Une place à la table de la cuisine

Une place dans la cuisine

Hélène, tu tes endormie ou quoi ? Les invités sont déjà à table, faut le rappeler !

La voix de ma belle-mère, Françoise Dubois, est venue transpercer le bruissement des casseroles comme un couteau dans le beurre. Même plus de sursaut : jai fini par mhabituer à ce ton sec, à cette façon dappuyer sur les mots comme pour rappeler qui commande.

Jarrive, Madame Dubois, encore une minute.

Quelle minute ! Cela fait quarante minutes, tu sais !

En silence, jai retourné les escalopes à la poêle. Ça a crépité, larôme doignon et dail grillés ma enveloppé. Jai fait glisser le couvercle, baissé le feu et jeté un œil à lhorloge. Huit minutes avant le service du chaudtout était planifié. Comme toujours.

Derrière la cloison, les rires et discussions battaient leur plein. Ce nétait pas une soirée comme les autres : cétait leur trente-cinquième anniversaire de mariage, à Françoise et à Jean Dubois. Les deux fils étaient là, leurs femmes, quatre petits-enfants, les voisins Éliane et Paul Lemoine. Depuis cinq heures du matin, jétais sur le pont. Pâtés en croûte, salades piémontaise et mimosa, rillons pour Jean, potage, escalopes à ma façon avec pain de mie trempé dans du lait, et le fameux mille-feuille. Je lavais préparé la veilledouze couches feuilletées, parce que Françoise navait jamais aimé quun seul gâteau dans sa vie.

Jai retiré mon tablier, remis mes cheveux, pris mon plat descalopes, et suis entrée dans la salle.

Ah, enfin ! a dit Françoise sans madresser un regard.

Les invités ont applaudi. Éliane sest précipitée sur le plat.

Hélène, les pommes de terre ?

Japporte tout de suite.

Retour cuisine. Je chargeais la grande jatte de pommes de terre au beurre, ciboulette, une pointe de crème fraîche. Comme ils aiment. Comme Jean aime. Comme Antoine, mon mari.

À mon retour, ils riaient à une blague, pas la mienne.

Javais cinquante-deux ans.

Vingt-sept ans dans cette famille. Au début, on vivait à deux dans notre studio à Lyon, puis la grande Dubois avenue Gambetta, quand Léon était néles parents avaient promis de laide. Mais de cette aide promise, je nai jamais perçu grand-chose. En retour, jai toujours répondu présente. Chaque jour. Chaque fête. Chaque dimanche.

Hélène, un peu plus de pain, sil te plaît, a ajouté Françoise.

Jai apporté le pain.

Oublie pas la moutarde.

Jai déposé la moutarde.

Je mangeais debout, appuyée au plan de travail. Car ma place, cétait tout au bout de la table, le coin le moins visible, toujours sur le point de me lever. Au fond, plus simple de ne pas masseoir.

Puis est venu le mille-feuille.

Françoise la découpé elle-même, solennelle, main dans la main avec Jean. On a pris des photos. Il y a eu des « oh » en découvrant les couches.

Il vient dune pâtisserie ? a demandé Éliane.

Mais non, voyons, il est de chez nous, fait maison, a souri Françoise.

« De chez nous ». Jai levé ma tasse de thé, bu une gorgée. Sans rien dire.

Jean Dubois a levé son verre pour un toast : famille, fidélité, « la vraie richesse, ce sont les enfants ». Il a nommé Françoise gardienne du foyer. Elle a souri humblement. Applaudissements.

Jai ri et applaudi, moi aussi.

Ensuite, la vaisselle. Bikes empilées, plats nettoyés, restes mis en boîtes, table nettoyée, four essuyé, poubelle sortie. Une fin de fête ordinaire.

Antoine est venu my retrouver, vers onze heures, une fois tout le monde parti.

Ça va ?

Ça va, ai-je répondu.

Tes fatiguée ?

Un peu.

Il a hoché la tête, sest servi un verre deau et a filé voir la télé.

Soirée habituelle. Rien qui ait changéet pourtant, cette fois, quelque chose clochait. Une fissure minuscule, comme une craquelure sur une vitre quon ne remarque que lorsquelle éclate.

Avant daller me coucher, jai respiré une dernière fois lodeur descalopes, doignonslodeur de ma journée, et de ma vie.

Et puis la routine reprit ses droits, trois semaines durant. Petits-déjeuners, déjeuners, dîners. Lessives. Repassage. Courses. Concepts de menus, parce quAntoine naimait pas le quinoa, Jean ne mangeait pas de poisson en semaine et Françoise, au régime à condition que ça larrange. Tout ça, dans ma têtejamais une note, toujours en mémoire.

