Une gentille Mamie, prénommée Giselle, avait adopté un chiot berger dAnatolie. La petite boule de poils grandissait à une vitesse fulgurante et prenait sa mission de gardienne très au sérieux. Elle avalait un saladier de croquettes en un éclair, se grattait le dos contre la clôture au point quelle en devenait vacillante, et parfois, dun coup de museau enthousiaste, manquait dembarquer Giselle quand elle passait à proximité. Un chiot, ça a tout de même besoin de se divertir de temps en temps.
Puis, malheureusement, Giselle est partie rejoindre les étoiles. Pas à cause du chien, non, mais la nonagénaire sest éteinte avant datteindre les 90 ans. Voilà donc les enfants et petits-enfants accourus à la maison de campagne où Giselle avait vécu toute sa vie. Et là, sur sa chaîne, attendait la fière chienne, jetant aux visiteurs un regard qui disait clairement : la fête commence ! Ce nest pas tous les jours quon voit ainsi débarquer autant de vitamines fraîches et de nourriture variée.
La famille sest vite posé la vraie question : que faire de la bête ? La piquer ? Trop cruel. Coexister ? Trop risqué. Libérer la chienne dans la nature ? Attentat contre la paix du monde la planète est imparfaite, mais tout de même, inutile de lui infliger pareille épreuve. Restait à lui trouver un foyer aimant. À la limite, on serait même prêt à payer pour ça. Pour qui accepterait daccueillir ce gentil monstre tout poilu, aucun sacrifice ne serait de trop.
Cest ainsi quils dénichèrent un gaillard du coin, Gérard, dont le rêve avait toujours été de nourrir un chien à la pelle et de le gratter derrière les oreilles à laide dun râteau. On a vu des troubles psychologiques plus étranges. Gérard sest même entouré dun vétérinaire la crème de la crème, bien sûr.
Le plan fut ficelé : une piqûre de somnifère et, vite fait bien fait, déménagement de la chienne dans son nouveau foyer. Sans oublier de bénir le futur propriétaire et dallumer un cierge, pour sa santé ou son salut, sait-on jamais.
À lheure convenue, le vétérinaire débarque, aussi courageux que sont tous les vétérinaires ruraux en France. Il charge le fusil hypodermique avec la précision dun chef étoilé qui dose sa sauce et, dun tir bien placé, envoie la chienne au pays des rêves. On la décroche de sa chaîne, on la roule sur une bâche, et roule ma poule, direction la prochaine vie.
On installe la chienne dans le coffre (de type break, bien sûr, cest la campagne !). Le vétérinaire sassied devant après tout, le confort, cest pour le professionnel. Gérard, nouvel espoir de la chienne, prend le volant. Toute la smala de Mamie sélance à larrière, papotant à tout-va. Soudain, la chienne commence à se réveiller.
Elle relève la tête, les yeux remplis dintérêt, observant le petit monde rassemblé autour delle. Partout des gens, assis, qui la fixent les yeux ronds. Le vétérinaire, écarquillé. Gérard, tout aussi ahuri, tient le volant comme sil voulait hypnotiser la route. Visiblement, conduire nétait plus sa priorité du moment.
« Quelle ambiance ! » songea la chienne.
« On est peut-être au paradis », se demandèrent les passagers.
Ni une ni deux, la chienne décide de sen mêler, sautant gentiment dans lhabitacle, à la rencontre de ses nouveaux amis. Pendant que Gérard cherche frénétiquement la poignée de porte pour sévader lui-même du véhicule (tant pis pour la route !), la chienne entreprend de lécher tout le monde avec détermination : la famille de Mamie, parce quaprès tout, le lien du sang, ça compte ; Gérard, car désormais, on est âmes sœurs ; et même le vétérinaire, question doublier la fléchette. Après tout, lerreur est humaine (ou canine).
Cest dans ce tourbillon de bave, damour et de gloussements nerveux que tous comprirent sêtre joliment trompés : le soi-disant fauve était tout simplement un cœur sur pattes. Ils finirent leur route trempés de la tête aux pieds, mouillés den haut par la pluie de bisous baveux, et den bas par lémotion du réveil.
Ah Ma chère et tendre maison de campagne française, ses souvenirs et ses aventures inattendues.