Nuit, femme, chat et réfrigérateur
Ne me regarde pas comme ça !
Capucine lança à son chat un regard aussi sombre quune nuit sans lune. Elle haussa même un sourcil, limposant arc sombre, comme sa maman lui défendait de le faire trop sévère, disait-elle, surtout avec ces sourcils quasi soudés qui laffublèrent, à lenfance, dun air fatal. Ceux-là venaient de son père, alors quelle avait rêvé hériter ceux de sa mère, fins comme un souffle, archi-épilés et si peu effrayants.
Évidemment, Capucine depuis belle lurette avait dompté ses sourcils selon ses envies, et navait plus le nombre sur ses années. Le chat, un vieux malicieux nommé Gustave, connaissait son passé et feignait dignorer le regard farouche de sa maîtresse. Du rebord de la fenêtre, il la dévisageait, les yeux vert-mystère, clignotant à la lumière souffreteuse dune veilleuse perdue dans lentrée lumière qui séteignait dès que la porte, laissée entrouverte par Capucine pour ne pas trancher tout espoir de fuite, tapotait doucement sur le courant dair nocturne. Mais cette porte refusait catégoriquement de se fermer, découpant Capucine du retour à la réalité. Cette résistance énervait Capucine ; elle voulait tant que la porte claque et lui donne enfin tout loisir douvrir la porte de… lautre. Celle du réfrigérateur.
Capucine gigota, cherchant un peu plus de confort au bas du mur où elle campait depuis une bonne heure. Elle scanna du regard le frigo blanc, le bombarda dondes mentales, cherchant à lhypnotiser.
Bien sûr, elle connaissait le contenu de la bête jusquà la dernière tranche de rosette : cétait elle qui faisait les courses, ce qui déclenchait souvent des plaisanteries dans la famille.
Capucine, pourquoi diable des câpres ? Tu penses quon consomme ça, chez nous ? ironisait Loïc, son époux, en agitant le bocal.
Parce que cest bon, répondit-elle posément.
Oui, mais trouve-lui une utilité où on ne se retrouve pas tous ratatinés.
Alors Capucine improvisait. Inventait des plats un peu bizarres, jamais tout à fait comme dans les livres. Toute la famille, dabord méfiante, finissait par engloutir jusquà la dernière miette, se battaient pour avoir le dernier bout.
Toute la famille. Sauf Capucine.
Elle navait jamais su manger ce quelle préparait elle-même. Jamais !
La cuisine, cétait la transe, linspiration fulgurante, la joie dun instant et puis, au moment où le plat prenait forme et chaleur, la frénésie retombait, fauchée par la venue dune aïeule imaginaire et centenaire, suintant de conseils incompréhensibles, marmonnant, sifflant entre ses gencives, gloussant sournoisement… Après son passage, Capucine restait affamée, même la vue de ses créations la retournant le cœur.
Alors elle consolait ses angoisses à coups de gourmandises prêtes à dévorer : saucisson, brie, petites brioches, caramels, gaufrettes, et les petits biscuits de son fils, chipés furtivement en se persuadant que ces biscuits, c’était de léquilibre alimentaire enfantin donc, pas vraiment de la faute. Elle se chuchotait que préserver sa santé, cétait comme ça.
De la santé, il lui en fallait.
Capucine nétait pas grosse. Pas du tout. Tout ce quelle avalait sévaporait parmi le tourbillon du quotidien trois enfants, Loïc, le chat et la maison. Tous réclamaient ses soins. En plus, il y avait son boulot, quelle respectait et parfois chérissait, selon lénergie quil lui laissait pour ses véritables priorités : les siens.
Et puis, la plainte, elle la laissait à dautres sa mère le lui avait enfoncé dans le crâne :
« Ça passe tout seul ! »
Voilà ce que disait maman quand la petite Capucine commençait à se plaindre.
Capu, arrête ton cinéma ! Pas de fièvre, voyons ! Ah bon, tu as pris la température ? Cest bien ! Bois un thé à la framboise et file au lit, ça va passer !
Cette phrase magique laccompagna toute lenfance, et elle en était venue à croire tout sarrange. Inutile de sinquiéter davantage.
Peut-être pour cela que, même devenue médecin et sachant pertinemment que les dictons, cest du vent, elle naccorda jamais dimportance à ses propres malaises, après la naissance du premier enfant. Pas le temps ! Ça va se résoudre !
Avec le second fils, ce fut plus corsé. Elle peinait même à sextraire du sommeil lorsque le bébé hurlait ses besoins, mais refusait daccabler Loïc de ses faiblesses. Quelle mère ne peut pas soccuper de son enfant ?