Mon mi-temps de comptable occupait trois jours, le reste, cétait la maison.

Un vendredi, tout a basculé pour un détail.

Ce soir-là, javais fait du poulet à la crèmerecette sûre, toujours appréciée. Mais Françoise est arrivée, sans prévenir, avec un sac de pommes du jardin.

Ah, du poulet ! Encore avec de la crème Antoine a des brûlures destomac avec la crème, tu ne le sais pas ?

Je sais, jai pris de la légère, 15%. Il ma demandé cette recette.

Enfin! Moi je laurais mijoté sans tout ça.

Comme vous voulez, Françoise.

Elle sest assise, sortant son téléphone.

À propos, jai vu Monique hier, tu sais, notre ex-voisine ? Sa belle-fille cuisine dans un bistrot. Elle lui prépare de bons petits plats, du fait maison, du frais.

Jai attendu la suite.

Je me disais, cest dommage que tu ne travailles pas sérieusement. Trois jours par semaine, enfin ! Si tu travaillais plus, ça ne serait pas du luxe.

Jai remué mon poulet. Regarde ma belle-mère.

Je rapporte de largent, Françoise.

Je dis ça, tu fais comme tu veux.

Toujours ce « je dis ça ». Sans cri, sans dispute, juste comme ça, négligemment.

Couvercle en place, jai baissé le feu et jai senti senrouler en moi un nœud. Comme souvent. Mais cette fois, plus fort.

Le lendemain, jai appelé mon amie denfance, Sabine Giraud. On se connaît depuis Vénissieux ; Sabine, qui vit de lautre côté de la ville, bosse à la bibliothèque, divorcée, heureuse.

Sabine, ça va ?

Correct. Et toi ? Je tentends pas très bien

Tout roule.

Hélène

Un blanc.

Je suis fatiguée, Sabine. Juste fatiguée.

Pas de conseils, pas de morale. Juste :

Tu viens ?

Un jour, je passe.

Bah, dépêche-toi. Le thé attend. Les confessions aussi.

Jai souri, la première fois depuis des jours.

Puis, il y a eu ce fameux samedi.

Antoine avait invité son frère Pierre et sa femme Laure. À limproviste.

Ça te dérange si Pierre et Laure viennent dîner demain ?

Vers quelle heure ?

Vers sept heures.

Daccord.

Pas d’autres mots. Samedi, huit heures au marché, achats de bœuf, légumes, pommes de terre, aubergines. Menu : rôti au four, salade grecque, velouté de potiron, crêpes au fromage blanc pour le dessert. Un repas ordinaire pour le samedi.

À treize heures, tout était lancé. Four, casserole, pâte reposée au frigo.

À quinze heures, Françoise débarque. Encore sans prévenir.

Tiens, on reçoit aujourdhui ? Et personne ne ma dit !

Pierre et Laure viennent, dit Antoine.

Ah Elle entre, inspecte le four. Hélène, tu as pensé aux épices ?

Oui.

Lesquelles ?

Romarin, thym, ail.

Oh, Jean déteste le romarin.

Jean nest pas invité aujourdhui.

Un silence. Puis Françoise souffle :

Pardon ?

Je me tourne, la regarde droit dans les yeux.

Ce soir, cest pour Pierre et Laure. Jean naime pas le romarin, mais il nest pas là. Cest meilleur ainsi.

Elle me dévisage, comme si elle me découvrait. Pincement de lèvres.

Très bien. Et elle quitte la cuisine.

Je devine quelle en discute avec Antoine, à voix basse. Il vient me voir.

Hélène, quest-ce qui ne va pas ?

Rien. Je cuisine.

Tu naurais pas dû lui parler comme ça.

Antoine, je nai rien dit de mal.

Elle était vexée.

Pourquoi ?

Pas de réponse, ça se voyait sur son visage : il nen avait pas à donner. Mais encore une fois, jétais celle qui devait porter le fardeau.

Pierre et Laure sont arrivés, joyeux, avec une bouteille de vin et des chocolats de chez « Richelieu ». Le dîner était réussi. Le rôti était tendre, doré, le velouté apprécié.

Hélène, tu sais vraiment cuisiner, a lancé Laure, penchée en arrière.

Merci.

Non, vraiment ! Moi, jen serais incapable. Tes douée.

Il faut juste sentraîner.

