Pas vraiment Chloé
Chloé ! Encore ?! Seigneur, tu nes pas un enfant, tu es toute une énigme ! Mais enfin, cest possible, ça ?!
Maman, je ne sais pas. Cest arrivé tout seul
Sa mère luttait avec la parka toute sale de Chloé, ses bottes trempées et son bonnet sans pompon.
Tous les enfants sont des enfants, mais la mienne Chloé ! Tu vas arrêter un jour, ou non ?
Chloé fixait son ourlet déchiré, soupirant profondément.
Pourtant, cétait vraiment rigolo ! Le train humain qui partait de Camille, il était super ! Dommage juste que François ait tiré un peu trop fort sur sa robe. Voilà le résultat. Et Madame Lefèvre a dit quelle ne sétait pas engagée à recoudre et que cétait à la mère de Chloé de sen occuper. Cest pas faux. Sauf que ça lui a coûté son goûter et toute la fin de laprès-midi punie sur une chaise dans un coin. Hors de question dexposer sa culotte aux garçons ! Cest mal élevé, a dit Mamie à Chloé. Et Mamie, question vie, elle sy connaît !
Par exemple, pour dire que Chloé est particulière. Maman nest pas daccord, mais Mamie, elle, aucun souci.
Arrête un peu de la houspiller ! Cest quoi, cette drôle dhabitude ?
Maman, tu mas élevée comme ça, non ? Pourquoi maintenant tu changes davis ? Si je ne fais rien avec Chloé, mais qui va-t-elle devenir ?
Une belle jeune femme intelligente, comme toi ! Pas suffisant ?
Oh, ça suffit, tes blagues ! Jai pas la tête à ça ! Chloé ! Va te changer, tout de suite !
Chloé soupira de soulagement et fila dans sa chambre, laissant les deux êtres quelle préférait au monde sengueuler sans elle. Après tout, ils navaient pas vraiment besoin delle. Elle servait surtout de prétexte.
Une fois, elle avait demandé à Mamie ce que ça voulait dire, prétexte. Mamie sétait contentée de rire :
Se disputer sans raison, cest nul, petite. Se disputer avec une bonne raison, ça cest une vraie histoire !
Donc je suis la bonne raison ?
La meilleure ! Tu nes que la nôtre ! On sinquiète pour toi, cest tout. Chacune à sa manière. Ta mère est stricte, elle pense quil ny a pas dautre solution. Moi, toute ma rigueur jai épuisée sur ta mère. Pour toi, il me reste que des sucreries. Comme un pain dépices.
Jaime pas les pains dépices !
Bon, on dira une fraise Tagada alors.
Là, tes juste ! Dis, Mamie, maman elle maime ?
Plus que tout ! Même plus que moi ! Ça, tu peux en être sûre.
Pourquoi, alors, elle me gronde tout le temps ?
Justement parce quelle taime
Drôle damour. Toi, tu maimes aussi et tu me gronde pas.
Je suis ta grand-mère, elle, cest ta mère. Elle a plus de responsabilités. Donc elle doit aimer autrement, tu comprends ?
Non !
Tu comprendras plus tard.
Ce fameux plus tard il ne semblait jamais arriver.
Chloé a attendu, mais rien Chaque année, sa mère devenait plus sévère.
Mais quest-ce que je vais faire avec toi ? Tattendre quun jour tu me ramènes la honte à la maison ?
Cette phrase, Chloé lentendait régulièrement, mais ce quelle voulait dire, elle ne savait pas trop. Elle se souvenait juste de sa robe déchirée à la maternelle, et ça la faisait un peu glousser. Elle avait souvent envie de demander comment on pouvait rapporter quelque chose dans une robe trouée, mais elle se taisait : maman naurait sûrement pas trouvé ça drôle.
Les craintes de sa mère était tout à fait inutiles.
Maladroite, certes un peu mignonne, Chloé se pensait tout à fait ordinaire. Peu importe ce que disait Mamie ! Il y avait bien un miroir à la maison !
Et dans son miroir, Chloé voyait rien de glorieux ! Petits yeux, queue-de-cheval tristounette, et des boutons en bouquet sur le nez. Top modèle, vraiment !
