Une femme remarquable.

Journal intime
Une bonne femme.
« Quelle femme formidable. Que ferions-nous sans elle ?
Et tu ne lui verses que deux mille euros par mois.
Madeleine, tout de même, on a mis l’appartement à son nom »

Je me suis levé lentement du lit, traînant mes pantoufles à travers le parquet du petit appartement à Lyon. Dans la pénombre tamisée de la lampe de chevet, jai jeté un coup dœil attendri à mon épouse.

Je me suis assis près delle, respirant le calme de la nuit. Tout semble aller, me suis-je murmuré.

Je me suis redressé, luttant contre la fatigue, pour aller jusquà la cuisine. Jai ouvert une bouteille de lait demi-écrémé, jeté un œil dans la salle de bain, puis regagné ma chambre.

Allongé sur le lit, le sommeil me refusait.
Madeleine et moi, quatre-vingt-dix ans chacun. Toute une vie partagée Bientôt, ce sera à notre tour, et il ny a plus personne à nos côtés.

Nos filles, Sophie nest plus là, elle navait même pas soixante ans.
Louis, pareil. La fête a eu raison de lui Une petite-fille, Pauline, vit en Belgique depuis bien vingt ans déjà. Je doute quelle se souvienne encore de ses grands-parents. Elle doit avoir des grands enfants, maintenant…

Sans men rendre compte, je me suis assoupi.

Une main sur la mienne ma réveillé :

Paul, ça va mon chéri ? a murmuré la voix fragile de Madeleine.

Jai ouvert les yeux. Elle se penchait sur moi, inquiète.

Madeleine ?

Je regardais, tu semblais ne pas bouger…

Je suis encore là ! Va dormir

Jai entendu ses pas traînants séloigner. Un éclat de lumière est venu de la cuisine.

Madeleine a bu un verre deau, passé par la salle de bain, et a regagné sa chambre. Elle sest glissée sous la couette, en soupirant :

Un matin, je vais me réveiller et tu ne seras plus là Que ferais-je alors ? Peut-être partirai-je la première.

Paul a déjà tout prévu pour nos obsèques. Je naurais jamais cru quon pouvait organiser ça à lavance, mais finalement, cest rassurant. Qui sen occuperait, sinon ?

Notre petite-fille nous a complètement oubliés. Seule la voisine, Jeanne, vient encore nous rendre visite. Elle a la clé de notre appartement. Paul lui donne une partie de notre retraite chaque mois mille euros et elle soccupe des courses ou de ce quil nous manque. À quoi bon garder tout cet argent, alors quon ne peut même plus descendre du quatrième étage ?

Le matin, Paul sest réveillé sous un rayon de soleil qui inondait la pièce. Il est sorti sur le balcon et a contemplé les feuilles vertes du cerisier qui frôlaient la rambarde. Un sourire sest dessiné sur son visage.

Eh, nous avons survécu jusquà lété !

Il est allé rejoindre Madeleine, assise, songeuse, sur son lit.

Madeleine, naie pas de chagrin, viens voir ça ! Jai quelque chose à te montrer.

Je nai plus vraiment de forces, Paul. Quas-tu inventé encore ?

Viens, je ten prie !

Appuyée à mon bras, je lai menée sur le balcon.

Regarde ce cerisier tout vert ! Tu disais quon ne tiendrait pas jusquà lété Et pourtant !

Cest vrai, et ce soleil qui réchauffe

Nous nous sommes assis sur le banc du balcon.

Tu te souviens, le premier film où je tai invitée Encore au lycée. Je crois bien que ce cerisier était déjà en fleurs, ce jour-là.

On noublie pas ces choses-là. Soixante-dix ans, tu te rends compte ?

Soixante-quinze même On na rien oublié de notre jeunesse. Même si parfois on ne se rappelle plus ce quon a fait la veille !

Le temps est passé sans mot dire, à se rappeler nos vingt ans. Finalement, Madeleine sest relevée :

Il est temps de penser au petit-déjeuner.

Fais-nous un bon thé, Madeleine ! Jen ai assez de ces tisanes !

Mais ce nest pas conseillé pour nous.

Juste un thé léger, et un peu de sucre, sil te plaît.

En sirotant ce thé presque transparent, accompagné dune tartine au fromage, je me suis rappelé les matins dantan, le bon thé fort, sucré, et les brioches fumantes

La voisine, Jeanne, est entrée.

Alors, comment va la compagnie aujourdhui ?

À notre âge, que veux-tu quil nous arrive ? ai-je plaisanté.

