La nuit, une femme, un chat et un réfrigérateur
Ne me regarde pas comme ça !
Claire lance un regard noir à son chat, du plus menaçant quelle puisse faire. Elle en fronce les sourcils, même si sa mère lui a toujours défendu de le faire : “Ça te donne lair trop sévère”, disait-elle, en évoquant la fameuse barre sombre qui réunissait jadis les sourcils fournis de Claire Éloïse Roux au-dessus de son nez. Les sourcils, Claire les tenait de son père, alors quelle aurait préféré ressembler à sa mère : cette dernière avait des sourcils fins, en arche, soigneusement épilés, tout en douceur.
Claire a depuis longtemps dompté ses sourcils, et, à son âge, elle ne se soucie plus de ressembler à lune ou lautre. Son chat, lui, connaît toutes ses expressions. Son air de défi ne lui fait ni chaud ni froid. Il reste perché sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, posant sur sa maîtresse des yeux verts, mystérieux et brillants dun éclat presque inquiétant lorsque la lueur du couloir effleure la pièce. La porte entrouverte, laissée ainsi par Claire pour lui donner lillusion dun possible repli, claque doucement sous les courants dair, mais refuse obstinément de se fermer. Ce détail lagace. Elle espère presque que la porte claque enfin, pour quelle soit libre douvrir une autre porte, celle du réfrigérateur…
Assise depuis plus dune heure sur le carrelage froid, adossée au mur, Claire fixe lappareil dun regard hypnotique.
Elle connaît par cœur le contenu de son frigo, chaque tranches de rosette, chaque bocal de cornichons, car cest elle qui fait les courses dans la famille ce qui ne manque pas de prêter à sourire.
Claire, pourquoi as-tu acheté des câpres ? On ne mange jamais ça ici la taquinait Paul, son mari, en faisant tourner dans sa main le petit pot. À quoi ça va nous servir ?
Mais cest bon, les câpres.
Daccord… Mais alors, il va falloir inventer une recette qui nous épargne un désastre.
Et Claire inventait. Elle improvisait toujours, incapable de suivre une recette à la lettre. Sa famille découvrait alors, souvent méfiante, une explosion darômes dont ils redemandaient, après avoir tout englouti.
Toute la famille. Sauf Claire.
Elle narrivait jamais à manger ce quelle cuisinait. Quand elle préparait un plat, la passion de la création prenait le dessus : elle se sentait transportée. Mais une fois le festin achevé, dressé sur la table, un voile passait sur son appétit. Soudain, une vieille voix, quelque part dans linconscient, lui murmurait dun ton grinçant et moqueur quelle navait rien à faire là. Cette petite grand-mère, invisible, à laquelle Claire ne pouvait donner ni visage ni nom, glissait des remarques assassines, puis sen allait, laissant lhôte affamée devant son assiette.
Alors Claire compensait. Parfois, cétait une tranche de jambon, un morceau de comté, un petit pain au lait, des bonbons, des gaufrettes ou encore ces biscuits quelle chipait en secret à son fils. Elle se convainquait quun petit LU, cest toujours plus sain que des chips, et cela allégeait sa conscience. Elle finissait par croire quelle protégeait ainsi sa santé.
Mais de la santé, Claire nen débordait pas.
Elle était loin dêtre en surpoids : tout ce quelle grignotait sévaporait dans le feu perpétuel quétait la vie de famille avec trois enfants, un mari, un chat et la maison tous avaient besoin delle. Sans compter son travail, quelle respectait et parfois aimait, selon quil lui laissait de la place pour lessentiel : veiller sur les siens.
Se plaindre de ses petits maux, ce nétait pas dans son tempérament. Petite, elle avait intégré le principe maternel selon lequel “tout passe tout seul”.
Clairette, nexagère pas ! Tu nas même pas de fièvre ! Ah tu as pris ta température… Bon, va, ma fille ! Bois un thé au miel et va te coucher. Ça ira mieux demain !
Cette formule magique a marqué toute son enfance. Elle croyait que tout finirait toujours par sarranger, sans avoir à forcer le destin.
