Tu sais, lautre jour au bureau, il sest passé un truc avec une collègue. Alors, écoute ça : je bossais avec Claire, qui est arrivée dans léquipe il y a un an et demi. Elle est franchement sympa, toujours bien soignée, très investie et en plus maman de deux enfants. Au début, ses demandes étaient anodines : « Oh, je suis coincée à la pharmacie, tu peux répondre à mon appel ? » ou alors « Je dois filer chercher mon fils à lécole plus tôt, pourrais-tu me charger le rapport dans le système, ce nest que quelques clics. » Chez nous, cest plutôt normal de se filer un coup de main, donc pour moi, cétait naturel de laider.
Mais très vite, jai senti une différence subtile entre lentraide et le fait de se faire refiler les tâches des autres. Quelques mois plus tard, les fameux « quelques clics » se sont transformés en gros blocs de dossiers. Claire mécrivait vers 17h avec « Tu es toujours là jusquà 18h, mon petit est malade » Cest du classique : elle jouait sur la culpabilité et nos valeurs sociales. Le rôle des mamans en France, cest sacré, et elle sen servait bien, jusquau jour où je me suis sentie complètement épuisée.
Claire sest créée une image de femme pressée, héroïque, qui gère boulot et famille comme une battante. Mais la réalité, cest quon avait le même salaire, juste que moi, mes soirées restaient à moi, alors quune partie de son job finissait sur mon bureau. Le jour où je lui ai dit, tout doucement, que jétais trop prise, elle est revenue avec une petite pique passive : « Toi, tu nas pas denfant, tu nas pas idée de ce que cest, quand on tarrache de partout » Vraiment, cest le coup classique : elle prétendait que mes raisons étaient moins légitimes et que je navais pas le droit dêtre fatiguée.
La vraie explosion est venue à la fin du trimestre. On devait rendre les tableaux de ventes un boulot de fourmi, hyper exigeant. À 16h45, je reçois un mail de Claire, avec des données brutes et ce message : « Lactivité à lécole de mon fils a été avancée, je dois filer. Peux-tu finir, tu es la meilleure, ça te prendra 15 minutes et moi je dois y aller. Je te remercie demain ! » Là, jai compris : si jacceptais, mes soirées allaient y passer pour des mois. Un refus frontal aurait amené des histoires et des plaintes, alors jai opté pour un autre angle : faire sortir sa demande du cadre perso et remettre ça dans les process du boulot.
Au lieu de lui répondre, jai transféré son mail à notre chef, monsieur Laurent Dupuis, avec une note très calme : « Bonjour Laurent. Je vous fais suivre le message de Claire. Elle doit régulièrement confier ses tâches à dautres à cause de sa situation familiale et ne gère plus sa charge de travail pendant ses horaires. Peut-être faudrait-il penser à adapter son poste ou lui permettre un temps partiel, afin quelle puisse assurer sa famille tranquillement, sans reporter les dossiers du service. Aujourdhui, je suis déjà à fond, et je ne peux pas prendre son travail sans que ça nuise à ma qualité. »
Appuyer sur « Envoyer », franchement, je flippe un peu : « On va me traiter de balance », « Elle va me détester », mais jen avais marre de prendre sur moi.
La réaction ne sest pas fait attendre. Laurent navait pas idée que je faisais une partie des tâches de Claire, il pensait que tout roulait. Le lendemain Claire a été appelée dans son bureau. Jignore ce qui sest dit, mais elle est ressortie toute rouge et sans un mot. Depuis, elle na plus rien demandé, fini le « tu peux prendre ceci, tu peux finir cela ».
Certaines personnes diront : « Faut être plus indulgent, les enfants cest sacré ». Bien sûr mais être gentil sur le dos des autres, cest de lexploitation. Quand un salarié galère vraiment, il va voir son chef, discute daménagement ou de télétravail, pas de surcharge cachée sur ses collègues.
Je ne voulais pas me venger, juste poser des limites. En entreprise, tu prends du boulot sans rien dire, on pense que ça te va. Depuis, les demandes de Claire se sont arrêtées. Maintenant, cest poli, distant, et léquipe tourne comme avant. Et surprise, Claire arrive à gérer quand elle ne sappuie pas sur les autres.