La vérité de la vie sur elle-même, Chloé lacceptait depuis belle lurette, alors la mode, très peu pour elle. Pas besoin de pantalon à paillettes. Ses vieilles baskets lui allaient très bien, sauf un soir dexception pour aller au théâtre avec Mamie, où elle devait nouer correct.
Le théâtre, Chloé adorait. Trop rare, hélas : les places coûtaient cher. Mamie économisait religieusement sur sa retraite, mais il fallait patienter Chloé sétait donc proposée comme baby-sitter chez la voisine dès la cinquième, et gardait volontiers ses jumeaux, gagnant ainsi ses premiers petits euros. Les gamins étaient vifs, mais raisonnables, et Chloé, sans frère ni sœur, appréciait leur compagnie, presque plus comme un plaisir que comme un boulot.
Et puis, faire des jeux, donner deux cuillères de compote à des petites bouches grandes ouvertes, et rentrer chez soi, cest pas trop mal. Pas de bagarre, personne qui saute sur ton lit ou gribouille dans tes cahiers. Luxe, calme et volupté.
Pas que Chloé soit égoïste, mais labsence dabsence elle connaissait déjà très bien. Élever deux enfants nécessite de largent, et pas quun peu. Leur foyer, cétait juste le salaire daide-soignante de sa mère, pourtant en réa à lhôpital, et la pension minuscule de Mamie. Plus important encore : y avait pas de papa. Jamais vu, et honnêtement, Chloé navait jamais voulu le rencontrer.
À sa mère, elle ne parlait jamais de ses réflexions. Pourquoi lui miner le moral davantage ? Y en avait déjà assez ! Avec juste Chloé, et Mamie qui commençait à perdre la tête. Elle ne se rappelait même plus de son prénom, parfois.
Heureusement, Mamie avait connu le père de Chloé, et tout raconté avant doublier. Lhistoire de larrivée et du départ du papa : racontée comme elle lavait comprise.
Il ne voulait pas de ta mère.
Pourquoi ?
Un vrai Don Juan ! Il y en avait toute une ribambelle comme elle autour de lui ! Jai prévenu ta mère ! Mais bon, quand tes amoureuse Elle racontait quil allait lépouser, que les autres, cétait des erreurs de jeunesse.
Il la épousée ?
Oh oui ! Quand ta mère veut quelque chose Mais dès quil a appris pour toi, il sest évaporé, comme par enchantement. Personne na su où il était parti. Juste un mot derrière lui.
Quoi comme mot ?
Tas pas besoin de savoir, Chloé. Cest leur affaire. Un truc est certain : tu étais tellement attendue par ta mère que toute la grossesse elle a pris soin de toi comme une porcelaine. Peur dabîmer le précieux vase. Après, ça ne lui a jamais passé. Tu comprends maintenant pourquoi elle te sermonne sans arrêt ?
Cest pour ça ?
Ben tiens ! Elle sinquiète pour toi, elle en dort pas la nuit parfois. Je lai vue, tu sais ! Elle te caressait les cheveux, marmonnait des trucs, au bord des larmes. Si je lui demandais, elle râlait. Cest sa façon daimer, Chloé. Comme elle peut.
Je pige Tas fait pareil avec elle, Mamie ?
Bien sûr ! Toutes les mères fonctionnent comme ça. La peur nous fait faire nimporte quoi, et puis on culpabilise.
Mais pourquoi avoir peur ?
Si je savais, ma petite Tu le sauras le jour où tu deviendras maman.
Chloé na rien répondu, mais a pensé : Moi, je ne gronderai jamais mes enfants, je ferai autrement. Naïve ! Mais enfin, qui ne lest pas à cet âge ?
Entre nous, Chloé nespérait pas tellement avoir des enfants un jour.
Qui voudrait dune petite poulette banale, moche, et aussi collante quune ronce ? Si on saccroche à toi, il faut subir.
Diplôme en poche, Chloé est embauchée dans le même hôpital que sa mère. Et alors, là
Jamais assez bien ! Chloé trop vive, trop gentille avec les patients, et il ne faut pas, sinon tu arrives plus à ten défaire ; elle en fait trop Pour rien, soi-disant, parce que ça ne sert à rien. Les patients sen vont, dautres arrivent. Faut pas sépuiser ! Faut être zen. On ne peut pas sauver tout le monde !
