Une épouse peu séduisante

Le bureau bruissait des habituelles conversations. La responsable entra, accompagnée dune jeune femme à lallure discrète.
Faites connaissance, les filles : voici Clémence. Elle va travailler avec vous à la place de Constant, qui vient dêtre promu. Je pense que vous vous entendrez bien. dit Mme Dubois avant de ressortir sur la pointe des pieds.

Clémence sinstalla au poste quoccupait autrefois Constant. Elle tira de son sac une tasse délicate et un petit portrait dhomme, quelle posa face à elle. Sans un mot, elle se plongea dans ses dossiers, comme si elle avait toujours été là.

La cloche sonna, déclenchant comme un seul homme le départ vers la cantine pour déjeuner daffaires. Seule Manon demeura. Dévorée par la curiosité, elle jeta un œil au portrait que la nouvelle avait posé sur son bureau.

Du cadre lui souriait un homme dune grande beauté, au sourire lumineux et à la dentition parfaite.
Qui ça peut bien être ? songea Manon, actrice ? chanteur ?
Elle dégaina son smartphone pour subtiliser un cliché puis fila rejoindre les autres.

À table, les collègues écoutaient déjà Clémence raconter son histoire.
Nous nous sommes rencontrés, mon Sébastien et moi, il y a trois ans dans des circonstances incroyables. On croirait rêver raconta-t-elle, la voix flottante.
Raconte ! suppliaient les filles en chœur.

Le souvenir la fit basculer retournée trois ans en arrière. À lépoque, elle travaillait dans une grande entreprise. Par étourderie ou destin, une erreur de livraison affecta la société de celui qui allait devenir son époux. Clémence fut envoyée pour régler la situation.

On la sous-estimait souvent : intelligente et compétente, elle savait pourtant obtenir ce quelle voulait. Mais son apparence sage, sans maquillage, en déroutait plus dun. Vraie “souris grise”, disait-on. Mais en négociation, elle devenait python, douce et persuasive, jamais violente, toujours efficace.

Son directeur, connaissant ses atouts, lenvoya. À laccueil, la réceptionniste dit :
Bureau 312, M. Sébastien Morel.
Elle entra directement, se présenta :
Clémence, cest notre société qui vous a livré, le service logistique sest emmêlé.
Les explications pleuvaient. Sébastien lobservait, intrigué. Il se souvenait delle lavait-il déjà vue dans un rêve ?
Sa chevelure flamboyante oscillait doucement, et ses yeux verts fixaient les siens sans détour.
Clémence se préparait à lassaut, quand soudain Sébastien déclara :
Clémence, inutile de déposer réclamation. Jespère que cela ne se reproduira pas.
Elle remercia, sinclina et repartit. Deux jours plus tard, à la sortie de la cour dimmeuble, il lattendait.
Clémence fut la dernière à sortir.
Clémence ! lança-t-il, agitant la main nous avons parlé il y a deux jours.
Bonsoir Sébastien, bien sûr je me souviens, répondit-elle, neutre, sans minauder.
Jai deux places pour le théâtre ce soir, ça vous dirait de maccompagner ? Ma mère est malade, ajouta-t-il, un léger mensonge dans la voix.
Pourquoi pas, quand commence la pièce ?
Dans deux heures. Si vous souhaitez vous changer, je peux vous déposer.
Rusé, pensa Clémence, mais elle accepta.

Il attendit devant chez elle. Quand elle sortit, il ne la reconnut pas dabord : elle portait une robe noire ajustée, révélant une silhouette parfaite, perchée sur des talons élégants. Son maquillage était subtil, sophistiqué. Il fut émerveillé par la métamorphose.
Durant la pièce, installés côte à côte, il surprenait le regard concentré de Clémence : elle semblait connaître la pièce, comprendre chaque subtilité.
À la sortie, il proposa un restaurant. Elle refusa poliment, évoquant une journée de négociations difficile le lendemain. Sébastien la ramena chez elle et repartit, respectueux.

Au fil des semaines, il lattendait à chaque sortie du travail ; ils se promenaient ensemble.
Deux mois plus tard :
Ma mère aimerait vous rencontrer, acceptiez-vous ?
Jen rêvais, répondit-elle avec un sourire doux.

La mère de Sébastien, Madame Véronique Morel, les reçut chaleureusement. On but du thé, partagea une tarte aux abricots, de la confiture de pommes dapi, et dautres douceurs. La discussion était animée. Clémence raconta à Madame Morel la recette de confiture de sa grand-mère, évoqua son père accidenté lors dun essai, et sa mère, professeure dhistoire au collège.

Sébastien la raccompagna.
Ma mère est conquise, dit-il, ravi.
Dès lors, ils se virent presque chaque jour. Un an après, ils se sont mariés.

Le récit suspendu, lauditoire demeura silencieux, les collègues lécoutaient avec admiration mêlée denvie. Seule Manon, pensive, se disait :
Qua-t-il donc trouvé à cette souris grise ? Aucun attrait extérieur, aucune grâce. Pourquoi la chance lui sourit ? Moi je suis jolie, grande, sûre de moi ; ceux qui saccrochent sont mariés ou ne souhaitent que des aventures sans lendemain

La cloche résonna, tout le monde retourna au bureau. Manon sapprocha de Sylvie :
Tu as vu la photo, cest soi-disant son mari ! Tu y crois, toi ? Elle doit tout inventer. Jamais un type comme ça ne sintéresserait à elle !

Le soir tombé, chacun quittait le bureau. À la sortie, Clémence, attendue par une voiture, vit sapprocher Sébastien, tout sourire.
Clémence, je suis là ! lança-t-il.
Cétait lhomme du portrait.

Incroyable, se disait Manon, pourquoi pas moi ? Pourtant je vaux mieux.
Les collègues observaient le couple séloigner, chacune perdue dans ses pensées.

Face à un tel couple, on se demande : qua-t-il bien pu trouver en elle ? Probablement, exactement ce quil cherchait. La beauté nest pas tout. Les hommes la côtoient, parfois la convoitent, mais épousent dautres. Pourquoi ? Peut-être faudrait-il leur demandercherchent-ils ailleurs ? Parfois, il manque un éclat, une voix qui les rassure, une douceur rare, un mystère qui rend lordinaire extraordinaire. Manon, en rentrant, consulta la photo sur son téléphone une dernière fois puis, dans un souffle, la supprima. En passant devant une vitrine, son reflet se fit plus flou sous les réverbères. Pour la première fois, elle ne sy attarda pas.

Dans le bus, elle croisa le regard dun homme quelconque qui lui sourit dun air complice, sans raison. Et Manon, troublée, lui répondit, songeant à la suite. Peut-être, se dit-elle, fallait-il simplement croiser le bon regard et oser souvrir autrement sans rivalité, sans masque, et sans inventer dhistoires.

Depuis la fenêtre du salon, Clémence, main dans celle de Sébastien, riait, heureuse. Et sur son bureau, la petite tasse et le cadre trônaient comme des talismans, rappelant silencieusement à toutes que le plus précieux, parfois, ne saffiche jamais mais se construit, doucement, à labri des regards.

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