Une femme de cinquante-six ans commence à vieillir. Et il n’y a rien d’étonnant à cela, c’est tout à fait normal. Le temps est venu.

10 mars

Aujourdhui, je me suis observée longuement dans le miroir, bouleversée par la vitesse à laquelle les années semblent me rattraper. Jai cinquante-six ans maintenant, et cest naturel. Le temps fait son œuvre. Mais dernièrement, jai eu limpression de vieillir dun coup. Comme si chaque matin une main invisible venait menlever un peu de jeunesse et me grimer de rides nouvelles.

Pourtant, il ny a pas si longtemps, on me disait encore que jétais belle ! Monsieur Pierre, ce vieux monsieur élégant qui trônait sur le banc devant notre immeuble, me saluait à chaque passage, peu importe la pluie ou le mistral. Il soulevait poliment sa casquette ou son béret bien chaud en hiver, et lançait ces mots charmants : « Comme vous êtes jolie, mademoiselle ! »

À chaque fois que je passais devant lui, jaccélérais le pas vers le bureau, sourire aux lèvres. Toute la journée ensuite, on me faisait des compliments cétait comme une petite lumière qui maccompagnait. Jétais vraiment bien dans ma peau.

Mais l’autre jour, jai réalisé soudain que je ne voyais plus monsieur Pierre sur son banc. Jai interrogé les voisins : on la emmené dans une maison de retraite, à cause de son âge et de sa santé fragile. Ses enfants vivent loin, à Nantes et à Toulouse, ils ne pouvaient plus le soutenir à la maison. Pierre a quatre-vingt-dix ans maintenant ; il avait vraiment besoin daide et de soins.

Tout à coup, mes idées noires sur le vieillissement se sont dissipées. Je narrêtais pas de penser à Pierre Pierre Lemoine, jai appris son nom complet. Jai trouvé ladresse de la maison de retraite, acheté des friandises, et ce dimanche, jai pris le bus jusque-là. À mon arrivée, je lai trouvé assis confortablement dans un fauteuil, savourant tranquillement une semoule au beurre.

Quand il ma vue, son visage sest illuminé dun grand sourire et il ma lancé, dune voix pleine dentrain : « Comme je suis heureux de vous voir ! Vous êtes toujours aussi belle, ma chère mademoiselle ! »

Les autres pensionnaires sapprochaient à leur tour, échangeant quelques mots doux, me complimentant aussi. Ce soir-là, de retour chez moi, je me suis installée devant le miroir : mes joues sétaient colorées de rose, mes yeux pétillaient, mes cheveux semblaient retrouver leur souplesse, et les rides sétaient adoucies ! Javais retrouvé mon éclat, je paraissais même plus jeune que mon âge. Était-ce possible ? Un vrai petit miracle.

Depuis, je fais le déplacement chaque dimanche. Janime des ateliers de danse pour les résidents. Pas pour conserver la jeunesse, mais parce que cela mapporte une véritable paix intérieure. Apporter un peu de bonheur, être pour eux une fille ou une petite-fille, recevoir cette affection en retour et entendre ces mots sincères : « Comme vous êtes jolie ce matin ! »

Avec le temps, jai compris : les autres sont notre miroir. Mais certains miroirs sont magiques. Après un moment avec une bonne personne, on se redresse, la démarche se fait légère, on renoue avec le sourire authentique. Dautres, à linverse, nous courbent, nous plombent de fatigue.

Cest pourquoi il faut chérir ces miroirs enchantés ces personnes authentiques, généreuses, qui savent dire du bien sans calcul. Il faut aussi prendre soin des anciens. Tant quils sont là, nous restons un peu jeunes et nous pouvons leur témoigner notre soutien. Je le crois du plus profond de mon cœur, moi qui ai retrouvé une seconde jeunesse grâce à leur gentillesse. Et cest amplement mérité.

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