Mais Chloé nécoutait rien. Elle avait vraiment de la peine pour chaque malade. Cest un humain, non ? Il souffre ! Et quest-ce que ça coûte de redresser un drap ou de dire un mot gentil ? Même les chats aiment ça ! Alors les gens
Même sa mère tâchait de la calmer.
Ma puce, tembête pas. On naime pas trop les différentes, ici. Si tu te brouilles avec tout le monde, qui va y gagner ? Toi ? Nous ? Tu sais comme ton salaire, il compte en ce moment. Pas question de placer Mamie en maison de retraite Une aide-soignante à domicile coûte bien trop cher. Tu dois bosser, te faire de lexpérience, mais qui va garder Mamie ?
Maman, je peux pas faire semblant. Certains crient sur les malades…
Cest difficile, chacun fait comme il peut. Bien sûr, il vaudrait mieux être humain. Mais pas tout le monde y arrive. Déjà, dans ton service, vous êtes trois comme toi. Cest déjà pas mal ! Jai parlé à ta supérieure. Elle taime bien mais elle dit la même chose : sois plus discrète. On ne change personne à grands coups de sermons. Mais à petits pas, par lexemple, ça peut marcher.
Mais cest long !
Oh, Chloé ! En qui tu as pris, franchement ?
En toi, je suppose.
Chloé !
Quoi ?
Rien Fais ce que ta mère te dit !
Mouais
Chloé navait pas envie de disputer. Mais écouter maman, pas toujours efficace. Peut-être quelle a raison, mais en chambre 103, y a cette mamie, plus pénible que cent blattes, et elle, tous les matins, elle sourit à Chloé. Elle na jamais râlé sur les piqûres ou le manque dattention. Sur les autres, oui, mais Chloé, jamais.
Et cest pas la seule ! Il y a plein de patients épuisés, fatigués, qui se chamaillent avec la famille Chloé voyait tout. Elle entendait tout. Les familles passent, marmonnent des conneries sur lhéritage Les patients pleurent ensuite On ne peut que comprendre.
Mais sa mère nentend rien. Lessentiel, cest que Chloé aille bien. Mais peut-on aller bien si on sent que tout le monde autour ne va pas ?
Pas possible de réconforter tout le monde, mais au moins quelques-uns, si !
Et tant pis si les collègues rient dans son dos et répètent que Chloé, cest la Sainte-Benoîte, il ne lui manque quun couvent. Mamie disait toujours : Le caravane passe quoi quil arrive
Voilà, la caravane de Chloé avançait, raclant le sable, parfois assoiffée
Cest dur dêtre comprise, et encore plus quand personne pour te dire toi, tu es bien comme ça
Pas quelle ait besoin dapprobation, elle avait appris à sen passer, mais depuis que Mamie perdait pied, elle navait plus grand-monde à qui parler. Maman soupirait, poussait Chloé à sortir, mais elle savait que cétait trop tard. Chloé devenait vieille fille typique, aucune envie dentendre parler damour ni de mariage.
Si tu veux des petits-enfants, maman, faut me le dire. Je ten fais deux. Aujourdhui cest facile !
Chloé ! Cest quoi, ces conneries ?!
Ben quoi ? Les princes charmants, ça court pas les rues ! Cest la sélection naturelle, maman. Alors tu veux quoi de moi ?
Juste que tu sois heureuse
Alors arrête de parler de ma vie privée. Elle ne veut pas se mettre en place, et franchement, elle va très bien comme ça ! Je ten prie, ne relance pas Jen ai marre.
Et sa mère se taisait, soupirait en douce, ruminant à qui pouvoir présenter sa fille récalcitrante. Tous les fils des copines casés depuis longtemps Fallait patienter.
Et dun coup, la vie se montra généreuse. Mais alors, rien à voir avec le conte de fées que Chloé imaginait.
Elle croyait voir débarquer le prince charmant juste à côté, quil attendrait sagement un clin dœil, et la réalité fut tout autre.
