Une femme remarquable

Une bonne femme.

Une bonne femme, vraiment. Que ferions-nous sans elle ?
Et tu lui donnes à peine deux mille euros par mois !
Françoise, on lui a bien mis lappartement à son nom, tout de même.
Oui, mais elle ne le sait pas.

Paris, mai.

Je me suis réveillé dans la nuit, pris dune insomnie de vieillard. Mes os grinçaient à chaque mouvement. Jai quitté mon lit en soupirant, traînant des pieds jusquau salon à la clarté faiblarde dune lampe posée sur la commode.
Là, jai regardé ma femme, assoupie sur son vieux fauteuil. Tout allait bien, a priori. Jai écouté son souffle, puis, rassuré, jai filé dans la cuisine, bu un peu de lait, me suis rafraîchi dans la salle de bains, puis je me suis laissé tomber sur mon lit.

Impossible de retrouver le sommeil.
Quatre-vingt-dix ans, Françoise et moi. Une longue vie derrière nous, et maintenant Nos pas sur le parquet résonnent dans ce grand appartement du quinzième, sans enfants ni petits-enfants dans les parages.

Notre fille, Claire, nous a quittés bien trop tôt : elle navait même pas soixante ans. Pierre, notre fils, parti aussi, emporté par la vie. Et puis notre unique petite-fille, Élodie, sest installée en Belgique il y a des lustres, nayant gardé aucun souvenir de ses grands-parents parisiens. Elle doit avoir ses propres enfants maintenant Qui sait sils parlent même français ?

Je me suis assoupi, malgré moi, emporté par la fatigue.

Je me suis réveillé, touché par une main frêle :

Marc, ça va ? ma chuchoté une voix aimée.

Jai ouvert les yeux sur le visage soucieux de ma femme.

Quest-ce quil y a, Françoise ?
Je te voyais là, immobile
Je suis encore vivant ! Retourne te recoucher !

Jai entendu ses pas lourds séloignant vers la cuisine. Le robinet a coulé, puis la porte de la salle de bain sest refermée. Enfin, elle est retournée dans notre chambre.
Jai perçu ses pensées, pesantes, de lautre côté du mur : Et si un matin je me réveille et quil nest plus là ? Ou si cétait moi qui partais la première ?

Marc a tout prévu, même le repas dadieu Peut-on vraiment organiser ce genre de choses à lavance ? C’est devenu banal. Mais bon, qui le ferait à notre place ?

Élodie ne donne jamais de nouvelles. Il ny a quune voisine, Isabelle, qui passe souvent nous voir. Elle a les clés, Isabelle. Marc lui donne mille euros chaque mois de notre retraite elle apporte les courses, soccupe de petits trucs et, franchement, quaurait-on à faire de cet argent ? Plus question de descendre du quatrième sans ascenseur, de toute façon.

Ce matin-là, jai ouvert les yeux sur un rayon de soleil qui filtrait par la fenêtre : lété semblait vouloir sinstaller. Je suis allé sur le balcon, admirant les arbustes du square en contrebas, tout en vert à cette saison.

On la fait, Françoise, lété est là ! ai-je dit en allant la chercher.

Ma femme était assise sur son lit, perdue dans ses pensées.

Allez, viens. Jai quelque chose à te montrer !
Quelle énergie Je nen peux plus, Marc.
Viens, viens !

Je lai soutenue jusquau balcon. Elle a plissé les yeux devant les feuilles vertes.

Tu vois, tout est fleuri. Tu disais quon ne tiendrait pas jusquà lété, et pourtant
Cest vrai, tu as raison.

Nous nous sommes assis sur le banc du balcon.

Tu te souviens, la première fois que je tai invitée au cinéma, quand on était au lycée ? Ce jour-là aussi, les arbres étaient en fleurs
Comment loublier ? Ça fait plus de soixante-quinze ans maintenant.

On sest laissés glisser dans la mélancolie des souvenirs ; la vieillesse efface bien des choses, mais pas la jeunesse.

Soudain, Françoise sest levée :

Il faut que je prépare le petit-déjeuner.
Fais donc du vrai thé, ça nous changera de nos tisanes.
On na pas le droit, Marc.
Juste un peu, et une cuillère de sucre chacun !

Au petit-déjeuner, le thé léger accompagnait nos tartines de fromage, et je repensais à ces matins plus copieux, avec confitures et beignets, à une époque révolue.

