Une femme formidable

Une femme admirable.

Quelle femme exceptionnelle… Que ferions-nous sans elle ?
Et tu ne lui donnes que deux mille euros par mois.
Claire, on lui a pourtant mis lappartement à son nom

Paul se leva du lit, ses mouvements lents alourdis par les années, et pénétra dans la pièce voisine. Dans la lumière tamisée de la veilleuse, il observa sa femme à travers ses paupières mi-closes.

Il sagenouilla près delle, écoutant sa respiration.
Tout va bien, murmura-t-il pour lui-même.

Il se redressa, traversant lentement le couloir jusquà la cuisine. Il ouvrit une bouteille de lait fermenté, passa à la salle de bains, puis regagna sa chambre.

Il sallongea. Le sommeil le fuyait.

Nous avons tous les deux quatre-vingt-dix ans, Claire et moi. Toute une vie derrière nous… Bientôt, nous retrouverons le bon Dieu, et plus personne autour…

Leurs deux filles, Anne et Émilie, étaient parties trop tôt, la dernière avant ses soixante ans. Le fils Philippe, lui, sétait perdu dans la débauche avant de disparaître. Il ne restait que leur petite-fille, Sophie. Mais cela faisait vingt ans déjà quelle sétait installée à Lyon. Elle avait sûrement ses propres enfants, et ne donnait plus signe de vie.

Il ne saperçut pas quil sendormait.

Il se réveilla au contact dune main :

Paul, ça va ? souffla une voix éteinte.

Il ouvrit les yeux. Sa femme était penchée sur lui.

Que fais-tu, Claire ?

Tu ne bougeais plus, jai cru le pire…

Je suis encore en vie ! Allez, retourne te coucher !

On entendit les pas traînants de Claire jusquà la cuisine, puis le déclic du robinet. Elle but un verre deau, passa par la salle de bains et rejoignit sa chambre. Elle sallongea :

Un matin, je me réveillerai et Paul ne sera plus là. Quest-ce que je ferai ? Peut-être que ce sera moi, la première à partir…

Paul a déjà organisé nos obsèques. Qui aurait cru quon puisse préparer ça à lavance… Mais qui le ferait à notre place, sinon ?

Notre petite-fille nous a oubliés. Il ny a que la voisine, Isabelle, qui vient nous voir. Elle a la clé de notre appartement. Paul lui donne mille euros de notre retraite. Elle achète la nourriture, soccupe de tout le nécessaire. Notre argent ne sert plus à grand-chose… Et, du quatrième, nous ne descendons plus seuls.

Le lendemain, Paul ouvrit les volets et laissa entrer le soleil. Il sortit sur le balcon, regarda le feuillage frais du cerisier, un sourire éclaira son visage :

On aura vu un nouvel été, tout de même !

Il alla retrouver Claire. Elle était assise, songeuse, sur le lit.

Claire, laisse la tristesse ! Viens, jai quelque chose à te montrer.

Oh, cest que je nai plus la force, soupira-t-elle en se levant difficilement. Quas-tu donc en tête ?

Viens, viens !

Il laccompagna doucement sur le balcon.

Regarde ce cerisier, il est tout vert ! Et tu disais quon ne verrait pas lété…

Oh, cest vrai ! Et ce soleil… quelle lumière.

Ils sassirent sur le vieux banc du balcon.

Tu te souviens, quand je tai invité au cinéma ? On était encore au lycée. Ce jour-là, le cerisier aussi portait ses premières feuilles.

Comment pourrais-je oublier ? Combien dannées depuis ?

Plus de soixante-quinze… Oui, soixante-quinze ans.

Longtemps ils évoquèrent leurs souvenirs. Certaines choses soublient avec le temps, même celles dhier. Mais la jeunesse, jamais.

Oh là là, on papote et on a même pas pris le petit déjeuner !

Claire, fais-nous du bon thé ! Cette tisane fade me sort par les yeux.

On naurait pas le droit…

Juste un peu léger, et une cuillère de sucre, sil te plaît.

Paul trempa son bout de pain au fromage dans ce thé léger, pensant au temps jadis, où chaque matin démarrait avec un thé fort, sucré, accompagné de brioches ou de crêpes.

Isabelle la voisine entra, sourire bienveillant aux lèvres :

Alors, comment vont mes anciens ?

Que veux-tu quon ait de passionnant à quatre-vingt-dix ans ? lança Paul en plaisantant.

Tant que tu plaisantes, tout va bien. Faut-il vous ramener quelque chose ?

Isabelle, achète-nous de la viande ! demanda Paul.

Ce nest pas conseillé pour vous

Du poulet, au moins !

Daccord. Je vous ferai une soupe aux vermicelles !

Isabelle rangea la table, fit la vaisselle et repartit.

Claire, viens prendre le soleil sur le balcon, proposa Paul. Ça fait du bien.

Allons-y !

Bientôt, Isabelle revint, un saladier de bouillie tiède à la main, toute en dynamisme :

Marre du soleil, mes chers ? Je vous porte de la bouillie ici ! Après, je prépare la soupe pour midi.