Cest peut-être pour cela que, même devenue médecin, et comprenant bien que le discours maternel ne reposait sur rien, Claire na pas su sinquiéter des désordres de son propre corps après la naissance de son premier enfant. “Ça passera, jai pas le temps de toute façon !”
Pour le deuxième, la fatigue fut telle quelle narrivait plus à se lever, ni à répondre aux cris de son bébé la nuit. Mais elle nen disait rien à son époux. Quelle mère est-ce donc, si elle ne peut veiller sur ses enfants ?
Paul, lui, a vite compris.
Viens Clairette, laisse-moi faire, disait-il en prenant le petit dans ses bras, rangeant laîné dans sa chambre et chuchotant : Nous autres, les garçons, on va très bien gérer tout seuls pendant que tu te reposes un peu.
Claire sombrait alors dans une torpeur longue de plusieurs heures, mais le réveil la trouvait plus exténuée encore, rongée par la culpabilité.
Quelle femme était-elle, cette mère épuisée qui ne sert plus à rien ?
Si Claire sétait interrogée sur ses insécurités, elle aurait compris. On ne se sent jamais à la hauteur quand, dès lenfance, on vous répète : “Tu es différente, ce nest pas normal…”
Ce mantra lui avait été inculqué par sa mère, Anne, et sa grand-mère.
Clairette, tiens-toi droite ! Ne taffale pas comme une serpillière ! Redresse-toi, ma puce ! sexclamait la délicate grand-mère, Denise Roux, tapant des mains, manucurée, inquiète devant la silhouette voutée de lenfant.
Maman, je tassure que je le sais ! Mais elle ne mécoute pas ! Tous les enfants sont pareils, sauf la mienne ! Regarde ! Il faut que je planque la nourriture, elle passe son temps à manger ! Ce nest pas possible ! Les menaces ne marchent même pas ! Jai essayé les punitions… Mais rien !
La petite Claire, fluette comme un chaton, sappliquait à se tenir droite, noie ses larmes dans la purée, laisse ses couverts intacts et craint de croiser le regard maternel.
Bien sûr, elles avaient raison… Elle nétait pas comme les autres.
Ce nest quadolescente, complexée, enveloppée et marquée par lacné, que Claire fit une découverte. Un jour, entre deux visites douloureuses au collège, elle tombe sur un vieil album photo dans le buffet du salon. Sur les images : sa mère, ronde, pétillante de vie, lui ressemblant trait pour trait à cet âge taches sur le visage comprises.
Alors, pourquoi toutes ces remarques ? Pourquoi ces reproches constants à la maison ?
Un soir, la réponse finit par venir.
Tu nas pas honte ? Regarde-toi dans la glace ! Qui donc voudra tépouser comme ça ? Moi, jai pris les choses en main à ton âge. Merci à ma mère qui ma soutenue ! Même ton père navait pas droit à la bonne cuisine, pour ne pas me tenter. On était tous au régime.
Maman, cest quand que papy a quitté mamie ?
Mais enfin, doù te viennent ces questions idiotes ? Tu crois quil y a un rapport ? Voyons, non ! Il y avait des disputes insolubles, cest tout. Comme avec ton père aussi, parfois ça ne marche pas. On ne se comprend pas toujours.
Mais maman, comment peut-on ne pas comprendre lautre après des années ?
Claire, ça suffit maintenant ! Va toccuper.
Claire na pas besoin quon lui précise la tâche. Elle enfile de vieilles baskets, direction le stade du collège. Là, elle ne court surtout pas devant les autres, préférant attendre la nuit tombée, assise sur son banc sous le tilleul pour refaire le monde. Quand tout le monde part, elle enchaîne quelques tours, pestant contre sa paresse.
Les longues contemplations changent son état desprit. Puisque, selon toutes attentes, elle ne trouvera jamais quelquun pour laimer, elle décide de se rendre utile aux autres. Claire a compris que, pour briller, il fallait être indispensable : un savoir, une compétence rare, et la question de lapparence se réglerait delle-même.
