Une épouse embarrassante

Épouse gênante

Sophie flotte lentement à la surface de la douleur et des bruits, comme si elle émergeait au fond dun puits profond.

Madame Deschamps, vous êtes consciente. Les capteurs nous le montrent. Tentez douvrir les yeux, écoute-t-elle à travers le brouillard d’une voix masculine lointaine.

Elle essaie dobéir, mais ses paupières pèsent, lourdes comme du plomb. Son corps ne répond pas, il semble étranger, et pourtant chaque muscle, chaque cellule lui fait mal. Une douleur sourde, diffuse, qui irradie partout. Un sifflement aigu bourdonne dans ses oreilles.

Lodeur dhôpital plane, mordante, piquante, impossible à confondre avec autre chose : désinfectant, médicaments amers.

Voilà, murmure le médecin tout près. Vous respirez seule. Cest une bonne nouvelle.

Sophie, dans un effort immense, bat des cils et parvient à entrouvrir les paupières. La lumière lui fracasse les yeux, la forçant à se recroqueviller. Tout lui semble flou, les contours lavés par une averse : plafond blanc, murs blancs, une perfusion à son bras.

Un visage dhomme âgé se penche sur elle, tout ridé de plis profonds. Des yeux sévères sous de larges sourcils gris la scrutent. Calot blanc, masque baissé au menton.

Où où suis-je souffle-t-elle dune voix effilochée, plus faible que le bruissement dune feuille morte.

Vous êtes en réanimation, répond calmement lhomme, tout en ajustant quelque chose sur le support médical à côté du lit. Hôpital central de la Pitié-Salpêtrière.

Un accident balbutie-t-elle. Cétait un accident

Un éclair de souvenir : grand soleil dans le pare-brise, la route Elle conduisait. Mais où donc ?

Oui, un accident. Vous vous souvenez ?

Jallais à la clinique pour un contrôle. Mon mari et moi allions tenter une FIV. Nous avons tant essayé, sans succès

Cest exact, confirme le médecin en blanc. Je suis votre médecin référent, réanimateur Luc Belmont. Vous avez eu un accident grave.

Peu à peu, la conscience séclaircit, ramenant avec elle la mémoire. Et avec la mémoire, la peur revient.

Mon mari Il est prévenu ? Il va bien ?

Oui, il est au courant, coupe sèchement Luc Belmont, son ton se durcissant. Il na rien. Dailleurs, il nétait pas avec vous dans la voiture.

Sophie fronce les sourcils, essayant de rassembler les morceaux de souvenirs. Cest vrai, François devait la rejoindre plus tard, en sortant du travail. Elle était seule.

Depuis combien de temps suis-je ici ? demande-t-elle, glacée dangoisse.

Le médecin détourne les yeux une seconde, soupire longuement. Dans les bips incessants de la machine, ce soupir fait leffet dun tonnerre.

Il faut que vous repreniez des forces. Mais il est important que je vous dise la vérité. Ce sera un choc.

Dites-moi murmure Sophie.

Laccident remonte à longtemps. Vous êtes restée inconsciente très longtemps.

Longtemps ? Quoi une semaine ? Deux ?

Vous avez été dans le coma trois ans.

À cet instant, le monde de Sophie sécroule, la replongeant dans le gouffre doù elle tentait de sortir.

Non gémit-elle, les lèvres tremblantes. Ce nest pas possible vous faites erreur ou cest une mauvaise blague

Trois ans, tranche Luc Belmont. Vous avez subi un traumatisme crânien sévère, de multiples fractures. On vous a sortie de là de justesse. Honnêtement, nous nespérions plus.

Trois ans.

Sophie baisse les yeux vers sa main, posée sur la couverture blanche. Fine, pâle, mais bien à elle. Vivante.

Vous avez eu de la chance, reprend le médecin, sa voix sadoucit. Votre groupe sanguin est très rare. Il a fallu une transfusion massive durgence, mais la réserve de lhôpital était à sec.

Un temps, puis il ajoute :

Cest votre mari qui vous a sauvé. Son sang était compatible. Il s’est proposé tout de suite, même plus que demandé. Un vrai héros. Cest vraiment grâce à lui que vous êtes là.