Isabelle a déboulé, un sourire bienveillant collé au visage.

Comment ça va mes vieux amis ?
Comment veux-tu que ça aille, à quatre-vingt-dix ans ? ai-je plaisanté.

Si tu plaisantes, cest que ça va. Quest-ce que je ramène aujourdhui ?
Du poulet ! ai-je dit.

Vous navez pas le droit
Le poulet si !
Bon, je vous prépare une soupe maison.

Elle a débarrassé, lavé la vaisselle, puis disparu.
On retourne sur le balcon, Françoise ? Il fait si beau

Tout de suite !

Isabelle est repassée.
En manque de soleil ? demanda-t-elle.
On sy plaît, répondit Françoise, radieuse.
Je vous apporte votre porridge, et je commence la soupe pour midi !

Elle est incroyable, murmurai-je à Françoise. Que ferions-nous sans elle ?
Tu lui donnes deux mille euros par mois seulement
On lui a mis lappartement à son nom, rappelle-toi.
Elle ne le sait même pas.

On a passé la matinée dehors, à rire doucement. À midi : soupe de vermicelles, morceaux de poulet, pommes de terre écrasées exactement comme Françoise le cuisinait pour Claire et Pierre, petits.

Et à la fin, ce sont des étrangers qui nous nourrissent, murmurai-je dans un souffle.

Cest ça, notre destin, Marc. Un jour on sen ira, et personne ne pleurera.
Allez, ny pensons plus, Françoise. Une petite sieste, et ça ira mieux.

Elle a ri, disant :

On nous compare aux enfants, à notre âge : soupes légères, siestes obligatoires, goûter

Je me suis réveillé au bout dun moment, incapable de dormir plus. En passant par la cuisine, jai découvert deux verres de jus de fruit, posés par Isabelle.

Jai pris les deux verres, suis allé voir ma femme, songeuse devant la fenêtre.

Tu boudes, Françoise ? Un peu de jus, ça ira mieux.

Elle en but une gorgée, puis soupira :

Toi non plus, tu narrives plus à dormir avec ce temps
Il va sûrement pleuvoir, cest pour ça, répondis-je.

Depuis ce matin, je me sens vraiment faible, murmura-t-elle. Je sens que la fin approche. Sil te plaît, Marc, enterre-moi dignement.

Ne dis pas de bêtises, Françoise Comment pourrais-je vivre sans toi ?

Il faudra bien que lun de nous parte le premier.

Mars, viens, allons sur le balcon !

On y passa laprès-midi jusquau dîner. Isabelle avait préparé des fromages blancs sucrés ; on sen régala avant de regarder la télévision, un vieux dessin animé, comme chaque soir. Les films récents sont trop compliqués pour nous, autant revoir les bons vieux classiques.

Après, Françoise déclara :

Je vais me coucher. Je suis épuisée.

Jy vais aussi.
Laisse-moi te regarder Juste un instant.

On sest regardés longtemps, dans un silence habité de souvenirs. Puis elle ma donné la main, ma mené vers mon lit. Jai pris soin de la border, puis rejoint ma chambre.
Je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Mon cœur battait étrangement dans ma poitrine.

Je croyais navoir dormi quun instant. Il était deux heures. Je suis allé voir Françoise : elle avait les yeux ouverts.

Françoise !

Je lui ai pris la main.

Françoise, quest-ce qui tarrive ? Fran-çoise !

Dun coup, jai manqué dair, moi aussi. Je suis revenu péniblement à mon bureau, laissé mes papiers en évidence. Puis, je suis retourné mallonger auprès delle.

Jai fermé les yeux, lai revue jeune, belle comme il y a soixante-quinze ans. Elle avançait vers une lumière au loin. Je lai rejointe, lui ai tendu la main, et nous sommes partis ensemble vers elle.

Le matin, Isabelle est entrée. Elle nous a trouvés, allongés côte à côte, nos visages figés dans le même sourire de bonheur.

Elle a appelé les secours.
Le médecin, surpris, a murmuré :
Ils sont partis ensemble Ils devaient vraiment saimer

Ils nous ont emmenés. Isabelle sest assise, désemparée. Là, elle a vu le dossier et le testament posé sur la table, à son nom.
Alors, elle a posé sa tête dans ses bras et sest mise à pleurer.

Ce soir, je comprends que le vrai bonheur, cest davoir su aimer jusquau bout, même quand la vie vous prend tout le reste.

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