Maman, je veux faire médecine.
Mais quelle idée ! Avec tes notes…
Je travaille bien, pourtant. Et cest pas une question dallure.
Oui, oui… On verra bien. Médecin, cest un beau métier, remarque.
Exactement !
Et Claire devient médecin, à force de ténacité tout sentiment mis à part, elle sinvestit à corps perdu dans ses études.
Sa mère observe de loin, sans intervenir. Denise, sa grand-mère, tombe malade et exige bientôt la présence de sa fille et de sa petite-fille. Claire goûte à un répit discret.
Jusquau jour où, Denise décide quil faut marier la jeune femme.
Cest ainsi quune marieuse débarque, sortie de nulle part. Cette petite femme vive, excessive, à l’accent du Sud-Ouest, loue Claire à sa mère comme la plus belle des perles.
Claire nen revient pas. Belle, elle ? Avec ses complexes et ses restes dacné ? Elle se résigne, par respect pour tous, à jouer le jeu.
Lors du goûter arrangé par sa mère, il y a ce fiancé improbable : petit, maladroit, évitant son regard, rivé à la marieuse et sa mère.
Un premier rendez-vous est convenu, pour lequel Claire arrive en retard la faute à la fac. Une fois sur place, pas de fiancé. Le serveur lui tend un mot : « Ne me cherche pas. »
Claire éclate de rire : “Ça tombe bien, je ny comptais pas”.
Débarrassée du poids de la convenance, elle respire. Le serveur, qui a tout compris, lui sourit.
Que faites-vous ce soir, Claire ?
La question la prend de court. Elle écrase le billet dans sa main, considère lhomme en face delle.
Comment vous appelez-vous ?
Paul.
Dites-moi, Paul, vous me plaignez ?
Pas du tout. Pourquoi ?
Il a lair sincère. Elle décide, elle aussi, de lêtre.
Alors, retrouvons-nous ce soir. Près du square, en face de la fac de médecine.
Avec joie !
Le premier rendez-vous, elle sen rappellera dans ses moindres détails. Ils découvrent aimer le jazz, détester la faisselle, rêver dun chat et surtout, vouloir bâtir une vie consacrée aux autres plutôt quà la seule réussite financière. Comme si leurs chemins trop longtemps écartés sétaient enfin croisés.
Un an damour plus tard, la mère de Claire panique encore.
Il nest pas fait pour toi !
Pourquoi, maman ?
Parce que… Il est serveur !
Tu sais bien quil travaille au café pour financer ses études. Et alors ? Il soccupe de sa mère malade et de sa petite sœur. Cest plutôt une bonne chose, non ?
Tu dois penser à toi, Claire !
Cest ce que je fais.
Le mariage est reporté, la santé de la mère de Paul se dégradant vite. Claire laide, mais le combat est perdu davance. Juste avant que tout bascule, ils déposent en mairie leur dossier. Un matin, ils se marient simplement, avec la petite sœur de Paul comme témoin.
Alors, on est une famille maintenant ? demande la petite Lucie, cinq ans, attentive.
Oui, Lucie.
Et moi, jen fais partie ?
Bien sûr, tu es notre famille.
La belle-mère de Claire, épuisée, remercie la jeune femme de veiller sur Paul et Lucie : « Tu portes notre famille, merci… »
Ne pensez pas à ça. Ensemble, on va essayer de vivre. On va y arriver.
Quand Paul perd sa maman, cest Claire qui console Lucie.
Elle na plus mal, maintenant ? demande lenfant, serrée contre elle.
Non, cest fini. Et elle naura plus jamais peur.
La maman de Claire, apprenant le mariage, se vexe.
Tu tes mariée sans moi ! Pas de repas, pas de fête ! Je tai élevée pour ça ?
Ce nétait pas le moment, tu le sais.
Je ne veux rien savoir ! Ma fille unique ma laissée de côté, cest tout ce que je retiens.