Les paroles du médecin descendent lentement dans la conscience de Sophie. François donneur Il la sauvée

Pourtant, elle éprouve au fond d’elle un malaise glacé. Elle se souvient parfaitement de son groupe sanguin, et elle aurait juré que celui de François était différent.

Trop faible pour en débattre, elle sabandonne au sommeil cotonneux des médicaments.

Quand elle rouvre les yeux, la chambre est plus calme. Les bips rythment maintenant un silence feutré. Quelquun se tient près du lit.

Elle reconnaît tout de suite lodeur de son mari : un parfum cher, familier, un peu amer.

Cest François, devine-t-elle avant même de le voir.

Il sapproche, son visage émerge de la pénombre : le profil noble, le menton volontaire, ses cheveux bruns impeccablement plaqués. Mais il y a quelque chose de changé.

Sur le visage de cet homme habituellement maître de ses émotions, elle lit une expression inconnue : une dureté froide, presque du dégoût.

Une infirmière, forte et au regard doux, ajuste la perfusion sans bruit. Sophie se souvient de son prénom : Hélène.

François se penche très près, si près que Sophie sent son souffle glacé.

Ma chère, murmure-t-il, sa voix basse et insinuante, destinée à elle seule, Heureux de te revoir enfin.

Il esquisse un sourire mauvais.

Pendant tes trois ans de vacances branchée sur perfusion, jai eu le temps de prendre lhéritage.

Sophie ne comprend pas tout de suite.

Quel héritage De quoi tu parles ? balbutie-t-elle.

Les papiers, Sophie. Ceux que tu mas si gentiment signés juste avant ton petit envol, dit-il en haussant les épaules à la française. Tu as oublié ? Tu signais toujours sans regarder. Procuration sur tous tes biens.

Je je nai pas

Merci davoir signé, poursuit-il dun ton empoisonné. Jignorais que ta naïveté me rapporterait autant.

Une image lui revient : laccueil aux urgences, la douleur, François penché sur le brancard.

Ma puce, signe, sétait-il empressé. Cest juste une autorisation pour l’opération. Une formalité.

Sa main tremblante avait signé une pile de papiers, sans regarder.

Lentreprise de ton défunt père, explique François, voyant son trouble. Tu te souviens du transport Deschamps ? Une bricole, à l’époque. En trois ans, jen ai fait un empire.

Il ricane.

Et maintenant tout mappartient totalement.

Sophie le regarde, paralysée deffroi. Ce nest plus le François dont elle est tombée amoureuse. Ce nest plus son mari.

Tu naurais pas murmure-t-elle.

Je lai fait, répond-il dun ton désinvolte. Et pas quun peu.

Il se lisse les manches, fait signe à linfirmière :

Occupez-vous delle, Hélène.

Sophie ferme les yeux pour prétexter le sommeil. Elle ne peut plus regarder cet homme. Des larmes brûlantes roulent sur ses tempes.

Les pas de François séloignent, frappant le carrelage de ses souliers vernis. Il sort, la laissant seule dans ce cauchemar.

Une main chaleureuse essuie doucement ses joues.

Du calme, ma belle, murmure linfirmière, Garde tes forces. Il ne mérite pas tes larmes.

Merci souffle Sophie, retenant difficilement ses sanglots.

Plus tard, tandis quHélène change le pansement sur son bras, elle se penche à son oreille :

Accroche-toi. Tes forte. Tas survécu à tout ça, tu peux traverser le reste. Crois-moi, tu nes ni la première ni la dernière à être bernée par un mari. Guéris dabord, le reste suivra.

Des mots simples, quotidiens, qui illuminent sa nuit noire.

Hélène appelle doucement Sophie.

Oui, ma grande ?

Le médecin a dit que François était donneur.

Le visage dHélène se contracte un instant.

Qui ta dit ça ?

Le docteur Belmont.

Linfirmière secoue la tête, la bouche serrée.

Écoute bien, elle baisse la voix, bien quelles soient seules dans la chambre, François na rien donné du tout. Il ne connaît même pas son propre groupe sanguin. Jétais de garde ce jour-là. Je lai interrogé trois fois, il ma envoyée balader.

