Alors tu ne vas pas le croire, mais il faut absolument que je te raconte ce qui sest passé avec Camille Dubois, tu sais, la fille du promoteur immobilier hyper connu à Lyon. Mais attends, je commence par le début.
Lautre jour en amphi, tout le monde chuchotait sur Camille.
Tas vu sur quoi elle est arrivée aujourdhui ? Jte jure, on dit que son père lui a offert cette Audi pour son anniv.
Et la sacoche, laisse tomber ! Minimum deux mille euros, facile !
Sa manucure, regarde-moi cette perfection rien quen strass ça coûte plus que ma bourse du mois !
Je tassure, moi, Anaïs, je ne pouvais pas mempêcher découter, même si ça me foutait un peu mal à laise. Camille, la grande blonde toujours impeccable, semblait navoir rien à faire des autres : dernière rangée, les yeux rivés sur son iPhone doré, le visage parfait dune poupée de porcelaine.
« Quest-ce qui lui passe par la tête à celle-là ? » que je me suis demandé. Depuis deux ans de licence, on aurait dit quelle vivait dans un autre monde : nouvelles voitures tous les mois, zéro soirée avec nous, examens brillement torchés et puis hop, elle filait. On aurait dit quelle ne voulait même pas exister avec nous.
Ma pote Julie a levé les yeux au ciel :
À tous les coups, elle ne pense quà son shopping. Typique gosse de riche. Lautre jour je lai entendue au téléphone : Milan par ci, Paris par là
Jai fait semblant dacquiescer, mais franchement, jy croyais pas trop. Et puis parfois, dans le regard de Camille, je voyais autre chose Un mélange de tristesse et de distance, comme si elle pensait à un truc bien loin des trucs bling-bling.
Et tu te rappelles, lannée dernière, quand elle avait fait cette soutenance sur limpact humain sur les animaux sauvages ? Même Julie nen revenait pas :
Elle la sûrement fait écrire par les secrétaires de son père ! Elle sest juste pointée, maquillage nickel, et a récité
Mais moi, javais vu ses yeux silluminer, sa voix qui tremblait en parlant des animaux errants. Pendant un instant, on navait plus affaire à la starlette, mais à quelquun de vrai.
La vraie claque, je lai prise un soir de novembre, glacé. Je sortais du Monoprix avec mes sacs, et là qui je vois accroupie par terre devant lentrée ? Camille. Et quest-ce quelle faisait, tu penses ? Elle nourrissait une énorme chienne toute miteuse, pas coiffée, blessée à la patte.
Ses doigts, parfaits, avec des ongles holographiques, prenaient des bouts de saucisson quelle tendait doucement à la chienne.
Doucement, cocotte, faut pas sétouffer je sais, ten peux plus, hein ?
Et elle, la frileuse, elle se fichait de sagenouiller dans la gadoue avec son manteau qui valait sûrement un loyer.
Jai repensé aux fois où je la voyais disparaître sans un mot, où javais aperçu un paquet de croquettes dans son immense sac Chloé Tu penses que javais capté à lépoque ? Non.
Camille, après avoir fini la bouffe, a pris le museau de la chienne entre ses mains et a murmuré en la regardant droit dans les yeux :
Tu sais, je crois que je te comprends. On a tendance à voir que ce quon veut bien montrer, mais à lintérieur, personne voit réellement qui on est, hein ?
La chienne a poussé un petit gémissement.
Quand jétais môme, jai supplié mes parents pour avoir un chien, tu sais. Mon père me disait : On tachètera un vrai, avec des papiers, pas un bâtard errant ! Moi, je voulais juste un copain, un vrai. Pas un truc à exposer. Juste quelquun qui taime, peu importe les cadeaux et tout le reste.
Je te jure, ça ma serré la gorge dentendre ça. Je navais plus du tout en face cette Barbie des magazines, mais une fille seule, prisonnière de son image trop parfaite.
Puis Camille sest relevée dun coup, a secoué son manteau sans sen préoccuper :
Allez, on va pas pleurer. Viens, ma belle, on va chez le véto. On trouvera une solution !
Et tu sais quoi ? La chienne a suivi Camille, en boitant mais sans hésiter. Camille a ouvert la porte arrière de son Audi blanche ultra propre.
Monte, ma grande. Je te promets que tauras plus jamais à traîner seule dehors.
Jai pas pu mempêcher de lâcher :
Hé, tu fais quoi là ?!
Camille ma regardée une demi-seconde. Pas gênée, pas arrogante. Juste cette tristesse bizarre et une force un peu étrange aussi.
Ce que tout le monde devrait faire. Être soi-même, tant pis si ça déplait.
Et elle a démarré, me laissant là, les bras ballants.
Le lendemain et le surlendemain, pas de Camille en cours. Jarrêtais pas de jeter un coup dœil à la dernière rangée. Impossible darrêter de repenser à la scène. Où elle est ? Quest devenue la grosse chienne boîteuse ?
À la fin de la semaine, ma curiosité a gagné. Après les cours, jai demandé à Martin, un de ceux qui la connaissaient un peu mieux :
Dis, tu sais ce quelle devient, Camille ? On la voit plus du tout.
Pff Personne sait, répondit-il. Elle doit encore être partie à Londres ou je sais pas où. Mais, parait que sa voiture traîne souvent près dun vieil entrepôt désaffecté, au-delà de Gerland.
Et là, flash ! Jai repensé à la fois où javais entendu Camille au téléphone : « Non, papa, je peux pas venir. Jai des choses importantes ici. Oui, plus importantes quun défilé à Milan. »
Tu vas rire, mais une heure après, jy allais, dans cette zone industrielle, sans trop savoir si cétait pas complètement débile.
