Une femme de cinquante-six ans constatait quelle vieillissait. Et cela na rien détonnant, cest tout à fait naturel. Le temps fait son œuvre.
Pourtant, elle se désolait en se regardant dans la glace. Le vieillissement semblait soudain, comme si quelquun lui volait chaque jour un peu de jeunesse et de beauté, posant sur son visage un maquillage dannées.
Il ny a pas si longtemps, elle rayonnait ! Il y avait ce vieux monsieur, assis sur le même banc public du square à Paris, peu importe la météo. À chaque passage, il lui lançait un compliment : « Comme vous êtes rayonnante, mademoiselle ! Quelle belle femme vous faites ! »
En passant près du vénérable Monsieur, elle le voyait, toujours courtois, soulevant son béret ou sa casquette en laine, selon la saison, et murmurant ces mots rituels, remplis de gentillesse : « Quelle belle femme ! »
Et la femme poursuivait sa route vers son bureau, le sourire aux lèvres. Au cours de la journée, dautres aussi lui faisaient des compliments. Il est vrai quelle avait belle allure.
Puis, un matin, elle réalisa quelle ne voyait plus le vieux monsieur. Il nétait plus sur son banc. Un peu inquiète, elle demanda aux voisins. On lui apprit alors quon avait envoyé Monsieur Benoît Delacroix cétait son nom dans une maison de retraite en banlieue parisienne. Ses proches, résidant dans dautres villes, ne pouvaient plus veiller sur lui. Il avait quatre-vingt-dix ans déjà, il lui fallait attention et soins.
Peu à peu, ses pensées cessèrent de tourbillonner autour des marques du temps. Elle se mit à ressasser les souvenirs du vieil homme. Elle chercha ladresse de la résidence, acheta quelques douceurs et, un dimanche, prit le train pour aller lui rendre visite.
Elle retrouva Monsieur Delacroix, installé dans un fauteuil, dégustant une semoule au lait nappée de beurre. En la voyant, il illumina la pièce dun sourire radieux : « Comme je suis heureux de vous voir ! Et toujours aussi élégante, quelle jolie femme vous êtes ! »
Les autres pensionnaires sapprochèrent et, à leur tour, adressèrent paroles chaleureuses et éloges à la visiteuse. Rentrée chez elle, la femme se contempla au miroir : ses joues étaient roses, ses yeux pétillaient, ses cheveux paraissaient plus bouclés, plus souples, et les rides sétaient adoucies. Elle se trouvait soudain séduisante presque plus jeune que son âge. Sa jeunesse et sa beauté semblaient lui être revenues. Quelle surprise !
Cétait là un petit miracle. Alors, chaque dimanche, elle revint dans ce foyer de retraités, pour prêter main forte, organiser des ateliers, faire danser ces dames et messieurs elle était professeure de danse. Non pas par coquetterie, mais parce que cela réchauffait son cœur de pouvoir donner un peu de joie et de compagnie. De sentir quelle devenait, pour quelques heures, la fille ou la petite-fille de quelquun. Et en retour, les anciens lui offraient chaleur et tendresse authentiques et toujours ces mots : « Comme vous êtes bien jolie ! », sincères, venus du cœur.
Les autres sont notre miroir. Un miroir pas ordinaire, mais enchanteur. Après avoir croisé certains regards, on rayonne, on se sent ragaillardi. On redresse le dos, la démarche sallège, les yeux pétillent, les lèvres sourient Mais certains, au contraire, portent sur nous un regard qui nous plombe, nous tasse, nous fait vieillir.
Il faut chérir ces miroirs magiques que sont les âmes généreuses, qui nous offrent de belles paroles, simplement, sincèrement. Et il faut choyer nos aînés. Tant quils sont là, nous restons jeunes et utiles. Nous avons encore tant à donner.
Voilà ce que pense cette femme, qui a retrouvé éclat et confiance. Elle na pas tort : la vraie jeunesse, cest la bonté partagée et la chaleur des liens humains.