docile, vivante.
Elle la pétrissait sans penser à rien.
Un mois plus tard, Madame Laurent lui proposa un CDI.
Vous êtes indispensable. Trois cours par semaine, un atelier par mois. Tout est écrit là.
Le salaire était correct. Pas les millions, mais la liberté.
Jaccepte, dit-elle.
Elle signa. Sortit, respira le froid sec doctobre.
Appela Claire.
Jai un poste fixe !
Éloïse ! Claire devint presque euphorique. On fête ça ?
Je cuisine quelque chose.
Pour sûr.
Elle sourit.
Avec Benoît, désormais, les discussions sont apaisées, sans cris. Il téléphone souvent, raconte ses plats. Dabord les œufs, puis la soupe. Demanda la recette du pot-au-feu. Elle expliqua. Il consulta : combien de poireaux, quand saler, pourquoi cest fade.
Fade, tu as mis trop deau sans doute.
Jai mis deux cuillères, comme tu as dit.
À soupe ou à café ?
Pause.
Il y a une différence ?
Elle en rit. Lui aussi.
Fin octobre, il revient. Apporte des chrysanthèmes. Elle aime les chrysanthèmes, il le savait. Avant, il ne les achetait jamais elle restait toujours, pour lui.
Elles sont belles, admit-elle.
Je savais que tu aimerais.
Ils prirent le thé. Parlèrent longuement. De Pierre et de son école. De Paul et Léa qui songent à déménager. De Marcel, fatigué mais sur pied.
Ensuite, Benoît glissa :
Maman voudrait te parler.
Éloïse resta silencieuse.
Je técoute.
Non, sérieusement. Elle a changé en ton absence.
Comment ?
Tout fait elle-même. Son premier gâteau depuis des années. Raté peut-être, mais elle la fait.
Éloïse regardait le fond de sa tasse.
Cest bien.
Elle regrette ses mots, tu sais. Elle sen veut.
Tant mieux si elle le comprend.
Tu la verras ?
Éloïse leva les yeux.
Oui. Quand ce sera le moment. Pas maintenant.
Je comprends.
Il ninsista pas. Cétait nouveau.
En partant, il sarrêta dans le couloir.
Éloïse.
Oui.
Tu avais raison, tout ce temps. Jai été aveugle. Ce nest pas juste.
Elle le fixe.
Je le sais.
Je suis désolé.
Elle hocha la tête. Sans dire « tout va bien » parce que ce nétait pas encore bien. Mais peut-être, un jour, le serait-ce. Peut-être.
Appelle-moi demain, dit-elle. Tu me raconteras ta soupe.
Promis.
La porte se referma.
Éloïse resta dans le couloir. Puis retourna à la cuisine. Alluma leau. Regarda la ville au soir tombant. Les lampadaires allumés, jaunes, rassurants.
Elle pensa à son prochain cours : la pâte sablée. À préparer mains froides, pour ne pas faire fondre le beurre. Ce que beaucoup ne comprennent pas : on presse trop, la pâte casse, perd sa légèreté.
Elle saura lexpliquer. Elle sait expliquer, désormais.
La bouilloire siffla. Elle infusa le thé, sinstalla près de la fenêtre.
Quelque part, dans Paris, sa vie se tramait encore lancienne et la nouvelle, confondues. Elle ne savait pas ce que lavenir réservait. Peut-être retour aux Platanes. Peut-être un autre choix quelle ne devinait pas.
Mais ce soir-là, chez Claire, à gagner son argent, à apprendre à sentir la pâte sous les doigts, cétait lessentiel.
Cétait suffisant.
Le lendemain, Benoît appela à midi.
La soupe, dit-il.
Alors ?
Réussie. Même la couleur est jolie.
Tu nas pas trop cuit les carottes, alors.
Non, jai fait comme tu as dit, à la fin.
Bien joué.
Pause.
Éloïse et toi ?
Ça va, répondit-elle. Et, pour la première fois, cétait vrai.