Tu rigoles ? Jai la flemme. Éclat de rire. Nous, cest plutôt livraison à domicile.

Cest très bien aussi, a dit Pierre.

Toi, tu nas pas à te plaindre, a répliqué Laure. Hélène se donne du mal.

Se donne du mal. Jai ramassé les assiettes. Apporté les crêpes. Lancé la bouilloire.

Hélène, tu ne veux pas tasseoir ? a insisté Laure. Tu vas finir par tourner en rond !

Je me suis assise. Servi un thé. Mis une crêpe sur ma soucoupe.

Dites, cest vrai que vous voulez refaire la cuisine ? a questionné Pierre en se tournant vers son frère. Hélène, vrai ou pas ?

On en a parlé, ai-je admis prudemment.

Maman dit que tu veux tout changer, elle y tient pas.

Françoise a sa maison, jai la mienne. Ce ne sont pas les mêmes cuisines.

Ça se tient, haussa Pierre les épaules.

Pas forcément, a glissé Antoine, soudain. Cest chez eux ici, tu sais.

Je lève les yeux.

Chez qui, Antoine ?

Chez les parents. Ils ont tout bâti.

Ça fait vingt ans quon y vit.

Et alors.

Un silence pesant, comme une nappe sur la table. Laure regardait son thé, Pierre attrapa une crêpe.

Elles sont bonnes, dit-il.

Le sujet fut clos.

La nuit, allongée, j’ai ruminé sa phrase : « Cest chez eux. » Pas « chez nous », pas même « chez toi ». Juste chez eux, étrangers. Après vingt ans de lessive, de pain chaud, de matins beurrés, ce nétait toujours pas mon endroit.

Réveil tôt, café, porridge, le train quotidien continua quinze jours.

Puis il y eut cet autre dîner : lanniversaire de mariage. Trente-cinq ans.

Jai préparé la fête. Liste des plats validée par Françoise. Elle voulait tout : pâté, plats chauds, deux salades, les friands quadorait Jean, et un gâteau. Jai tout noté. Elle ma annoncé : quatorze, ou peut-être quinze invités Finalement, la veille à dix-huit heures : dix-sept.

Jai refait les courses, la veille, avant la fermeture du marché.

Samedi, réveil quatre heures du matin pour démarrer les plats complexes. Le bouillon a pris la nuit, il a bien gélifié. Puis la pâte à friands. Jaimais sentir cette pâte vivante sous mes mains, tiède, ferme, lodeur de levure. Souvenir de ma mère : « La pâte, tu dois lécouter. Elle te dit quand elle est prête. »

Maman est partie il y a huit ans.

Je pétris en pensant à elle, à son tablier, la farine sur les bras, sa voix fredonnant des chansons oubliées, de Trenet ou Aznavour.

Dix heures, les friands étaient prêts. Douze, les salades. Four en route à quatorze heures. J’étais dans les temps.

Dès quinze heures, affluence. Je saluais les invités, prenais les manteaux, offrais des boissons, surveillais la cuisson, gérais la théière, répondais poliment tout en touillant mes sauces.

Hélène, les friands, cest bon ? chuchotais-je à moi-même. Personne pour maider, tous assis à table.

Jai apporté les friands. Applaudissements.

Ah, fait maison ! lance une invitée, Madame Martin.

Oui, Hélène les a faits, dit Pierre.

Eh bien, bravo, dit Madame Martin avant de se tourner vers Françoise. Tas une belle-fille efficace.

Oh, ça roule, répond Françoise.

Retour cuisine.

À seize heures, jamenais le plat principal. Geste assuré, plat lourd à deux mains, jai ouvert la porte avec lépaule, fait mon entrée.

Enfin ! lance Françoise pour que tout le monde entende. On pensait que tu nous avais oubliés !

Quelques rires bon enfant.

Je pose le plat. Jean sexclame :

Magnifique ! Chapeau.

Hélène, tu fais la purée à part ? demande Antoine.

Oui, japporte.

Je reviens à la cuisine.

Cest alors que jai entendu.

Madame Martin posait une question à Françoise, pas bien fort, mais assez pour que ça résonne dans le trou de silence.

Elle était quoi niveau travail, ta belle-fille Hélène ?

Comptable, trois jours par semaine. Sinon, sa place, cest la cuisine. Cest là sa route.

« Sa place, cest la cuisine. Sa route, cest là. »

Je suis restée figée, le dos à la porte. Face à la plaque.

Madame Martin sest fendue dun rire bref, gloussant.