Quand tu fais des blagues, cest que tout va bien ! Quest-ce quil vous faut au marché ?

Jeanne, ramène-nous un peu de viande, sil te plaît, a demandé Paul.

Vous ny avez pas droit. Cest risqué.

Du poulet, ce sera bon.

Daccord, je vous prépare une petite soupe à la vermicelle !

Jeanne a rangé la cuisine, fait la vaisselle, puis est repartie.

Madeleine, viens prendre lair au soleil, ai-je proposé.

Allons-y !

Jeanne est revenue, a déposé sur le balcon une assiette de purée, puis sest attelée à la soupe pour midi.

Quelle femme en or, a soufflé Paul en la regardant.

Et tu ne lui donnes que deux mille euros par mois

Mais, Madeleine, notre appartement est à son nom, tu le sais bien.

Elle, elle ne sen doute même pas.

Nous avons resté là, à profiter de la lumière, jusquà lheure du repas. Une savoureuse soupe de poulet, avec des morceaux tendres et des pommes de terre écrasées.

Je faisais la même à Sophie et Louis quand ils étaient petits, a murmuré Madeleine, émue.

Maintenant, ce sont dautres mains qui cuisinent pour nous soupira Paul.

Cest comme ça, mon pauvre Paul. Quand nous partirons, il y aura à peine quelquun pour sen rendre compte.

Allez, ny pensons plus. Viens, allons nous reposer un peu.

On dit vrai, Paul : « Vieux comme enfant ». On dort, on goûte, on boit de la soupe mixée On régresse !

Paul somnola un instant, mais ne trouva pas vraiment le sommeil. Le temps change, ou cest la vie qui sen va Sur la table de la cuisine, deux verres de jus dorange attendaient, préparés avec tant de soin par Jeanne.

Je les ai pris dans mes mains tremblantes et les ai portés à Madeleine, perdue dans ses songes devant la fenêtre.

Quas-tu, Madeleine ? Un petit jus pour te remonter le moral !

Elle a pris une gorgée.

Toi non plus, tu ne dors pas ?

Le temps y est sans doute pour quelque chose.

Jai le cœur lourd, Paul. Il me reste si peu de temps Promets-moi un bel adieu.

Madeleine, ne parle pas ainsi. Que deviendrai-je sans toi ?

Il y en a forcément un qui partira avant lautre.

Ça suffit, viens voir le soleil sur le balcon

Nous y avons passé la fin de laprès-midi. Jeanne nous a apporté des petits fromages frais. Nous avons mangé, puis rituel du soir : devant la télé, nous visionnons nos « classiques ». Les histoires des nouveaux films nous échappent, alors nous préférons revoir de vieilles comédies et dessins animés.

Ce soir, Madeleine sest levée après un seul épisode.

Je vais dormir, je suis éreintée.

Jy vais aussi.

Laisse-moi te regarder encore

Pourquoi faire ?

Juste comme ça.

Nos regards sont restés accrochés, longtemps. Peut-être que nous pensions à la jeunesse, à tout ce futur que nous avions devant nous.

Viens, je te raccompagne à ton lit.

Elle a glissé son bras sous le mien, et nous sommes allés ensemble, lentement.

Je lai bordée avec soin, puis suis revenu dans ma chambre.

Le cœur trop lourd, je ne parvenais pas à dormir. Il me semblait navoir fait que somnoler, mais lhorloge affichait deux heures. Jai traversé le couloir jusquà la chambre de Madeleine.

Elle était allongée, les yeux ouverts.

Madeleine !

Jai pris sa main.

Madeleine, réponds-moi Made-leine !

Et tout à coup, lair sest raréfié pour moi aussi. Je suis retourné dans ma chambre, jai déposé les papiers et le testament sur la table.

Je suis revenu près delle. Je lai contemplée longtemps, puis me suis allongé à ses côtés, fermant les yeux.

Dans mon rêve, je lai revue, jeune et belle comme il y a soixante-quinze ans, savançant vers une lumière blanche. Je lai rejointe, lui ai pris la main

Au matin, Jeanne est entrée dans la chambre. Elle nous a trouvés, allongés côte à côte, le même sourire heureux figé sur nos visages.

Elle a appelé le Samu.

Le médecin a regardé la scène et secoué la tête, attendri :

Ils sont partis ensemble Ils devaient vraiment saimer.

On nous a emmenés. Jeanne, épuisée, sest assise, les yeux embués. Sur la table, les papiers à son nom, le testament posé là.

Elle a enfoui son visage dans ses mains, et sest mise à pleurer

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