Une petite blagounette

Blague de Cour de Récré

Camille ! Camillou ! Laisse-moi copier, steuplaît !

Le chuchotement soupiré d’Alice s’étala dans toute la classe ; Madame Martin, plongée dans son carnet de notes, leva le nez, lair suspicieux derrière ses lunettes.

Durand ! On se calme ! Tu copies toi-même, non mais !

Oh, madame Martin, cétait trop dur ! Alice, jamais à court de répliques.

Et qui ta dit que la vie serait facile ? Camille, elle, a un autre sujet… Alors tauras beau supplier, cest mort.

Mais enfin ! Elle est juste devant moi !

Eh bien, voilà ! Le sourire moqueur de Madame Martin rappela un peu celui de la Joconde. Je lui ai concocté un devoir spécial.

Franchement, cest pas du jeu… grogna Alice, plantée nez dans son cahier, avant de scruter, déjà en quête dun autre chevalier servant.

Personne ne remarqua la tension de Camille, prostrée à son pupitre, nosant relever les yeux. Tout le monde savait que la petite Camille, cétait la baguette magique du collège. Dès quil y avait une colle, devinez à qui on demandait ? Pas étonnant, elle avait une tête dampoule, cette fille ! Aucun prof ne sen plaignait ; certains élèves, par contre, la prenaient pour une usine à antisèches.

Mais Camille nétait pas rancunière. Elle laissait copier, oui, mais discrètement sa maman lui avait recommandé dêtre généreuse, mais pas kamikaze.

Ma puce, tu es adorable, répétait sa mère, mais ne te laisse pas marcher sur les pieds. Pour aller où tu veux, faut cartonner au brevet ! Ne rate pas tes notes pour ceux qui napprennent même pas laccord du participe passé…

Certes, cétait sensé. Toutefois, à chaque grande leçon de morale, Camille soupirait. Si seulement sa mère comprenait ce que cétait, être la première de la classe là où, franchement, tout le monde sen fiche…

Camille avait débarqué dans ce collège quand sa mère, Marie, avait divorcé. Nouvelle vie, autre quartier, raisons multiples entre autres un petit frère à gérer. La cerise sur le gâteau ? Ce petit frère était arrivé chez leur père alors que ses parents étaient toujours censés faire équipe… Mais ça, pas question de lexpliquer à Camille, voyons. Les adultes avaient leurs affaires, tandis quelle coloriait obstinément ses feuilles tout en noir, feuille après feuille. Sans une seule tache blanche.

La première à paniquer devant ce Picasso monochrome ? Mamie, la grand-mère du côté paternel, qui malgré la séparation, était mystérieusement restée du côté de Marie.

Vous voyez pas ce que vous faîtes ? Le gosse va finir chez Freud !

Elle soupira, en secouant la tête. Tu sais, le père de ton père, pareil : coureur comme pas deux, mais sans faire denfants à droite à gauche. Je pardonnais, que veux-tu, jétais amoureuse et puis jcrois bien quil maimait aussi, sinon il naurait pas re-signé le bail à chaque vadrouille, hein. Toi, au moins, tas de la chance, Marie : tu vas pas te ramasser tout le fatras en pleine figure. Toi, tu serais prête à le reprendre, avoue ! À cause de lamour… Non ?

Marie haussa les épaules, les yeux brillants. Je sais pas, ça fait mal…

Je comprends. Mais pitié, prenez soin de Camille Elle a rien demandé, elle.

Cette fois, sa mère fit limpensable : elle sassit face à Camille (six ans, une frange coupée nimporte comment), et lui expliqua tout, comme à une grande.

Ma chérie, papa et moi, on sera plus ensemble, dans la même maison.

Pourquoi ?

On divorce. Mais toi, tu me gardes tous les jours, et papa, ce sera les week-ends. Allez, ne pleure pas ! Regarde-moi dans les yeux. Papa reste ton papa ! Il ira nulle part, foi de maman !

Et toi, tu restes ?

Où veux-tu que jaille ? Jamais…

Ce fut à cet instant que Marie comprit pourquoi Camille passait son temps à tout colorier en noir. Il lui fallut du temps, beaucoup de patience, pour extirper ce gros monstre noir du cœur de Camille. Petit à petit, la vie reprit des couleurs : parfois des séjours à Nice avec le père, des après-midis jeux vidéo avec le nouveau frère. La nouvelle compagne du père (une certaine Sophie, aussi avenante quune boîte à cookies), soccupait gentiment des gosses, alors pas de guerre, pas de maux de tête.

Malgré tout, Camille portait en elle un doute venimeux : et si papa était parti parce quelle était pas comme il faut ? Après tout, il semblait heureux dans sa nouvelle vie… Peut-être quelle nétait pas assez bien ? Difficile de chasser cette petite voix, même si mère et grand-mère disaient non, non, non, tu es parfaite. Mais le doute, cest comme les moustiques : ça revient toujours.

À lécole, cela ne posait problème quà moitié : genoux tremblants lors de sa première récitation devant toute lécole… Sa maman lavait fait bosser le poème, Camille lavait appris expression, sil te plaît !, devant le miroir, à la pop-star. Mais le jour J, hop plus un vers, plus rien. Les larmes, la honte, le néant…

Heureusement, la CPE (Madame Martin déjà, décidément omniprésente), sétait accroupie, lui caressant la joue. Tu veux le faire plus tard ? Camille avait fait oui, toute penaude.

Madame Martin, fidèle à elle-même, lattendit à la sortie, ce jour-là.

Viens, tu me le dis maintenant, ton poème ?