Loïc comprit sans commentaires.
Capu, repose-toi ! Je prends Léon. Arthur va jouer avec moi. Toi, dors ! Il le faut.
Capucine sombrait dans le noir et dormait sans fin. Pourtant, elle se réveillait vidée, lourde de reproches et de fatigue.
Se demandait-elle doù venait cette insatisfaction ? Si elle s’était seulement arrêtée un instant Impossible dêtre comblée quand, depuis toujours, on vibre au schéma : « Tu es un peu à côté ».
La maxime fut gravée dans son âme par maman et mamie.
Tiens-toi droite, Capucine ! Pourquoi tu ressembles à une clé de sol ? Redresse-toi ! Florence, tu nas rien à dire ? Elle aura la scoliose comme ça ! maugréait sa grand-mère, Odette.
Maman, tu crois que je ne le vois pas ? Mais avec elle, les sermons ne servent à rien ! Tous les enfants sont normaux, sauf Capu ! Elle mange à longueur de journée ! Tu te rends compte ? Jai même tenté les punitions ! Rien à faire !
Petite, Capucine, fine comme un chaton, restait raide sur la chaise, pleurant sur ses bouts de pain, effrayée de lever les yeux.
Elles avaient raison : elle nétait pas comme il faut
Mais pourquoi ce fétichisme de la minceur, comprit Capucine bien plus tard, adolescente, contour bourgeonnant, laideur encaissée, elle découvrit un vieil album de famille : sa mère aussi était grassouillette, et la ressemblance frappait. Même taches sur la peau, la taille identique
Pourquoi tant de reproches, alors ? Pourquoi ce perpétuel jugement ?
La réponse vint vite.
Regarde-toi dans le miroir ! Qui voudra de toi ? Moi, jai pris les choses en main, et ta grand-mère ma soutenue. Toute la famille au régime.
Maman, Papi est parti quand de la maison ?
Mais quest-ce que cest que ces questions ? Rien à voir ! Ils étaient incompatibles, point. Comme moi avec ton père.
Comment peut-on ne plus comprendre quelquun quon a tant aimé ?
Capucine ! Assez ! Réfléchis autrement, mets-toi à autre chose !
Sur ce, Capucine filait au stade. Mais jamais pendant que les garçons s’agitaient. Elle préférait sa solitude sous un vieux tilleul, à songer, puis ne courait que quand la nuit s’installait. Elle se sermonnait dêtre lente, paresseuse
Ses réflexions portèrent fruit : « Puisque la beauté n’est pas à moi, il faut être utile, une pièce rare » Si lon possède une compétence unique, les gens oublient lapparence.
Maman, je serai médecin.
Quoi ? Avec tes notes
Mais je travaille bien.
Je ne sais pas Mais soit
Et elle devint médecin une bonne. Puisquelle ne sattachait pas à des frivolités, elle avait tout le loisir détudier. Sa mère soupirait, mais la tenait désormais à distance : la grand-mère déclinait et demandait des soins continus.
Mais la paix fut courte.
Elle ne trouvera jamais de mari ! Obsédée par ses livres ! Il faut laider.
Mamie, tenace Odette, fit venir une marieuse. Perdue doù et comment mystère. Mais cette petite femme, volubile, sempara de la mission et vanta Capucine.
Un vrai trésor, votre fille ! Belle, intelligente, je vous lassure !
Capucine eut envie den rire elle ? Belle ? Elle avait tout juste gagné une silhouette un peu affinée, son visage net, mais restait mal à laise, camouflant ses imperfections. Pas de quoi pavoiser.
Un prétendant fut pourtant trouvé Paul, tout en angles et en maladresse. Capucine resta polie, valorisant le travail de ses proches, mais le goûter de présentation fut neutre. On fixa le rendez-vous suivant.
Elle y arriva en retard : la fac Une fois entrée dans le café, Paul avait disparu. Le serveur sapprocha, le sourire indulgent :
Vous êtes Capucine, non ? Votre cavalier a laissé un mot. Il était nerveux, il est parti.
Dans le mot : « Ne me cherche pas ! »
Capucine en rit franchement.
Ce nétait pas dans mes plans !
Légèreté immense. Elle venait davoir LA preuve à présenter à sa mère elle sétait fait quitter ! Dès le premier rendez-vous ! Pas grave. Un type fragile, cest bien pour les autres.
Le serveur, qui sétait penché, lut en elle. Puis il sourit :
Et moi, ce soir, je peux vous inviter ?