Mais Le docteur

Le docteur a dû se tromper. Ou on la aidé à se tromper. Comprends François adore se faire passer pour un héros. Il a vanté partout quil ta tirée daffaire. Et le docteur Belmont, très fort en médecine, mais folkloreux avec la paperasse On lui a dit : « le mari est donneur », il a noté ça.

Alors le sang ?

Provenait de la banque, dun donneur anonyme, réplique Hélène. On a eu de la chance, cest tout.

Elle serre un instant lépaule de Sophie.

Tu ne lui dois rien. Rien du tout. Tu comprends ?

Sophie acquiesce faiblement. Tout na été quun mensonge. Le prétendu héroïsme, ses anciennes tendresses.

La nuit venue, le bip des appareils accentue sa solitude. Elle cherche à comprendre comment elle a pu se tromper sur lhomme quelle croyait connaître. Comment ce François quelle aimait est-il devenu ce calculateur froid.

La mémoire la ramène, ironique, au tout premier jour de leur rencontre.

Quatre ans plus tôt une éternité.

Sophie court sur lescalator du métro, la pluie, la gadoue, les heures de pointe. Pressée pour un entretien dans une agence de traduction réputée. Son talon se brise à mi-course.

Super maugrée-t-elle, sagrippant à la rampe.

Chaussure cassée, parapluie déglingué, cheveux trempés : elle traîne jusquau quai, se sentant ridicule.

Il paraît que Cendrillon a perdu patience, pas seulement sa chaussure, lance une voix moqueuse, profonde.

Sophie lève les yeux. Un homme en manteau sombre parfaitement coupé, dont émane un parfum subtil et une aura de réussite. Il n’est pas exactement beau, mais possède une assurance qui coupe le souffle.

Cette Cendrillon va sans doute fondre en larmes, avoue-t-elle, tentant de sourire. Mon entretien est dans quinze minutes, dans cet état

Il la scrute, non sans bienveillance, plutôt par calcul.

On ne vous prendra pas, diagnostique-t-il froidement.

Cest sympa de soutenir, rétorque Sophie.

Je ne cherche pas à être aimable, simplement efficace, explique-t-il en lui tendant la main. François Deschamps.

Sophie, dit-elle sans réfléchir.

Venez, Sophie. Le métro nest pas pour vous aujourdhui.

Pardon ?

Je vous dépose, et on s’occupe de cette chaussure.

Je ne peux pas Je ne vous connais pas

Maintenant si, sourit-il, désarmant. Considérez cela comme un investissement davenir. International, la traduction Cest bien votre domaine ?

Oui, mais

Pas de mais. Ce sera la meilleure décision de votre vie.

François agit toujours ainsi volontaire, sûr de lui, prompt à résoudre tous les soucis. Il la conduit, sarrête au passage chez un chausseur.

Il ignore ses objections et lui offre des escarpins classiques.

Ils coûtent une fortune balbutie Sophie.

Moins que votre futur poste, fait-il remarquer.

Elle décroche le travail. Le soir même, François lappelle :

Alors, les chaussures ? Porte-bonheur ?

Comment avez-vous eu mon numéro ?

Sophie, je sais tout, samuse-t-il. Dîner ce soir ?

Après un silence, elle cède :

Daccord.

De fil en aiguille, les dîners se succèdent, le roman commence, emporté par la générosité de François : fleurs rares, grands restaurants, week-ends surprises.

Il la couve de soins, Sophie fond.

Sa sœur cadette, Camille, observe tout cela de loin, sceptique. Elle pense que le proverbe « lamour rend aveugle » a clairement été inventé par une femme expérimentée.

Vient la rencontre avec la famille Deschamps.

Le père, Pierre, homme taciturne à la rigueur toute française, la jauge dun regard pesant.

Traductrice, marmonne-t-il au dîner. Métier de rien. Une femme doit soccuper du foyer, faire des enfants.

Papa soupire François. On y travaille.

Ils travaillent, grogne-t-il. Avant, on se contentait de vivre.

La mère, Odile, une femme douce, pose aussitôt sur Sophie un regard bienveillant.

Je suis un peu de votre famille, sourit-elle. Jai été professeure de lettres toute ma vie.