Claire tente bien de se justifier, mais le dialogue séteint. Pendant des années, leurs échanges se limitent à lessentiel : soins, tâches, politesse.
Un jour, Claire nen peut plus.
Maman, tu as dautres enfants ?
Quelle mouche te pique ? Non, évidemment.
Alors pourquoi veux-tu nous perdre, Lucie et moi ?
La réaction la surprend. Anne, toujours dure, éclate en sanglots.
Maman, ne pleure pas ! Où est la valériane ?
Cest la première fois que sa mère, si distante, laisse tomber le masque.
Après sêtre apaisée, elle boit un verre deau, puis confie :
Je taime, bien sûr, Clairette… Je nai jamais appris à exprimer mes sentiments. Ma mère disait quil ne fallait pas gâter les enfants, mais leur parler comme à des adultes. Jai tout fait pour que tu sois forte, que tu ne teffondres pas à la moindre difficulté… Mais jai perdu quelque chose en route, je crois… Tu tes construite sans moi. Et maintenant, tu es loin… Jai peur de te perdre, de ne plus pouvoir tappeler… et ça me terrifie.
Claire apaise sa mère, mais ces mots restent gravés en elle. Elle craint par-dessus tout de reproduire cette erreur avec Lucie et ses garçons, qui se glissent néanmoins le soir contre elle et lui racontent tout. Pourtant, Claire doute. Est-ce quelle donne assez damour, de support ? Est-ce que ses enfants comprendront combien elle les aime ?
Paul sent bien son trouble et tente den parler. Mais Claire rumine en silence, pensant quelle seule doit régler cela.
Cest pourquoi, la nuit, elle sinstalle devant le réfrigérateur, le chat pour compagnie, dans la lumière blême de la cuisine. Cest là, en silence, quelle remet son passé en perspective et fait le tri dans ses regrets.
Si elle avait osé parler plus tôt à sa mère, les choses auraient pu être différentes. Peut-être aurait-elle été une enfant moins parfaite en apparence, mais plus épanouie.
Ce constat lapaise et linquiète à la fois : pourquoi faut-il autant de temps pour comprendre lessentiel ?
La porte souvre, Paul entre, sans un mot, sort du réfrigérateur du fromage, quelques tomates et du persil. Assis à côté delle, il lui glisse un sandwich.
Croque !
Paul, à force, je ne vais plus rentrer dans mes jupes.
Croque, jai dit ! Paul croque le sien et fait un clin dœil au chat. Ten veux ?
Le chat, sans se faire prier, saute sur les genoux de Claire, prend la miette de fromage, et se roule en boule.
Je taime, tu le sais ? Paul sourit. Même si tu fais cent kilos. Limportant, cest toi.
Claire croque, enfouit son nez dans le cou familier de son mari, caresse le chat et soupire :
Tout va bien, en fait… Mais cent kilos, non merci. Un 44, ça me va très bien pour mon âge.
Et tes la plus belle femme du monde.
Redis-le moi, souvent…
Alors arrête de venir voir le frigo la nuit !
Paul !
Quoi ? Allez, on va se coucher, femme.
Et Claire saisit sa main, reconnaissante de son soutien silencieux. Elle se promet de lui raconter, bientôt, ce qui la hante.
Claire ?
Oui…
On attend un autre bébé ?
Comment tu le sais ? sétonne Claire.
Oh, tu crois que je te découvre ? Et tes insomnies nocturnes, je connais ! Cest pour quand ?
Trois semaines.
Génial ! Paul lenlace, elle lui pose la main sur la bouche.
Chut, tu vas réveiller les petits !
Le chat les accompagne jusquà la chambre dun air digne, puis retourne à la cuisine, enfile son royal coussin sur le rebord de la fenêtre, et écoute la tranquillité.
Bientôt, les nuits seront plus calmes : Claire aura de nouveaux défis à relever, et le chat délaissera la cuisine pour se blottir dans la chambre denfant, près du berceau qui sent la lessive et le lait. Voilà qui éclipsera bien des veillées trop solitaires devant le réfrigérateur.