La voiture de Camille était là, devant le hangar tagué. Mais surtout, à larrière, des aboiements ! Jai longé le mur, et ce que jai vu, jen ai eu le souffle coupé.
Dans la cour, des dizaines de chiens, toutes tailles, tous styles, qui jouaient, dormaient, se chauffaient au soleil. Et au milieu, Camille, version ultra décontractée : vieux jean, sweat troué, cheveux attachés à la va-vite. Elle versait des croquettes dans des gamelles, caressait les toutous qui venaient lui sauter dessus.
Je me demandais quand tu allais comprendre, ma-t-elle lancé sans se retourner.
Ça ça fait longtemps que tu fais ça ?
Presque un an, a-t-elle répondu en saccroupissant à hauteur dun chiot. Jai commencé à nourrir un ou deux chiens dans la rue, puis les soigner Et puis jai compris quil leur fallait mieux. Un endroit. Papa ma filé de largent pour macheter une nouvelle voiture Jai pris cet entrepôt à la place. Jy ai passé mon été à tout refaire.
Alors cest pour ça quon ne te voyait jamais aux soirées, jamais ailleurs
Elle a hoché la tête :
Les fringues, les bagnoles cest la façade que mon père veut. Moi, cest ici que jexiste vraiment.
Elle sest tournée vers moi, et dans ses yeux rien à voir avec la froideur habituelle, juste une chaleur et cette vulnérabilité touchante.
Tu sais, la chienne de Monoprix ? Elle a été adoptée hier par un monsieur adorable. Et beaucoup des autres trouvent une famille. Faut juste raconter leur vraie histoire, pas baratiner sur les races ou les pedigrees. Dailleurs, si tas du temps ça te dit de filer un coup de main ?
Je crois que jai jamais eu cette envie aussi forte de faire partie dun truc comme ça.
Par quoi on commence ? que je lui ai dit en retroussant mes manches.
Les semaines ont filé à une vitesse folle. Chaque soir, je venais filer la main à Camille. On lavait, nourrissait, câlinait, soignait, courait après les chiots fugueurs Et, chaque jour, japprenais à connaître la vraie Camille.
Derrière limage de la bourgeoise distante, cétait une fille qui se saignait pour ses animaux, qui gérait son asso avec rigueur : réseaux sociaux, dossiers dadoption, appels aux vetos, tout !
Pour que les gens prennent un chien, faut quils sachent que cest un individu, pas juste une peluche, ma-t-elle expliqué. Cest comme ça quon évite les abandons.
Un soir de décembre, on était installées sur le vieux canapé branlant du local. Les chiens dormaient enfin. Camille a soufflé, rêveuse :
Tu sais à quoi jaspire ? Un vrai centre, moderne, avec une équipe de vétérinaires, une partie pour les chats aussi Quon prenne en charge les blessés, les vieux, tous ceux que personne ne veut.
Mais pourquoi tu ne le fais pas ? Tas les moyens, non ?
Elle a eu un petit sourire triste :
Papa pense que cest un caprice qui va passer. Il aimerait que je bosse chez lui, pas que je traîne dans un hangar avec des chiens. Il croit que jutilise largent pour faire du shopping. Ce refuge il sait même pas quil existe.
À ce moment, son portable vibre, Papa saffiche.
Oui, papa Non, pas ce soir, jai une réunion importante Oui, plus importante que le dîner de gala.
Moi, je la regardais et je me disais : Mais, ose lui dire ! Montre-lui ce que tu fais ! Tes plus une gamine !
Franchement, Cam, tu pourrais au moins essayer, tu ne crois pas ? sors-lui le grand jeu, parle-lui comme à un investisseur.
Elle a hésité un long moment, puis :
Tu viens demain ? Je vais lui dire la vérité, mais ça me fait flipper, jaimerais pas être seule.
Évidemment que je viendrai.
Le lendemain, tout était prêt, sauf Camille qui faisait cent pas, le stress à son max. Quand la grosse Mercedes noire est arrivée, elle a blêmi, puis elle sest secouée et a foncé ouvrir.
M. Dubois, élégant, genre chef dentreprise, a balancé un regard circonspect autour de la cour :
Voilà, cest donc ici que tu passes ton temps.
Oui, papa. Jai monté ce refuge, seule. Les chiens, je les soigne, je les aide à trouver une famille. Je sais que ça parait farfelu, mais cest ce que jaime faire. Cest mon projet.
Camille sest lancée : histoires, chiffres, projets, plans pour un centre plus grand. Et peu à peu, jai vu son père changer dexpression, presque attendri, surtout quand un vieux cabot sest pointé, a reniflé ses chaussures et sest calé contre sa jambe.
On dirait mon Léo, tu te souviens, lépagneul quon avait à Annecy ?
Léo ? Mais oui ! Cest toi qui mas appris à jouer avec lui
Il a regardé Camille avec une attention nouvelle :
Je savais pas Jaurais jamais cru. Tes vraiment passionnée. Tu me montres tes idées pour lagrandissement ?
Six mois plus tard, au bord de la ville, on inaugurait le centre Compagnon Fidèle. Grand jardin, infirmerie dernier cri, bénévoles partout, et de la joie, surtout. Camille et son père ont coupé le ruban ensemble, en baskets et t-shirt siglé refuge, le sourire jusquaux oreilles.
Tu vois, ai-je soufflé à Camille, tes devenue ce quil rêvait que tu sois mais à ta façon.
Jai arrêté de jouer un rôle. Jai juste osé être moi.
Elle a caressé le vieux chien, leur mascotte, et il a aboyé dun air joyeux.
Voilà, cétait lhistoire de Camille. Derrière les apparences, il y a parfois des cœurs grands comme ça. Faut juste leur laisser loccasion de souvrir et je te jure, ça peut tout changer.