Tout ça, cest la faute de cette fameuse mamie plus coriace quune armée de cafards. Elle atterrissait dans le service de Chloé deux fois lan. Chaque fois, cétait lalarme générale, tout le monde gémissait dès quelle pointait le nez.
Elle va recommencer à écrire des doléances ! Quelle soit en forme, bon sang ! Chloé ! Ta favorite ! Va donc laccueillir.
Madame Dubois, de son vrai nom, silluminait en voyant galoper Chloé dans le couloir.
Ma petite ! Si je suis contente de voir ta tête ! Un vrai visage humain au milieu de tous ces vampires !
Il ne faut pas dire ça, on est tous gentils, ici !
Tes trop jeune, tu piges pas la faune locale ! Mais bon, vas-y, laisse !
Je préfère vous emmener à votre chambre avant que vous ne fassiez peur à tout le service !
Quils aient la trouille, cest bon pour eux !
Vous êtes incurable, Madame Dubois.
Peut-être, mais je suis un agneau à côté de ma chatte. Elle, cest le gratin de la mauvaise humeur !
Chloé hochait la tête, sans croire un mot. Dommage : elle allait faire connaissance avec la bête.
Tout est arrivé le jour où Madame Dubois est apparue bizarrement calme, plus silencieuse quun soir dorage.
Pour la première fois, elle ne râlait pas, ne cherchait pas la dispute. Silencieuse, elle suivit Chloé et tourna le dos dans son lit. Aux questions, elle ne soufflait que :
Va, ma petite Chloé Plus tard
Bien sûr, deux heures plus tard, Chloé connaissait le diagnostic, et que Madame Dubois était venue delle-même, pour de bon.
Sa famille, toujours en bisbille. Cest le drame ! Faut pas être glaciale en tant que maman, sinon tu récoltes ce que tu as semé auprès de tes mômes plus tard !
Cette généralité passa au-dessus de la tête de Chloé. On ne juge pas une rivière sans y avoir nagé, si ? Facile de critiquer, mais impossible de savoir qui a le vrai du faux dans ces histoires de famille.
En fin de service, Chloé alla jeter un œil à Madame Dubois.
Ça va ? Je peux vous ramener quelque chose ?
Long regard pensif en guise de réponse. Chloé allait déjà repartir, mais Madame Dubois finit par parler :
Chloé, jaurais un service à te demander Je ne sais pas comment Jai jamais trop demandé, plutôt ordonné. Jai eu une mère coriace et elle ma appris à foncer. Mais quand on na plus la force, ça, elle ma jamais expliqué
Dites toujours, jécoute !
Tu comprends, jai la famille, franchement y en a un wagon mais personne à qui me confier vraiment. Jai raté ma vie à courir après le peu de bonheur, jai voulu que mes enfants fassent mieux, mais voilà, gâtés, ils ont profité. Ils ont déjà partagé mon appart alors que je suis encore vivante Jai tout donné : ma maison, mes efforts, jai élevé tout le monde, suis restée solide pour mes petits-enfants, mais maintenant, plus personne na besoin de moi, même Chloé, sil te plaît ! Prends Mimine !
Qui ?
Ma chatte ! Elle est adorable, tu sais ! Un peu pénible mais tellement intelligente ! Elle comprend tout, même les larmes ! Avant que je parte, elle mempêchait carrément de sortir. Elle se doute de tout
Chloé était embêtée.
Elle adorait les animaux mais chez elles, jamais de bêtes. Trop compliqué avec Mamie, pas les moyens surtout. Cest du budget, un animal
Mais face à limploration de Madame Dubois, impossible de refuser. On comprenait vite que cette chatte était sûrement sa seule consolation. Cest étrange, peut-être ridicule, mais cest la vérité. Et Chloé se dit quon na pas à juger la détresse des autres. Si on peut donner un peu de lumière, pourquoi pas, au lieu de juger
Fin de service, Chloé trouve sa mère et lui demande son avis, puis file chercher la chatte.
Je la prends, Madame Dubois. Mais cest temporaire ! Vous la récupérez vite, hein, Mimine ?