Bah, il en faut une qui cuisine.

Tout à fait, a confirmé Françoise.

Je suis restée quelques secondes. Puis jai attrapé mon plat de purée, et suis retournée à table.

Merci, Hélène, a jeté quelquun.

Un hochement de tête. Je me suis assise du bout des fesses, servi de leau. Pas du vin, de leau.

Jai mangé sans bruit. Jai souri quand il fallait. Débarrassé les verres. Ramène la suite. Découpé le gâteau.

« Sa place, cest la cuisine. Sa route, cest là. »

Nuit blanche.

Je ruminai ces mots. Pas en colère, non. Je les retournais dans ma tête, sous tous les angles. Une vie sur les carreaux blancs, les mains dans la pâte, leau chaude, la farine, les plats portés pour dix-sept personnes, des mains invisibles, seuls comptent les résultats.

Où mène cette route ? Vingt-sept ans déjà.

Antoine dormait. Je lobservais dans le noir. Un visage connu, celui dun homme que je connaissais mieux que lui-même. Je savais quil craignait la chaleur, que son épaule droite le lançait depuis son accident de tennis, quil détestait le quinoa mais en mangeait sil navait rien dautre. Un type fondamentalement gentil, mais qui ne voyait rien. Pas vraiment méchant, juste aveugle.

Je me suis levée sans bruit. Enfilé un peignoir, passé en cuisine.

La lumière sest allumée sur une pièce immaculée. Chaque objet à sa place, rangé par mes soins.

Jai préparé du thé, saisi mon téléphone, relu les derniers messages de Sabine.

Jai tapé : « Sabine, tu dors ? »

Au bout de cinq minutes : « Non, je lis. Que se passe-t-il ? »

Jai regardé lécran. Puis : « Rien. Je veux venir. Demain, possible ? »

Elle a répondu tout de suite : « Bien sûr. Je tattends. »

Le lendemain, jai fait le café, préparé le petit-déjeuner : œufs, tartines grillées, tomates émincées. La table mise. Antoine est arrivé, les yeux plissés.

Bonjour.

Bonjour.

Je lai servi, me suis installée en face.

Antoine, il faut quon parle.

Mmhmm, fit-il bouche pleine.

Je pars quelques jours. Chez Sabine.

Il a levé la tête.

Pourquoi ?

Pour souffler un peu.

Il ma dévisagée. Puis, dun air denfant pris au dépourvu :

Et moi alors ?

Il reste du gratin au frigo. Un potage dhier. Des raviolis congelés.

Ensuite ?

Tu te débrouilleras.

Je suis partie un dimanche après-midi, une valise légère.

Sabine ma accueillie dans son couloir. Un regard sur la valise, puis sur moi. Pas une question. Un câlin.

Viens boire un thé dit-elle.

On a parlé dans la petite cuisine jusquà minuit passé, devant des biscuits et une infusion à la verveine. Jai tout sorti. Parfois hésitante, parfois coupée par lémotion.

Tu sais, ai-je conclu, je ne suis même pas en colère. Juste épuisée. Pas par le boulot. Mais par le fait dêtre transparente.

Je comprends a simplement dit Sabine. Complètement.

Et maintenant ?

Je ne sais pas. Surtout ne te presse pas de rentrer.

Jai hoché la tête. Jai senti la chaleur du thé au creux de mes mains, vraie chaleur.

Trois jours plus tard, Antoine a appelé.

Hélène, tu rentres quand alors ?

Pas encore.

Comment ça ? Le frigo est vide ici.

Va faire des courses.

Silence.

Je ne sais pas cuisiner.

Tu sais faire des œufs ?

Les œufs, oui.

Eh bien, fais-toi des œufs.

Jai raccroché. Jai ri. Pour la première fois depuis longtemps.

Au quatrième jour, Sabine est revenue du boulot avec une proposition.

Justement, une amie bosse à latelier « Saveurs dantan ». Ils cherchent quelquun pour donner des cours de cuisine traditionnelle, temporaire, peut-être plus si ça va. Ça te tente ?

Je lai regardée.

Je ne suis pas prof.

Mais tu cuisines mieux que tous les chefs que je connais. Je le jure.

Il faut sûrement un diplôme.

Parle-leur, tu verras.

Deux jours plus tard, jétais devant la directrice, Mme Ricard. Femme de quarante-cinq ans, énergique.

Sabine ma dit que vous maîtrisiez la cuisine française. À quel point ?

Jai réfléchi.