Vous enseigniez ? Sophie est touchée. François ne me lavait pas dit.

Pas grand-chose à raconter, coupe Pierre. Elle a usé ses jours dans une classe pour des miettes.

Pas vrai, rétorque Odile. Jadorais mon métier.

Avec Sophie, la mère parle littérature toute la soirée, repérant une âme-sœur. Le père reste froid.

Du vent, commente-t-elle en quittant la cuisine en lentendant, jolie mais creuse. Pas faite pour le monde du travail.

François insiste vite pour quelle démissionne.

Ma chérie, tu es faite pour autre chose, explique-t-il en lui effleurant les doigts. Tu seras la perle du foyer. Bien trop intelligente pour tépuiser sur les contrats des autres. Occupe-toi de toi, de lart, de la générosité, ce que tu voudras.

Mais jaime ce métier…

Tu aimeras ta nouvelle vie plus encore.

Sophie accepte, quitte son poste. Elle devient la maîtresse de maison idéale, sublime les réceptions, brille dans les dîners mondains.

Puis, ils veulent un enfant.

Une année dessai, puis deux. Le verdict tombe : infertilité.

Cest à cause de moi, pleure-t-elle.

Nimporte quoi, rétorque François, la serrant dun geste devenu mécanique. Ne tinquiète pas pour largent, il y a la FIV, les meilleures cliniques On aura notre héritier.

Sophie sagrippe à lespoir, oubliant le reste : la froideur dans le regard de son mari, ses nombreux déplacements, son agacement sourd.

Cest à cette période que son père, Jacques, tombe malade.

Avec Camille, elles passent leurs nuits à son chevet. Leur mère est morte jeunes, dune infection pulmonaire à la suite dune intoxication aux champignons.

Jacques avait gravi les échelons de simple ingénieur à chef dentreprise indépendant. Modeste mais libre.

Il disparaît trois jours avant ses cinquante ans, quil rêvait de fêter.

Les funérailles, les jours de deuil passent dans le brouillard. François se montre prévenant, poli, mais ne parle que dune chose : succession, héritage.

Sophie, éplorée, ne réalise rien de tout cela. Mais aujourdhui, à lhôpital, tout prend son sens.

Déjà, dès le premier jour, le beau-père avait vu juste : elle sest retrouvée simple parure pour mari fortuné.

Après deux jours de clinique semblables, François ne revient plus. Une fois son état stabilisé, Sophie est transférée dans une chambre commune à quatre lits. Ici, lodeur de nourriture et la rumeur des autres patients la ramènent peu à peu à la vie.

Camille arrive le premier matin.

Elle peine à reconnaître sa sœur : à la place de létudiante de dix-neuf ans dautrefois, elle découvre une jeune femme marquée.

Sophie reprend Camille en la serrant fort, éclatant en larmes.

Doucement, murmure Sophie en lui caressant les cheveux. Quest-ce qui sest passé ? Tu as changé

Trois ans, Sophie Jai eu si peur pour toi…

Elle se calme, sassoit au bord du lit.

Jai de terribles nouvelles.

Plus graves que tout le reste ? tente de sourire Sophie.

Lui ton mari

Dis, Camille. Je suis prête.

Il ma mise dehors sanglote sa sœur. De la maison. La maison de papa.

Sophie se fige.

Dehors ? Mais cest aussi ta maison. Selon le testament.

François dit que cest à lui maintenant. Que tu as signé ta part il y a trois ans. Jy ai pas cru, mais il a montré les papiers. Il a changé les serrures. Je suis rentrée de la fac, mes affaires dans des sacs, au portail.

Les papiers. Toujours ces papiers.

Et ce nest pas tout soupire Camille, sortant une enveloppe chiffonnée. Il a demandé le divorce.

Sophie prend lenveloppe. Ses mains tremblent.

Quest-ce quil dit ?

Il taccuse de carence morale et dingratitude. Après son “acte héroïque.” Il a raconté partout quil tavait sauvée.

Quelle surprise lâche Sophie, amère. Et toi où habites-tu ?

En résidence universitaire souffle Camille. Jai une place précaire chez une amie. Il a tout pris. On na plus rien.