Capucine lui posa la question, curieuse :
Comment vous appelez-vous ?
Loïc.
Vous ne me prenez pas en pitié ?
Il devint grave :
Non. Du tout.
Oui ? Capucine le fixa, cherchant dans ses yeux sil la percevait, elle, autrement que comme une « pas comme il faut ».
Je vous attends ce soir, près du square, en face de la fac de médecine.
Je connais, merci ! Loïc sillumina. Elle y crut.
Leur premier rendez-vous, Capucine sen rappellera toute sa vie, chaque mot, chaque silence. Avec Loïc, elle se sentit elle-même, plus légère quelle ne lavait jamais été. On découvrit qu’ils aimaient le jazz, haïssaient le fromage blanc, rêvaient dun chat (surtout pas dun chien, car impossible de sortir assez). Ils voulaient une maison à eux, une carrière tournée vers les autres, pas le simple profit. Leur union une évidence onirique, cousue par le destin.
Ils se fréquentèrent plus dun an.
La mère de Capucine sen inquiétait :
Il nest pas pour toi !
Pourquoi, maman ?
Il est serveur !
Tu sais bien, maman, Loïc est étudiant ; il travaille en café par nécessité. Et en quoi est-ce un déshonneur ?
Sa mère est malade, il garde sa sœur de cinq ans ! Tu nas pas besoin de ce fardeau !
Mais ce sont des preuves de bonté, ce nest pas un boulet ! Maman, il prendra soin de moi, lui.
Capucine, réfléchis !
Je passe mon temps à essayer, maman.
Le mariage dut attendre.
Capucine Si maman sen va, je fais comment ?
Eh bien, on élèvera Juliette, ta sœur. Il ny a pas dalternative.
Capucine aida Loïc auprès de sa belle-mère, mais la maladie fut plus forte. Lorsque la fin approcha, ils filèrent à la mairie, mariés sans fanfare, Juliette pour unique témoin.
Vous voilà famille ? demanda Juliette.
Oui.
Moi aussi, alors ?
Évidemment !
Bon, alors, cest bien.
Cétait prononcé si sérieusement que Capucine comprit combien les enfants comprennent tout.
Sa belle-mère la remercia :
Merci, Capucine, merci pour Juliette, pour Loïc Désolée de te laisser ce poids.
Faut pas penser à ça ! On va lutter, madame. Guérir, ou rire, mais pas se morfondre !
La belle-mère partit un mois après. Capucine composa les adieux, consola Juliette.
Maman na plus mal, Juliette. Plus de larmes, plus de piqûres
Capucine aurait voulu pleurer aussi, tant elle sétait attachée à cette belle-mère, douce et chaleureuse.
Quand sa propre mère apprit le mariage tardivement, elle soffusqua.
Comment as-tu pu ? Je voulais fêter ça, moi ! Tu mas privée !
Tu sais bien pourquoi, maman. Ce nétait pas le moment.
Rien à faire, je ne veux rien comprendre !
Capucine tenta de renouer, de parler, sans succès. Alors une pause. La pause devint années.
Elle revoyait sa mère, laidait, soccupait de sa santé, mais dans un ton tellement administratif comme si deux étrangères s’étaient rencontrées.
Un jour, elle nen put plus.
Maman, tu as dautres enfants ?
Quelle question ! Non !
Alors pourquoi cherches-tu à me perdre, moi aussi ? Je tai jamais demandé, mais je veux savoir : pourquoi tu ne maimes pas ?
Réaction inattendue : sa mère pleura.
Oh, maman, pleure pas ! Où est ta valériane ?
Ce fut la première fois que sa mère ouvrit son cœur. Elle prit leau, soupira :
Je taime, Capu Bien sûr. Je nai jamais su le dire. On ne montre pas chez nous On se retient. Je tai élevée comme une grande, pour ne pas te fragiliser à la cruauté du monde. Jai façonné notre relation comme ça, croyant te préparer au pire Mais je réalise maintenant combien jai perdu. Tu es devenue formidable, toute seule. Parfois, jai limpression que je crie vers toi et que tu es déjà partie trop loin Ça me terrifie.
Capucine fit tout pour rassurer sa mère, mais resta habitée par langoisse de reproduire lerreur. Même si Juliette et ses fils venaient à elle, réclamaient son attention et sa confiance, Capucine doutait de la justesse de son éducation Est-ce quelle donnait assez ? Le mot « assez » étant une abstraction infinie, elle vivait dans linquiétude du manque.
Loïc, entendant les démons nocturnes de son épouse, essaya douvrir le dialogue. Mais Capucine voulait régler ça seule. Pas faute de confiance, juste par nécessité daller au bout delle-même.