Cuisine traditionnelle, boulangerie, viandes, conserves, soupes, pâtes, es touches européennes.

Vos pâtes à pain, cest maison ?

Toujours. Pas de sachets.

Un sourire.

Faisons un essai. Si le groupe aime, cest parti.

Cours dessai le vendredi. Sujet : le pain au levain maison.

Mal dormi la nuit davant, à ressasser : une bêtise, jaurai jamais les épaules, quen penseraient Antoine et Françoise.

Puis : pourquoi ça compte autant, ce quils pensent ?

Vendredi matin. Huit personnes. Majorité de femmes, une toute jeune. Regards circonspects.

Bonjour. On commence par le basique : un bon pain, cest dabord la main. Je plonge les doigts dans la farine. Voyez : la pâte se détache, devient satinée, cest là, le secret. Les recettes ny peuvent rien sans ce toucher.

Les gestes venaient tous seuls. Je montrais le pliage, la force du poignet, la bonne température deau, le respect de la patience.

Et si on rate ? demande la jeune.

On recommence. La pâte, elle en veut pas à personne.

Rires.

Mme Ricard est restée à observer. À la fin :

Vous savez enseigner.

Je ny ai jamais pensé.

Justement. Cest pour ça que ça marche. On fait le contrat ?

Jai signé lundi.

Trois classes par semaine, payée à lheure, bien mieux que ma comptabilité.

Je me suis mise en congé, puis jai appelé Antoine.

Jai trouvé un métier. Professeure à latelier cuisine.

Quoi ? Mais tu rentres quand ?

Pas encore.

Hélène, tu es sérieuse ?

Oui.

Long silence.

Ma mère a appelé. Tu lui en veux ?

Non. Je suis juste fatiguée.

Fatiguée de quoi ?

Jai cherché les mots.

Fatiguée dêtre invisible. Vingt-sept ans à être absente. Il y a bien du poulet, des chemises nettes, des tables dressées. Mais moi, on ne me voit pas.

Silence.

Hélène

Je ne te reproche rien. Je pose juste les faits.

Il na rien trouvé à répondre.

Je rappellerai, a-t-il fini.

Dix jours sont passés. Jai continué chez Sabine, cuisiné pour le plaisir. À la différence : pour quelquun qui remercie sincèrement, pas par habitude.

Un soir, Sabine a glissé :

Tu as changé.

Comment ?

Plus sereine. Moins tendue.

Ça ma fait réfléchir.

À latelier, jétais attendue. On sinscrivait pour mes cours. Mme Ricard ma dit que beaucoup de bouches à oreille.

Ce que vous transmettez, ça sexplique pas, dit-elle. Les gens sentent que vous donnez de vous.

Ça, je savais faire : donner.

Et pour la première fois, on le remarquait.

Antoine est venu la deuxième semaine. Prévenu à lavance. Sabine a pris le large à la bibliothèque. On a parlé, longtemps, dans la cuisine aux géraniums.

Hélène, reviens à la maison.

Je lai regardé. Il avait maigri un peu. Les traits tirés.

Pourquoi ?

Cest chez nous.

Trois semaines seul. Moi, vingt-sept ans seule.

Il regardait son assiette.

Je réalisais pas.

Je sais.

Cest fini alors ? Tu vas me pardonner ?

Jai soupiré.

À pardonner, y a rien. Je ne suis pas fâchée. Je ne pourrais plus refaire comme avant. Ça nirait plus. Comme une robe devenue trop juste.

Il est resté silencieux.

Alors quoi, le divorce?

Je ne sais pas. Peut-être pas. Mais en tout cas autrement. Jai mon travail. Et je ne serai plus le personnel de maison. Ni pour toi, ni pour tes parents.

Maman ne voulait pas te blesser.

Antoine, tu comprends ce que ça voulait dire, ce Sa place, cest la cuisine devant tout le monde ?

Il a levé les yeux.

Tu as entendu.

Oui. Pas que cette fois. Vingt-sept ans.

Silence.

Maman a mal agi, a-t-il dit faiblement. Et moi, jai rien vu.

Oui.

Il me regardait, le même Antoine que javais aimé, enfin vulnérable, honnête.

Que faire alors ?

Je ne sais pas. Mais commence par apprendre à faire une soupe tout seul.

Un demi-sourire.

Sérieusement ?

Oui. Cest pas sorcier. Oignons, carottes, pommes de terre. Je peux texpliquer, je donne des cours maintenant.

Il ma fixée plus longtemps.

Tu reviendras ?