À côté, la scène paraissait toute bête. Mais pour Camille, cétait toute la galaxie qui avait retrouvé sa lumière. Ladmiration sincère dans les yeux de ladulte, la main rassurante… Si bien que, plus tard, quand Madame Martin devint son prof principal, cétait presque une histoire damour ! De confiance, au moins.

Mme Martin, attentive, lâchait parfois : Ta fille est très fine, très vive. Mais elle se cache. Ici, on est trop collège normal. Tu devrais la mettre dans un lycée scientifique, elle est faite pour les chiffres !

Sauf que voilà Ces lycées étaient à lautre bout de Paris, Mamie malade, Marie travaillait comme deux, lappart à peine assez grand. Patience. On y arrivera.

Comment ça va, Camille ?

Oh, bien bien et Camille pensait tout bas : Super bof, en vrai.

Arrête de menfumer, filoute ! Marie la chatouillait jusquà ce que Camille avoue tout, version Netflix.

En classe, personne nembêtait Camille ouvertement. Mais dans les couloirs, chuchotements :

Encore mademoiselle je-sais-tout ! Bien sûr, après sa réponse, on va nous mettre deux… Elle aurait pu se planter, non ?

Un jour, Alice, excédée, vint lui arracher le brouillon. Camille, épuisée, montra le passage erroné du doigt. Elle sentendait bien avec son voisin, Vincent, depuis le CP entre eux, tout fonctionnait au code silencieux.

Après le cours, les reproches fusèrent :

Mais tes pas nette, toi ? On te supplie, tu bouges pas ! Super copine !

Cen était trop.

Alice, tu abuses ! gronda Camille, excédée. Je te DOIS quelque chose, moi ?

Cette expression venait de Mamie : quand elle grognait, elle utilisait des expressions du cru, histoire de ne pas tomber dans la grossièreté. On est des dames, Camille !

Et les filles de ton âge, ça parle pas comme des charretières.

Mais même toi, Mamie, tu ténerves !

Je suis périmée, moi ! Toi, attention Les garçons naiment pas les copines-vulgaires, retiens-le bien.

Pourquoi ils auraient le droit, et pas moi ?

Discrimination, ma belle ! Mais cest comme ça. On se refait pas

Dans ces moments, Camille aurait bien voulu envoyer paître tout le monde, mais quelque chose len empêchait Peut-être ce fameux grain de sel dont parlait Mamie.

Vincent vola à son secours : Fiche-lui la paix, Alice ! On te doit rien !

Mais une copine, ça fait pas CA ! Tas vu la honte ?

Tss… Tu copies jamais sur moi, Vincent le fayot ? protestait Alice.

Camille maide si je me trompe, point.

Camille attrapa son sac, bouscula Alice et quitta la salle, sentant ses larmes remonter. Derrière, Alice grinça dans sa moustache imaginaire : On verra, Camille, tu fais trop la star

Alice, inventive, savait transformer un lundi morose en feuilleton culte.

La vengeance dAlice fut retorse : un jour, Camille découvrit un mot dans son sac, en faux style garçon ! :

Camille, tu me plais. Vincent.

Un plan si bien ficelé : Alice avait piqué une copie dun élève de la classe dà côté, imitant l’écriture de Vincent ensuite, elle infiltra furtivement la missive dans le sac de Camille lors de la pause sport. Les complices dAlice suaient avec elle, histoire de détourner lattention pendant le volley.

Quand Camille découvrit le mot, tout le vestiaire explosa :

Ohlala, mais vous avez vu ? Mais Camille, t’es une cachotière, rendez-vous compte, Vincent a le béguin !

Bref, humiliation en direct, Alice agitant la lettre comme un trophée.

Tout aurait pu virer au lynchage ironique si Madame Martin navait pas surgi, tombant pile à linstant critique. Chacun se figea, craintif.

Cest quoi cette histoire, Durand ?

Sans prévenir, Vincent, le visage cramoisi, sexclama :

Oui, cest moi Et alors ? Alice navait pas à fouiller dans le sac des autres !

Nananan, il ment ! ségosilla Alice, dépitée que personne nembraye la comédie.

Sauf que Bizarrement, Camille se sentit légère, pour la première fois. Tout le monde la dévisageait, elle se sentit pousser des ailes (non, elle nallait pas senvoler au plafond du vieux collège, mais enfin…). Elle tenait la lettre, mais ce nétait plus grave. Elle avait le droit dêtre vue, davoir un crush. Même si ça clochait, tant pis, cétait la vie.

Alice, tu texcuses, tu ne touches plus aux affaires des autres, compris ? Bon. En cours !

Le reste de la classe fila, Alice toute rouge, alors que Camille et Vincent se jetaient des regards moitié idiots moitié tendres, serrant le petit papier griffonné.

Cette lettre, Camille la collerait dans son journal intime, où tous ses rêves dormaient, bien à labri. Elle la garderait précieusement, si bien que, quelques années plus tard, le jour de son mariage, elle la donnerait à Vincent :

Tiens. Cest par là que tout a commencé

Tu me fais lire ?

Tu connais déjà tout, non ?

Non, pas tout

Et le seul secret qui reste, cest ? blottissant sa joue contre Vincent, ignorant les invités qui scandaient Bise ! Bise !.

Tu as passé ce fameux seuil, alors, Camille ?

Ses yeux pétilleraient, et Vincent lentendrait chuchoter :

Plus quoui ! Et jai refermé la porte derrière moi ! Je ne suis plus amoureuse Je taime, cest tout !

Comme quoi, faut toujours se méfier des petits mots… Et maintenant ?

Maintenant, embrasse-moi, cest tout et cest pas une blague !

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