Mais oui, bien sûr
Madame Dubois a hoché la tête, et pour la première fois, on a vu une vraie mamie, pas une terreur.
Arrivée devant lappartement de Madame Dubois, Chloé hésite. Les clés en main, elle nose pas entrer seule. Elle tergiverse sur le palier et finit par frapper chez une voisine.
Qui cest ? une jeune maman mignonne, bébé dans les bras.
Désolée. Cest Madame Dubois qui ma demandé de récupérer sa chatte chez elle. Vous pourriez rester devant la porte, juste au cas où ?
Oh, peur de rentrer toute seule ? Sage précaution ! Faut dire, la vieille cest du costaud !
Mais non, elle est juste entière ! On nest pas tous des biscuits au beurre !
Ha, ça, tu las dit ! la mère rit facilement. Vas-y, on guette ! Hein, Paul ?
Paul glousse daccord et lopération sauvetage de Mimine commence
et se termine aussitôt que Chloé ouvre la porte :
Une fusée noire jaillit, file dans lescalier et disparaît ! Pas eu le temps de dire ouf.
Ferme la porte ! crie la voisine, Tu vas jamais la rattraper, elle est sauvage, elle ! Fais gaffe aux doigts, si tu lattrapes ! Bonne chance !
Merci !
Chloé dévale les marches, priant que la porte de limmeuble soit fermée.
Hélas ! Complètement ouverte, avec deux costauds qui trimbalaient des meubles dehors.
Vous auriez pas vu un chat, par hasard ? demande Chloé sans conviction.
À sa surprise, lun des déménageurs pointe du doigt le petit square à côté.
Elle est dans larbre, là-bas !
Les autres rient, observant Chloé qui slalome sous un marronnier pour tenter dapprivoiser Mimine, laquelle feulait déjà.
Mimine, misti-misti…
Long sifflement amer et grognement en réponse.
Toi alors chipie ! grommelle Chloé.
Pas le choix, faut grimper dans larbre. La chatte ne redescendra jamais seule.
Le square est désert, la pluie commence, fine et perçante comme une AMAP de légumes oubliée. Rentrer vite, enfiler un plaid, du thé brûlant et un pod doreillette sauf que la deuxième oreille, cest toujours pour Maman, qui a le chic pour venir sermonner au pire moment. Chloé saccommoderait bien de ça tant quelle na pas à grimper dans un arbre.
Mais pas moyen dy couper. Promesse, cest promesse.
Sac sur le dos, Chloé se lance à lassaut du marronnier.
Une branche, puis une autre.
Le grommellement félin se rapproche, et soudain, un éclair noir lui raye la joue ! Elle esquive de justesse.
Mimine ! Faudrait voir à pas abuser ! Tu
Elle allait menacer de couper la queue du chat, mais sest retenue. On ne sait jamais, si la bête comprend tout Déjà, sa maîtresse le disait.
Chloé se hisse encore un peu, tend la main, et fini par attraper la chatte détrempée par la peau du cou.
Allez hop !
Chloé, en secouant la branche, feulait aussi sec que Mimine, qui du coup a dû la trouver crédible. Elle lâcha la branche et regagna le giron chaud de la parka. Là, au sec, Mimine sassagit, écoutant Chloé souffler toutes les grossièretés quelle connaissait en pensant quen descendant, ce serait bien plus compliqué.
Grimper, elle avait réussi Mais redescendre
Chloé, absorbée par la mission de sauvetage, avait oublié un détail : elle avait le vertige. Et la branche, bien trop haute.
Coincée, elle ferma les yeux.
Maman
Cétait haut en bas
Non, vraiment, haut.
Chloé gigota, impossible descalader seule.
La pluie redoubla, et elle jura, pestant contre Mimine.
Tu pouvais pas faire genre chat civilisé ? Tabonnes où, là ?
Le chat, cramponné à son pull, a jugé plus prudent de ne pas miauler. Dans la voix de Chloé, pointaient des intonations que Mimine connaissait trop bien un mélange d’anxiété et de spoilé, façon maîtresse qui part. Ça lui a serré le cœur.
Le téléphone de Chloé vibrait sans arrêt, mais impossible dattraper son portable sans risquer la chute.
