Jai envie de raconter cette histoire étrange, notée dans mon carnet hier soir, en regardant les étoiles au-dessus de mon jardin près de Tours.
Il était une fois une vieille dame, madame Geneviève Moreau, qui avait décidé dadopter un chiot berger des Pyrénées. Ce chien, à qui elle donna le nom tout francophone de Mirabelle, grandissait à vue dœil et nen ratait pas une pour garder la maison. Il dévorait des gamelles entières de croquettes en un clin dœil, se grattait le dos à sen gondoler la clôture du jardin, et parfois, par jeu, tentait dattraper la vieille dame du bout de sa laisse quand elle passait tout près. Il fallait bien quun jeune chien soccupe de temps en temps
Puis, un jour, madame Moreau sen est allée. Non, pas à cause de Mirabelle, cest juste que la vie est ainsi faite : elle na pas tenu jusquà ses 90 ans. Les enfants et petits-enfants sont arrivés de partoutde Paris, de Lyon, même du bout du Poitoupour voir la maison de grand-mère. Et là, sur la chaîne, il y avait Mirabelle, la grosse peluche poilue. À voir son regard, on comprenait tout de suite que les nouveaux venus étaient les bienvenus. Ce nest pas chaque jour la fête avec autant de « vitamines » et de mets variés sous le toit familial !
Rapidement, on sest posé la question : que faire du chien ? Le faire piquer ? On n’aurait pas eu le cœur. Habiter à côté ? Trop risqué. Relâcher la bête dans la nature ? Impensable, pauvre monde ! On ne pouvait pas infliger ça à la campagne tourangelle : elle na rien fait pour mériter une telle épreuve. Il fut donc décidé de trouver à Mirabelle une nouvelle famille aimante. On était même prêts à ajouter un petit « bonus » en euros pour celui quil la recueillerait. Il ny avait rien de trop généreux pour la personne qui accepterait cette boule de poils becquée comme un ogre.
On a dégotté un monsieur, Julien Lemoine, qui avait toujours rêvé de caresser un chien massif derrière les oreilles ou de lui préparer des gamelles énormes. Ah, les bizarreries de lâme humaine Un vétérinaire fut convié à la manœuvre.
Le plan daction était clair : anesthésier Mirabelle et la transporter vite fait à la nouvelle adresse. Et surtout, ne pas oublier de faire une prière pour le futur maître, voire dallumer un cierge à la cathédrale Saint-Gatien : sait-on jamais !
À lheure dite, le vétérinaire est arrivé, lair sérieux, sa carabine à tranquillettes prête. Ce sont des gens courageux, ces vétérinaires ! Une fléchette, Mirabelle sest aussitôt envolée au pays du sommeil. On a décroché la chaîne, étendu la chienne sur une bâche et hop, direction la voiture familiale.
Mirabelle installée dans le coffre spacieux, le vétérinaire monta à lavant, pour le conforton respecte les spécialistes. Julien prit le volant. Derrière, la tribu de madame Moreaufils, filles, petits-enfants. On discutait, on se souvenait. Cest alors que Mirabelle, contre toute attente, se réveilla.
Elle leva la tête, curieuse, observa lhabitacle et tous ces visages nouveaux. Tout le monde sarrêta net, figé. Le vétérinaire eut les yeux ronds comme des soucoupes, le nouvel adoptant pareil : la route pouvait bien attendre, il ne conduisait plus quen automatique.
Quelle aventure ! se dit sûrement Mirabelle.
Mais dans quelle galère sommes-nous ? songèrent les humains.
Sans attendre, Mirabelle grimpa vers la banquette arrière, désireuse daller plus près de tout le mondepourquoi se priver ? Julien, lui, essaya en vain douvrir la portière pour senfuir, oubliant complètement quil était au volant. Et puis, Mirabelle entreprit de nous lécher, consciencieusement, lun après lautre ! Toute la famille Moreau y passa, même ce nouveau « papa » quelle ne connaissait pas encore. Le vétérinaire aussi, même sil lavait « tirée » un instant plus tôt. Après tout, pas rancunière, Mirabelle !
Cest là que lon comprit notre erreur : elle na jamais été la bête féroce dont on avait peur On a fait la fin du trajet trempés de bonheur, ruisselants de bave, inondés de sentimentsde la tête aux pieds.
À la tombée du jour, quand je contemple mon cher bout de terrain en Touraine, je me rappelle cette aventure. La leçon ? Parfois, on juge mal, aveuglés par la peur ou les racontars. Un grand chien peut cacher un grand cœur. Et surtout, chez nous, même un trajet en voiture prend une dimension épique dès quon aime vraiment ses bêtes et sa famille.