Voilà pourquoi, certaines nuits, elle restait, assise des heures, devant le réfrigérateur sur le carrelage froid, avec Gustave en témoin. Elle explorait ses souvenirs, ses blessures, les vies de sa mère, de sa grand-mère, et tirait ses constats.
Si elle avait parlé plus tôt Si elle avait abîmé un peu son image de fille parfaite, elle aurait gagné peut-être la confiance en soi.
Dun côté, cette lucidité la réconfortait, de lautre elle la troublait si longtemps pour comprendre le simple.
La porte de la cuisine souvrit, Loïc entra, sans porter attention à Capucine ni à Gustave, ouvrit le frigo, sortit du comté, des tomates, du persil ; il sassit près delle, lui passa un sandwich.
Croque !
Loïc, je vais finir par ne plus rentrer dans aucune jupe la nuit, à ce rythme.
Croque, jai dit ! Il donna lexemple et cligna de lœil à Gustave. Et toi, tu en veux ?
Le chat, bien élevé, sauta du rebord de la fenêtre, accepta le morceau de fromage et vint se pelotonner sur les genoux de Capucine.
Je taime, tu sais, Capu Même si tu pèses une tonne, peu mimporte. Tu le sais. Dis-moi, il y a quelque chose qui te tracasse ?
Capucine mâcha, enfouit son nez dans le creux de lépaule de Loïc, caressa le chat.
Non, tout va et, pour la première fois, elle sen convainquit elle-même. Mais pas la tonne, Loïc. Quarante-six, cest raisonnable.
Et quelle raison ! Jamais vu de plus belle femme
Dites-le moi plus souvent, daccord ?
À condition que tu arrêtes tes promenades nocturnes direction frigo !
Loïc !
Quoi ? Viens, dors enfin, femme !
Capucine lui tendit la main, se laissa relever, l’embrassa en silence en remerciement, et promit qu’un jour, elle lui raconterait tout ce qui la travaillait.
Capu ?
Mmmh
Tu portes un bébé, non ?
Comment tu sais ? Capucine le fixa, surprise.
Tu crois que cest la première fois, ces manèges nocturnes ? Combien de temps ?
Trois semaines.
Vive la vie ! Loïc la serra fort, elle lui colla une main sur la bouche.
Chut, tu vas réveiller les petits !
Gustave raccompagna les humains jusquà la chambre, puis revint à la cuisine, bondit sur la fenêtre et, roulé en boule, il veilla létrange silence nocturne.
Bientôt, dautres bruits viendront remplacer la quiétude Capucine aura de nouvelles nuits remplies, Gustave quittera la cuisine, mais il préfèrera mille fois dormir dans la chambre denfant, tout contre le berceau qui sent la vie et le lait chaud, que sur le rebord froidÀ laube, Capucine séveilla la première, tirée de sa torpeur par une douceur rare celle de se sentir exactement à la bonne place. Elle observa Loïc, endormi, cheveux en bataille, main protectrice sur son ventre. Sur le tapis, Juliette sétait faufilée, emmitouflée dans une vieille couverture, et Gustave, déjà revenu, ronronnait à ses pieds.
Tout flottait dans le silence. Le frigo, fermé, semblait contenir avec lui le passé chaque absurdité, chaque remords, chaque nuit dhésitation. Capucine ne doutait pas quil y aurait dautres orages, dautres veilles devant la lumière blafarde. Mais derrière elle, une lignée de femmes exigeantes et cabossées, devant elle, une poignée de vivants à aimer, malgré leurs silences, leurs chemins de travers, leurs catapultes intimes.
Elle sortit le carnet caché dans son tiroir, ce vieux compagnon muet. Et, pour la première fois depuis longtemps, elle écrivit non pas des listes de courses, ni un régime, ni le petit menu de la semaine, mais des mots pour elle : « Je te pardonne. » Le chat la regarda, complice. Peut-être finissait-il par croire, tout comme elle, que cest en acceptant ses minuscules failles quon fabrique, de bric et de broc, une existence aimée, et que les nuits blanches, parfois, accouchent au matin dune paix imprévue.
Dans lappartement encore tiède du sommeil des autres, Capucine pensa alors quen fin de compte, chaque réfrigérateur a un secret: il nabrite pas seulement de quoi nourrir le corps, mais aussi, parfois, un peu de la faim dêtre soi. Elle alla rejoindre les siens, légère. Gustave referma les paupières, rassuré. Dehors, le jour pouvait enfin commencer.