Appeler au secours ? Impossible, la honte ! Faire déplacer le quartier Mieux vaut mourir dans larbre.
Tu es bien installée ? Ça te plaît, la vie perchée ?
Une voix masculine, ironique, a failli faire tomber Chloé.
Eh, pas de panique, surtout ! Je vais te sortir de là, attends une minute !
Le type avait lair destimer quelle pouvait partir de son arbre sur ses deux jambes.
Mais bien sûr ! Prenez votre temps, je ne vais nulle part ! le sarcasme, ça, elle maîtrisait.
Hmmm
Le mec disparaît.
Eh ben, il sest barré Mimine, mais pourquoi je suis COMME ÇA, moi ?…
Le garçon revient, avec une échelle trouvée Dieu-sait-où.
Descends ! À moins que tu aies prévu ton duvet ?
Chloé secoue la tête, se force à ouvrir un œil.
Jai peur
Mais à peine a-t-elle eu le temps dexprimer sa frayeur quil lattrape par la jambe, la fait glisser sur la branche, et en une seconde, elle se retrouve sur léchelle. Par quel miracle ?
Je te tiens ! Pas de souci ! Prends ton temps.
Et Chloé descend, doucement, rassurée par ses bras qui laccompagnent.
À peine la terre retrouvée, Mimine tente de prendre la tangente, mais Chloé est rodée. Elle la coince de nouveau sous sa parka.
Pas bouger ! Ta moman ma demandé de veiller sur toi, et je vais tenir parole !
Tes du genre obstinée, toi
Un mec mince, pas du tout impressionnant, jauge Chloé avec un sourire mi-goguenard, mi-admiratif.
Je te raccompagne ?
Ça va aller ! Chloé sénerve, puis se morigène.
Bravo, vraiment ! Le gars ta sauvé TOI, trempée, ridiculisée, excuse-toi ! Il a même déniché une échelle, risqué la crève, et toi, tu lui grognes dessus Maman avait raison.
Pardon Merci, vraiment ! Sans toi jy serais encore!
Pourquoi tes montée ?
Pour sauver le chat Pardon, faut que je file, ma mère doit sinquiéter.
Pourquoi vous ? Après tavoir vue dégoulinante ma vieille, je pense quon peut se tutoyer ! Moi, cest Antoine. Allez, je temmène au métro. Loin, chez toi ?
Pas trop.
Chloé fut soudain persuadée davoir chaud, tout contre la bruine. Sensation bizarre : comme si, soudain, le trottoir volait sous ses pieds et un sourire collé à ses lèvres chaque fois quAntoine ouvrait la bouche.
Mimine, sous la parka, profitait du chauffage de circonstance, refusant même de feuler pour ne pas faire fuir ce drôle de bonheur. On ne voyait rien, mais il était là. Sauf pour le chat, qui le sentait très bien.
Antoine accompagna Chloé jusquà la porte. Le lendemain, il lattendit à la sortie du parc de lhôpital. Ils allèrent acheter des croquettes : Mimine avait ses exigences, régime sans gluten et pâtée bio sinon rien.
Chloé garda la chatte une semaine. Jusquà ce que la fille de Madame Dubois vienne la chercher.
Ma mère est si triste sans son chat Ce serait mieux quelles soient ensemble.
Vous allez prendre soin de Madame Dubois ?
Évidemment ! Cest ma mère Elle était têtue, voulait pas déménager, mais là, il faut bien. Merci pour tout !
Chloé fit un signe à la fille, la regardant séloigner la chatte ronronnante contre elle. Elle pensa encore quon ne connaît jamais vraiment les histoires des familles, et quil ny a pas à juger ou à inventer ce qui nest pas. Les choses sont rarement ce quelles paraissent.
Et plutôt que de se demander ce qui se passe chez le voisin, il vaut mieux essayer de bâtir sa propre histoire. Surtout quand, soudain, quelquun arrive, prêt à sarrêter, à tenir une échelle, juste au moment où on en a besoin.
Celui qui partagerait ta vie ne te dirait jamais que tu es différente, parce quà ses yeux personne ne sera jamais mieux que toi sur cette planète.