Une collègue a tenté de me refiler ses rapports : j’ai transmis sa demande au chef, « Aidez Marie, elle n’arrive pas à gérer »

Aujourdhui, jai ressenti un profond besoin de coucher sur papier les émotions qui me traversent depuis quelques semaines. Jai vécu une situation délicate avec une collègue, et mon introspection maide à comprendre pourquoi jai décidé de poser certaines limites.

Claire est arrivée au sein de notre département il y a environ un an et demi. Une femme agréable, soigneuse et très consciencieuse ; mère de deux enfants, elle a tout de suite suscité la sympathie du collectif. Au début, ses sollicitations paraissaient anodines : « Je suis coincée chez le médecin, pourrais-tu décrocher mon appel ? » ou bien « Je dois récupérer mon fils plus tôt à la crèche, peux-tu maider à déposer le rapport, cest juste quelques clics. » Dans notre équipe, lentraide est la base, et je trouvais naturel de lui prêter main forte.

Mais il existe une frontière subtile entre le soutien mutuel et le fait dendosser de façon systématique les tâches dautrui. Après quelques mois, jai réalisé que les fameux « quelques clics » devenaient soudain de véritables blocs entiers de travail. Claire me contactait souvent vers dix-sept heures, en me confiant : « Tu restes jusquà dix-huit heures, alors que mon cadet est malade. » Cétait du pur classicisme dans la manipulation psychologique elle jouait sur les valeurs de solidarité et le sentiment de culpabilité. En France, la figure de la mère est presque sacrée, et Claire savait subtilement lutiliser, jusquau moment où jai suivi mon intuition et senti que je frôlais la saturation.

Autour delle, Claire cultivait limage de la femme pressée, héroïque, combattant en simultané le quotidien et les impératifs professionnels. Pourtant, la réalité était plus prosaïque : notre salaire est le même, seule différence, mes soirées mappartiennent, tandis quune partie de son travail saccumule sur mon bureau. Lorsque jai timidement refusé pour la première fois, pretextant ma propre charge, elle ma répondu, non sans froideur : « Tu nas pas denfants, tu ne sais pas ce que cest de se sentir écartelée. » Voilà une stratégie bien connue : lautre dévalue ta fatigue, arguant que tes raisons sont peu légitimes.

Le point dorgue sest produit il y a quelques jours, en fin de trimestre. Il fallait rendre des tableaux de synthèse sur les ventes une tâche méticuleuse qui requiert du temps et de la concentration. À 16h45, jai reçu un courriel de Claire, contenant les données brutes, accompagné de la mention : « Le spectacle à la maternelle a été déplacé, je dois filer. Peux-tu finir, tu es la reine des rapports, ça te prendra quinze minutes. Je toffrirai un café demain ! » Cest à cet instant que jai compris : accepter, cétait condamner mes prochaines soirées à une vie de labeur sous couvert dempathie. Refuser directement aurait nourri un cycle de bouderies et de plaintes, il fallait donc déplacer la problématique sur le terrain professionnel plutôt que personnel.

Je nai pas écrit de réponse cinglante. Jai tout simplement transféré le mail à notre responsable, Monsieur François Martin, avec le texte suivant, sans animosité : « Bonjour Monsieur Martin, je vous transmets le mail de Claire. Elle doit répartir sa charge de travail sur dautres collègues en raison de circonstances familiales et ne parvient pas à tout gérer sur ses horaires. Serait-il possible dadapter ses missions ou de lui permettre un temps partiel, afin que son équilibre familial soit respecté sans surcharger léquipe ? Aujourdhui, je suis déjà prise sur mes propres dossiers et ne peux absorber cette tâche sans compromettre la qualité de mon travail. »

Cliquer sur « envoyer » ma donné le vertige. Beaucoup de pensées mont envahie : « Je vais passer pour une balance », « Léquipe va me tenir rigueur ». Mais jen avais assez de travailler pour autrui.

La réaction ne sest pas faite attendre. Monsieur Martin ignorait que jassumais une part du travail de Claire ; il pensait que tout roulait. Le lendemain, Claire a été convoquée dans son bureau. Je ne connais pas le contenu de leur échange, mais elle est ressortie pâle et très silencieuse. Depuis, elle ne ma plus sollicitée pour dépanner ou finir ses rapports.

Certains diront : « Il faut être charitable, les enfants cest sacré. » Daccord, mais la charité au détriment de soi, cest de lexploitation. Une personne réellement en difficulté sollicite laide du manager, négocie une place en télétravail, un temps aménagé ou un congé, pas en surchargeant ses collègues dans lombre.

Mon geste nétait pas de la vengeance, mais une affirmation de mes limites. En entreprise, il existe une règle simple : si tu acceptes de faire sans rien dire, cela veut dire que tu consens à la situation. Depuis ce signal, le flot de demandes de Claire sest tari. Désormais, nous avons des relations formelles, polies, et léquipe fonctionne comme avant. En réalité, Claire est tout à fait capable dassumer seule, tant quelle ne cherche pas à déléguer ses responsabilités.

Je me sens soulagée. Rétablir mes limites ma permis de retrouver du temps pour moi, et de réaligner mon équilibre, sans culpabilité.

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