Quelle perle, cette fille, souffla Paul en la regardant séloigner. Qu’aurions-nous fait sans elle ?

Tu ne lui paies que deux mille euros par mois

Claire, on a mis lappartement à son nom.

Elle nen sait rien

Ils restèrent dehors jusquau déjeuner. Au menu : une soupe de poulet pleine de saveur, avec viande fondante et pommes de terre écrasées.

Je faisais pareil à Anne et Philippe, quand ils étaient petits, se rappela Claire en souriant.

On finit nos jours à être soignés par des étrangers, soupira Paul.

Sans doute était-ce notre destinée, Paul… Un jour, personne ne versera une larme pour nous.

Allez, Claire, assez de tristesse. Nous aussi, on a droit à notre petite sieste !

Comme on dit : Vieux ou enfants, on revient toujours aux mêmes habitudes : soupe mixée, sieste, collation.

Paul fit une courte sieste, mais le sommeil le fuyait. Peut-être ce temps changeant… Il alla à la cuisine. Sur la table, deux verres de jus fraîchement pressé, préparés avec application par Isabelle.

Il les porta prudemment dans la chambre de Claire. Elle, assise sur le rebord du lit, le regard perdu par la fenêtre.

Quy a-t-il, ma Claire ? lui sourit-il. Viens, bois un peu.

Elle prit une gorgée.

Toi non plus tu ne dors pas ?

Quel est ce temps, hein…

Depuis ce matin, je me sens faible, soupira Claire tristement. Je crois bien quil ne me reste plus longtemps… Prends soin de mes funérailles.

Enfin, Claire, ne dis pas de bêtises ! Comment vivrais-je sans toi ?

De toute façon, lun de nous partira le premier…

Ça suffit, viens sur le balcon.

Ils y restèrent jusquau soir. Isabelle leur fit des petits fromages blancs frits. Après avoir soupé, ils sinstallèrent devant la télévision, comme chaque soir. Les nouveaux films leur semblaient compliqués, alors ils regardaient toujours danciennes comédies et dessins animés.

Ils ne tinrent que pour un seul dessin animé ce soir-là. Claire se leva, fatiguée :

Je vais me coucher. Je suis épuisée.

Je vais y aller aussi.

Laisse-moi te regarder un instant, demanda-t-elle soudain.

Pourquoi ?

Juste… comme ça.

Ils se regardèrent longtemps, lair ému, se souvenant sûrement de leur jeunesse, quand tout leur appartenait encore.

Allez, je te raccompagne à ta chambre.

Claire prit Paul sous le bras. Lentement, ils traversèrent lappartement.

Il borda sa femme avec tendresse, puis regagna sa propre chambre.

Quelque chose lui pesait lourdement sur le cœur. Il ne trouva pas le sommeil.

Il avait limpression de ne pas dormir du tout. Mais lhorloge électronique affichait deux heures du matin. Il se leva et marcha jusquà la chambre de Claire.

Elle était là, yeux grands ouverts.

Claire !

Il prit sa main.

Claire, tu mentends ? CLAIRE !

Brusquement, il sentit lair lui manquer, son souffle coupé. Il regagna sa chambre, saisit ses papiers préparés davance, et les posa sur la table.

Puis il regagna la chambre de Claire, sassit à côté delle longuement, observant son visage. Enfin, il sallongea près delle et ferma les yeux.

Dans ses rêves, il retrouva sa Claire, jeune et belle, telle quil lavait vue il y a soixante-quinze ans, marchant vers une lumière au loin. Il la rejoignit, serra sa main.

Au matin, Isabelle entra dans la chambre. Ils étaient étendus côte à côte. Sur leurs visages, la même expression de bonheur apaisé, figée pour léternité.

La voisine appela le SAMU.

Le médecin les découvrit, resta interdit devant la scène :

Ils sont partis ensemble Cétait sûrement un amour immense.

Les corps furent emmenés. Isabelle saffaissa sur une chaise, épuisée, puis aperçut les documents et le testament à son nom.

La tête enfouie dans ses bras, elle éclata en sanglotsIsabelle resta longtemps sans bouger, troublée par la paix qui baignait la chambre. Un rayon de soleil filtrait doucement entre les rideaux et venaient caresser, sur la table de chevet, un petit cadre retourné. Isabelle le prit : cétait une photo très ancienne, Paul et Claire bras dessus bras dessous, riant sous le cerisier en fleur.

Elle laissa échapper un sourire triste et murmura :
Merci pour tout, mes chers anciens.

Au bout du couloir, le chat noir qui rôdait parfois les soirs humides vint se frotter contre sa cheville, ronronnant. Le cerisier dehors, tremblant sous la brise, faisait pleuvoir une nuée de pétales blancs sur le balcon.

Ce printemps-là, bien après que les pompes funèbres eurent traversé la cour, que les portes se furent refermées, les rires de Paul et Claire continuèrent dhabiter la lumière des chambres, le parfum du thé du matin, la douceur de la soupe partagée. Isabelle ouvrait chaque jour les volets, saluait le cerisier, et posait deux tasses au soleil pour perpétuer le souvenir, parce quau fond, les histoires damour ne meurent jamais tout à fait.

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