Une femme de cinquante-six ans commençait à prendre de lâge. Rien de surprenant, cest franchement courant, et tout à fait normal. Le temps avait simplement décidé que laddition était arrivée.
Mais ce qui la chiffonnait, cest quen se regardant dans le miroir, elle trouvait que tout cela allait un peu trop vite à son goût. Comme si quelquun venait chaque matin lui piquer un peu de jeunesse, déposer une dose de rides et une touche de cheveux blancs. Pourtant, elle nétait pas si mal encore récemment ! Même Monsieur Marcel, ce vieux monsieur assis sur le banc devant limmeuble peu importe quil neige ou quil vente ne manquait jamais de lui glisser un compliment : « Mais que vous êtes belle, mademoiselle ! Quelle allure ! »
En passant devant lui, elle lentendait toujours, galant, hochant poliment son béret ou coiffé de son éternelle casquette en lainage. Et il répétait, comme un refrain : « Quelle belle demoiselle vous faites ! » Cela la faisait sourire toute la journée, jusquau bureau. Les compliments fusaient alors, on la trouvait rayonnante.
Un matin, elle saperçut que Monsieur Marcel avait disparu. Depuis un moment même ! Curieuse, elle demanda à ses voisins : on lavait placé en maison de retraite, faute de famille proche dans Paris et ses enfants habitant aux quatre coins de la France. Le pauvre avait quatre-vingt-dix ans, il fallait maintenant des soins réguliers.
Tout à coup, les petites obsessions de rides et de cheveux blancs se dissipèrent. Elle ne pensait plus quà le retrouver, ce brave monsieur Marcel, de son vrai nom Marcel Bonnard, comme elle lapprit. Ni une ni deux, elle dégota ladresse, acheta quelques douceurs chocolats, mirabelles confites et, ce dimanche-là, se rendit dans une maison de retraite à Saint-Maur-des-Fossés.
Elle retrouva Monsieur Marcel, installé dans son fauteuil, dégustant une petite semoule bien beurrée. À sa vue, il sillumina : « Mais quel bonheur de vous voir ! Toujours aussi ravissante, mademoiselle ! » Et voilà les autres résidents qui se joignent à la fête, eux non plus ne tarissant pas déloges.
Ce soir-là, chez elle, en croisant à nouveau son reflet, la métamorphose était là : des pommettes rosies, une lueur dans les yeux, des boucles rebelles, presque pas de rides ! Une femme bien dans sa peau, même plus jeune dun cran ou deux La jeunesse et la beauté semblaient être revenues, comme par magie.
Un miracle, songea-t-elle, sincèrement surprise. Et depuis, chaque dimanche, la voilà qui file en maison de retraite, non pas pour chasser une ride ou deux, mais parce que cela la rend heureuse. Elle anime même des ateliers de danse ! Rien que doffrir un sourire, de partager un moment ou de se sentir fille ou petite-fille de cœur Repartir avec, en cadeau, un compliment sincère : « Comme vous êtes jolie aujourdhui ! »
Les gens, parfois, sont nos miroirs. Mais attention : pas nimporte quel miroir. Certains, magiques, vous renvoient votre plus beau reflet. Après certains regards, on redresse le dos, on sautille, on a des yeux pétillants et le sourire aux lèvres Tandis que dautres, hélas, vous font leffet inverse : on se sent lourd, rabougri, prêt à postuler pour le rôle du bossu de Notre-Dame.
Il faut donc chérir ces miroirs magiques, ces gens qui, du fond du cœur, nous disent du bien. Il faut aimer nos anciens tant quils sont là, cest encore la jeunesse qui sattarde dans nos vies. Comme cette femme qui a retrouvé jeunesse et beauté, elle a bien raison et cest une vraie leçon de vie, à la française, nest-ce pas ?