On verra ça, lance Sophie, une détermination nouvelle montant en elle. Il faut juste que jaie la force.

Le temps à la clinique sétire, mais la jeunesse de Sophie et son obstination la soutiennent, donnant de lespoir aussi au personnel.

François ne revient pas. Il se tient informé auprès du médecin, évitant soigneusement de croiser sa femme.

Sophie, lucide, sait quau fond, il nattendait quune chose : que la ligne sur le moniteur devienne droite.

Deux semaines plus tard, on la laisse sortir.

Elle se trouve devant les grilles de la Salpêtrière, un petit sac à la main, glissé en douce par Hélène. Après avoir rendu sa blouse et ses pantoufles, elle inspire fort, compose le numéro de François.

Ah, tu es sortie, sexclame-t-il dun ton presque réjoui. Super.

Je nai plus rien. Mes cartes

Bloquées, ricane-t-il. Depuis trois ans, cest obligé.

Il ajoute, froid :

Sérieusement, prépare-toi au divorce. Pardonne, mais jallais pas tattendre trois ans. Mon avocat tappellera. Ne me contacte plus.

Il la coupe.

Sophie sassied sur un banc devant la grille. Cest le mois de mai. Trois années, trois printemps envolés.

Camille vient la chercher avec un vieux jean et un t-shirt.

Viens chez moi, on se débrouillera, propose-t-elle.

Sophie soupire tristement. Sortie de la clinique, elle se sent infirme et fragile comme une enfant.

Dans la minuscule chambre de la résidence universitaire, deux lits, une table couverte de croquis et d’étoffes. Camille étudie le stylisme.

Pâle, encore faible, Sophie sassied en regardant par la fenêtre. Toute sa vie davant épouse brillante, grande maison, réceptions, robe élégante s’écroule comme un décor de théâtre.

Il faut trouver un travail, tranche-t-elle le soir.

Tu devrais te reposer, tu tiens à peine debout, objecte Camille.

Le médecin ma dit quil ny avait pas de contre-indication. Il faut quon vive. Je parle trois langues étrangères.

Elle ouvre le vieux portable, se connecte. Un site anglais, elle lit, comprend tout.

Eh bien, je nai rien oublié, dit-elle apaisée.

Elle ouvre un document pour traduire un paragraphe et se fige.

Les mots sont là dans sa tête, elle comprend, sait comment traduire, mais impossible de former la moindre phrase en français. Les mots se brouillent, disparaissent, volatiles comme une traînée de poudre.

Quest-ce qui marrive ? murmure-t-elle, tentant le même exercice en espagnol.

Même résultat. Elle comprend tout, mais impossible de formuler quoi que ce soit dans sa langue comme si un mur de verre sétait érigé entre le cerveau, les mains, la bouche.

Le lendemain, Sophie retourne à la clinique.

Luc Belmont lexamine, soucieux, fait quelques tests et conclut :

Hélas, cest une séquelle du choc. Le centre du langage a été touché. Cest une forme daphasie.

Je suis condamnée ? souffle-t-elle.

Non, rassurez-vous, tempère-t-il. Vous comprenez tout, cest bon signe. Cest transitoire. Pratiquez, reposez-vous, ça reviendra.

Je nai pas le temps. Jai besoin de travailler, tout de suite !

Patience La récupération dabord. Le reste suivra.

Le soir, Sophie demande à Camille :

Si je ne peux plus traduire, que sais-je faire dautre ?

Tu as mené toute la maison, rappelle sa sœur. Tu cuisines, tu installes le confort partout.

Expérience dintendance, soupire Sophie. Un savoir-faire tout de même.

Le lendemain, elle se rend dans une agence de placement pour employés de maison.

La recruteuse la regarde avec suspicion.

Expérience professionnelle ?

Jai géré une grande maison, tente Sophie.

On note : femme au foyer. Enfin, cest pas un métier. Autre chose ?

La responsable remarque soudain la cicatrice, maigre sur la tempe.

Cest quoi ?

Sortie dhôpital après un accident, reprend Sophie honnêtement.

Vous navez pas lair très dynamique, lâche la recruteuse. On veut du personnel solide. On vous rappellera.