Jai réfléchi vraiment. Aux rues de la ville, à Gambetta, à lodeur du beurre le matin, à Antoine. Ma vie pas parfaite mais cest la mienne. Jai cinquante-deux ans. Pas dix-huit, pas quatre-vingt-dix.

Peut-être. Mais pas tout de suite. Il me faut du temps.

Combien ?

Autant quil en faudra.

Il est parti. Jai veillé devant la fenêtre et le géranium rose, vivace. Dehors cétait octobre, les feuilles volaient.

Je me suis levée, ai sorti la farine, le beurre, les œufs. Jai commencé une pâte, pour moi. Juste pour moi.

La pâte était tiède, malléable, obéissante.

Je pétrissais en pensant à rien.

Un mois après, Mme Ricard ma proposé un CDI.

On aimerait vous garder, comme titulaire. Trois modules par semaine, un masterclass mensuel. Voici le contrat.

Jai lu. Le salaire était correct. Sans opulence, mais la liberté à portée.

Daccord, ai-je dit.

Jai signé, pris lair sur le parvis.

Jai appelé Sabine.

Jai un contrat.

Hélène ! Sabine a crié presque. On fête ça ?

Bien sûr. Je prépare quelque chose.

Hâte de goûter !

Je souriais.

Avec Antoine, nos discussions sont redevenues franches. Il téléphonait souvent. Parfois pour des conseils : des œufs, puis la recette du pot-au-feu. Je répondais. Il mappelait : « Cest acide, pourquoi ? »

Trop de vinaigre, peut-être. Tu as mesuré ?

Deux grandes cuillères, comme tu as dit.

À soupe ou à café ?

Silence.

Y a une différence?

Jai ri. Lui aussi.

Fin octobre, il est venu avec des chrysanthèmes. Jaimais ces fleurs, il sen souvenait à présent. Avant, il nen achetait pas. Maintenant, il en offrait.

Jolies, ai-je dit.

Jespérais te faire plaisir.

On a bu le thé, parlé longtemps. Du lycée du petit-fils, du déménagement probable de Pierre et Laure, de Jean qui était malade mais allait mieux.

Puis, Antoine a dit :

Maman veut te parler.

Jai hésité.

Daccord. Mais pas aujourdhui.

Je comprends.

Il ne ma pas pressée. Cétait nouveau. Avant, il voulait tout, tout de suite. Il avait appris, pour une fois, à attendre.

En quittant, il ma lâché dans lentrée :

Hélène.

Oui ?

Tu avais raison. J’étais aveugle. Ça nallait pas.

Je lai regardé.

Je sais.

Je le regrette.

Jai acquiescé. Je nai pas menti, rien nétait « normal » encore. Mais quelque chose, peut-être, redeviendrait normal. Un jour.

Appelle-moi demain, ai-je soufflé. Raconte-moi comment aura tourné ton pot-au-feu.

Cest promis.

La porte sest refermée.

Je suis restée dans lentrée, puis jai rejoint la cuisine. Jai mis ma bouilloire à chauffer. Derrière la fenêtre, la nuit couvrait la ville. Les lampadaires orange allumaient la rue.

Je pensais à mon futur cours : la pâte sablée. Les mains froides, ne pas chauffer le beurre. Cest la finesse que beaucoup de débutants ignorent, trop rapides, la pâte sécrase adieu légèreté.

Je saurai lexpliquer. Apparemment, je sais expliquer.

Le thé infusait, je me suis assise près de la fenêtre.

Ma vie se déroulait quelque part dans Lyon. Lancienne et la nouvelle, entremêlées. Je ne savais pas encore où jirais. Retour à Gambetta? Rester ici ? Ou autre chose, pas encore nommée.

Mais en ce moment, ce soir, je buvais mon thé devant la fenêtre de Sabine. Je gagnais mon propre argent. Japprenais aux autres à sentir la pâte sous leurs doigts.

Cétait du vrai.

Pour linstant, cétait suffisant.

Le lendemain, Antoine ma appelée à midi.

Le pot-au-feu, a-t-il dit.

Alors, réussi ?

Pas mal du tout. La couleur est belle.

Tu nas donc pas trop fait cuire les légumes.

Non. Jai suivi ton astuce.

Bravo.

Un silence complice.

Hélène, et toi ?

Ça va, ai-je répondu. Et cétait vrai.

Ce que jai compris, cest quon nest jamais prisonnier dune seule pièce à vie. Même si lon croit que sa place est tracée, il suffit parfois de passer la porte pour sen apercevoir.

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