Sil vous plaît… Jai vraiment besoin de travailler. Je suis soigneuse, je sais cuisiner, ranger, moccuper denfants.

La détresse dans la voix attendrit la responsable.

Il y aurait un contrat temporaire. Mais spécial. Famille dun chirurgien, Docteur Vincent Grimaud. Il a besoin d’une gouvernante pour sa fille. Neuf ans.

Jaccepte.

Pas si vite. Je vous avertis : le cas est compliqué. Les trois précédentes sont parties dès le lendemain. Sa femme est décédée il y a deux ans, aussi dun accident de voiture. Depuis, il sest replié sur le travail, et sa fille sest enfermée dans le silence. Vous verrez par vous-même Si vous tenez.

Dans lappartement spacieux, à deux pas du quai de la Seine, tout respire le luxe froid et le vide.

Docteur Grimaud est grand, droit, de ces hommes marqués à jamais par la fatigue et le deuil.

Vous êtes Mme Deschamps. Lagence ma prévenu, expose-t-il sans émotion.

Il indique le couloir :

La chambre du fond. Cest là que vit Claire. Installez-vous, faites connaissance.

Il disparaît dans son bureau.

Sophie frappe doucement.

Claire ?

Pas de réponse. Elle entrouvre la porte.

La fillette, frêle, deux fines natte, assise par terre, le nez dans une tablette. Elle ne relève même pas la tête.

Bonjour Claire, souffle Sophie, douce. Je mappelle Sophie. Je peux taider pour les devoirs.

Silence. Aucune réaction, aucune expression. Claire se crispe légèrement, mais fixe son écran.

Sophie soupire. Ce sera bien plus difficile que prévu.

Les premiers jours sont rudes.

Vincent Grimaud part tôt, rentre tard. Il ne croise presque jamais Sophie. Claire oppose un silence obstiné à toute tentative de dialogue. Elle mange, prend son bain, fait ses devoirs puis senferme dans sa chambre avec sa tablette.

Sophie, traumatisée par ses propres pertes, comprend la peine silencieuse de lenfant.

Le troisième soir, elle entre sans frapper.

Claire, il suffit avec la tablette, dit-elle calmement mais fermement.

La fillette lève un regard vif et méfiant.

Tu sais, poursuit Sophie, comme si de rien nétait, Petite, jadorais la poterie. Il me semble avoir vu de la pâte à modeler là-bas.

En effet, une boîte traîne sur létagère. Sophie saisit un morceau, sassied sur le tapis.

Si on faisait un château de princesse ? Avec une grande tour.

Elle commence à pétrir la terre. Les doigts dabord maladroits se souviennent petit à petit. Les mains assurées, même si les mots peinent.

Claire lobserve sous sa frange.

Cest pas comme ça, glisse-t-elle soudain dun souffle clair.

Ah bon ?

La tour. Elle doit être bien plus haute.

La fillette ajoute de la pâte, rallonge la tour.

Elles forment leur château ensemble, en silence, durant une heure.

Lorsquelles rangent, Sophie découvre un vieil album sous le lit.

Oh, quest-ce que cest ?

Ne touchez pas ! sexclame Claire. Cest celui de maman.

Ta maman dessinait ? demande Sophie tout bas.

La fillette hoche la tête, ouvre délicatement au hasard.

Ce ne sont pas des photos, mais des croquis pleins de fantaisie : animaux, puzzles en bois, peluches. Ils semblent presque animés.

Cest incroyable murmure Sophie, captivée.

Au fil des pages, elle comprend. Ce sont des plans détaillés de jeux éducatifs. Sur la dernière page, un logo : un oiseau portant un petit cube, « Atelier Lucie Jouets malins pour enfants spéciaux ».

Spéciaux ?

Maman voulait créer un atelier, souffle Claire, les larmes aux yeux. Pour les enfants comme Noé.

Qui est Noé ?

Mon ami. Le fils de la copine de maman. Il il ne parle pas beaucoup. Maman disait quil a besoin de jeux différents, pour laider. Papa trouvait ça futile.

Sophie caresse les cheveux de la petite, observant les dessins. Ce nest pas un simple loisir, mais un vrai talent.

La nuit, Sophie ne ferme pas lœil, repensant à lalbum, à Lucie quelle na jamais connue, et à Claire, en manque atroce de sa mère.

Elle décide : il faut réaliser ce rêve.

Le lendemain soir, elle attend le retour du médecin. Il arrive, épuisé, traînant les pieds jusque dans la cuisine.

Claire dort ? demande-t-il machinalement.

Oui. Jaurais un mot.

Allez-y, fait-il, en buvant un verre deau.

Sophie avance lalbum sur la table.

La main de Vincent se fige.

Où avez-vous trouvé ça ?

Avec Claire, sous son lit. Cest génial, docteur Grimaud.

Rendez-le à sa place, dit-il dune voix glaciale. Immédiatement. Cest personnel.

Excusez-moi, mais cest aussi le rêve de votre femme. Et de votre fille.

Ne parlez pas delle ! Vous ne la connaissiez pas !

Cest vrai, sexclame Sophie. Mais je connais votre fille. Elle revit avec cet album.

À cet instant, Claire paraît, pieds nus, en pyjama.

Papa, pourquoi tu cries sur Sophie ?

Lexpression de rage disparaît, laissant place à la détresse.

Claire, va te coucher.

Cest lalbum de maman, dit la fillette, le serrant contre elle. Sophie et moi, on va fabriquer les jouets.

Elle regarde son père : dans ses yeux, Sophie voit la flamme de vie quil ne voyait plus.

Vincent reporte son regard sur Sophie. Soupire lourdement, cède.

Faites ce que vous voulez, finit-il. Mais je ne financerai rien. Je nai pas les moyens.

Et il senferme dans son bureau.

Sophie ne recule pas.

Ce soir-là, elle appelle Camille.

Dis donc, tu es designer, non ?

Oui, pourquoi ?

On a besoin de ton aide. On a un projet urgent.

Elles sy mettent à deux.

Dans la petite chambre prêtée à lauxiliaire, Camille amène son ordinateur le soir, son stylet. Avec leurs dernières économies, elles achètent planchettes, peintures, tissus. Sophie, avec son sens esthétique et ses mains novices, et Camille, chevronnée en design numérique, lancent les premiers prototypes.

Vincent feint de ne rien voir au début.

Mais un jour, Sophie lentend au téléphone dans le bureau :

Salut Sabine, cest Grimaud. Ma gouvernante a entrepris un truc étrange Les jeux éducatifs, comme Lucie voulait. Viens jeter un œil.

Le lendemain, Sabine arrive, psychologue scolaire, une femme pétillante dune quarantaine dannées, accompagnée dun garçonnet de sept ans, Noé.

Bonjour, je suis Sabine, amie de Lucie et collègue du docteur. Il paraît que vous créez des choses.

Voici Noé, précise-t-elle, en caressant lenfant. Il est sur le spectre autistique.

Sophie acquiesce.

Elle dépose devant le petit un puzzle en bois multicolore quelles ont achevé la veille.

Noé, dordinaire inabordable, sarrête net. Il arrête de se balancer, saisit une pièce, lobserve minutieusement, la replace.

Sabine tente de ne pas éclater en sanglots.

Il ne sest jamais approché dun jouet neuf de lui-même

Noé oublie tout le reste, absorbé par larc-en-ciel.

Sophie, souffle Sabine. Ces jouets sont essentiels. Jen parlerai aux autres parents.

Pour Sabine, cest un miracle. Pour Sophie, la preuve quelles sont sur la bonne voie.

Sabine devient lambassadrice de latelier. Elle amène deux mamans. Petit à petit, tout démarre.

Camille, il va falloir se mettre à notre compte, lance Sophie la semaine suivante.

Carrément ! Les yeux de Camille brillent.

Ce soir-là, Vincent découvre la scène suivante : le salon converti en atelier, copeaux, bouts de tissus, crayons partout. Sophie, Camille et Claire rient, emballant la première commande dans du simple papier kraft.

Il sarrête dans lembrasure.

Sophie croise son regard. Il ny a plus deffroi ni de défi, seulement une sérénité paisible. Vincent, pour la première fois, ne baisse pas les yeux.

Sabine, tu en es certaine ?… termine Sophie, les mains sur la feuille du premier bon de commande manuscrit.

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