Une chienne à demi-vivante protégeait de son corps une toute petite boule de poils, tandis que les passants les évitaient dans la rue

À moitié morte, la chienne couvrait de son corps un petit tas de poils, tandis que les passants les contournaient sans un regard

Julien, comme toujours, était pressé. Il faisait partie de ces gens éternellement en retard, se promettant de mieux organiser leur temps, mais répétant sans cesse les mêmes erreurs. Or, ce soir-là, il navait vraiment pas le droit dêtre en retard Camille lattendait déjà au restaurant, et patienter nétait franchement pas son fort.

Larrêt de bus nétait plus quà quelques mètres, le bus allait arriver. Julien sortit son téléphone, jeta un œil à lhorloge et grimaça : déjà cinq minutes de retard. Camille ne le lui pardonnerait pas, il visualisait déjà son regard qui voulait dire : « je ne compte pas pour toi ».

Vous bloquez le passage, avancez donc ! lança une voix irritée derrière lui.

Julien se retourna. Une file dattente sétait formée à larrêt, les gens séloignaient prudemment dun point précis, certains affichaient une moue de dégoût, dautres détournaient carrément la tête. Il fit un pas, puis sarrêta net.

Juste devant le banc gisait une chienne. Grande, rousse, le poil plein de saletés, toute maigre, les côtes comme des pointes saillantes. Les paupières closes. Vivante ? À peine. Sous elle, un minuscule chiot noir, fragile et tremblant, blotti contre le ventre de sa mère, cherchant chaleur et protection, comme sous une couette. Les dernières forces de la mère étaient dédiées à son petit, tentant de le sauver du froid.

Avancez donc ! sagaça-t-on encore. Pourquoi rester planté là comme une statue ?

Mais Julien ne bougea pas. Il fixait la scène, la chienne, le chiot, puis la procession des passants, indifférents, comme sil ne sagissait que de détritus, et non dun animal famélique à lagonie.

Le bus arriva dans un souffle, portes grandes ouvertes.

Alors, vous montez ou pas ? simpatienta le conducteur.

Julien jeta un coup dœil au bus, puis à lhorloge, de nouveau à la chienne.

Non, répondit-il doucement. Je ne monte pas.

La foule pénétra dans le bus, quelques-uns maugréèrent, les portes claquèrent, le véhicule sen alla. Julien saccroupit près de la chienne.

Eh, murmura-t-il. Tiens bon.

La chienne leva faiblement la tête, croisant son regard de ses yeux ambrés, étonnamment humains, fatigués et vides despoir. Le chiot émit un faible piaillement.

Julien déglutit, décrocha son téléphone et appela Camille.

Allô ? Julien, tu es où ? Jattends, là !

Camille, je vais être en retard. Il y a une chienne ici, elle meurt… Elle a un chiot. Je peux pas les laisser.

Quoi ?! Pour un bâtard ?! Julien, jai déjà commandé lapéritif !

Je comprends, mais…

Il ny a pas de « mais » ! Appelle la fourrière et viens tout de suite ! Je nai pas que ça à faire !

Bip bip bip.

Julien rangea lentement son téléphone, jeta un regard à la chienne et au chiot, puis partit vers lépicerie la plus proche. Trois minutes plus tard, il revenait avec une baguette et du jambon, tendant un morceau à la chienne.

Tiens, il faut manger, souffla-t-il.

Mais la chienne restait immobile, les forces lui manquaient. Le chiot geignait faiblement. Julien sobstinait à tenter de nourrir la mère quand il entendit derrière lui :

Je peux vous aider ?

Il se retourna. Une jeune femme en manteau gris, mine fatiguée mais sourire chaleureux, tenait un sac de courses. Elle sagenouilla, caressa doucement la chienne.

Pauvre bête. Il lui faut absolument un vétérinaire.

Je ne sais pas où lemmener, avoua Julien, désemparé. Je nai jamais eu de chien.

Jai une amie vétérinaire, elle habite à deux rues. Elle pourra sans doute aider, dit-elle en composant un numéro. Mais comment la transporter ? Elle respire à peine…

Julien ôta sa veste, létendit au sol ; ensemble, ils hissèrent délicatement la chienne. Le chiot fut enveloppé dans lécharpe de la jeune femme.

Je mappelle Solène, se présenta-t-elle.

Julien, répondit-il.

Et elle, on lappelle comment ?

Rousse, dit-il simplement.

Son téléphone vibra de nouveau. Camille. Il ignora lappel.

Arrivés chez la vétérinaire, celle-ci installa une perfusion, fit une injection et déclara après examen :

Cachexie, forte déshydratation, pneumonie. Sans vous, elle ne passait pas la fin de semaine. Avec du soin, elle sen sortira.

La vétérinaire partie, Julien sassit près de Rousse. Le chiot sétait blotti contre sa mère. Solène proposa un café ; ils sinstallèrent côte à côte, silencieux, les yeux sur les animaux.

Ma copine mattend au restaurant, soupira Julien. Enfin, attendait.

Elle doit enrager, non ? risqua Solène.

Ancienne copine, rectifia Julien, sourire triste. Daprès elle, je lui ai gâché la soirée pour une chienne abandonnée. Mais je nai pas pu passer mon chemin. Cette mère sauvait son petit, alors que tout le monde faisait semblant de rien.

Solène hocha la tête.

Quand je divorçais, javais aussi ce sentiment que personne ne se souciait de personne. Je me demandais si on était tous comme ça.

Le téléphone de Julien vibrait à nouveau. Dixième appel de Camille.

Tes sérieux ?! hurla-t-elle en décrochant. Ça fait trois heures ! Ou tu viens, ou cest fini !

Julien regarda Rousse, le chiot, Solène. Et comprit.

Alors cest fini, répondit-il simplement, et il raccrocha.

Solène le regarda, un brin inquiète.

Vous êtes sûr ?

Oui, répondit Julien dans un sourire soulagé. Certain.

Elle lui sourit en retour. Rousse soupira doucement, comme si elle se laissait enfin aller à la paix, et sendormit plus paisiblement.

La nuit fut longue. Rousse respirait difficilement, parfois son souffle sarrêtait, et Julien sinquiétait, redoutant la fin. Parfois, elle pleurnichait, gémissait ; dautres fois, elle se taisait. Avec Solène, ils montèrent la garde, à tour de rôle. Au début, Julien voulut assumer seul, affirmant navoir besoin de rien, mais Solène secoua la tête :

Seul, cest plus dur. Restons ensemble.

Et elle resta.

À trois heures du matin, Julien la trouva dans la cuisine, réchauffant du lait pour le chiot. Elle lut langoisse sur son visage.

Ça ne va pas ?

Je ne sais pas…, répondit-il, la gorge nouée. Elle respire à peine. Jai peur quelle ne tienne pas jusquau matin.

Solène sapprocha.

Vous savez ? lança-t-elle. Elle a déjà gagné.

Comment ?

Elle aurait pu seffondrer là-bas et mourir. Mais elle a tenu, elle a protégé son petit. Elle a attendu, espéré quon laide. Et elle a eu raison. Vous êtes arrivé.

Julien baissa la tête, pensif.

Maintenant elle est ici. Au chaud, nourrie, avec son chiot, avec vous. Même si elle ne survit pas, elle partira plus heureuse quavant. Vous comprenez ?

Il lui adressa un regard.

Comment faites-vous pour penser comme ça ?

Elle esquissa un sourire triste.

Je sais juste ce que cest, de croire quon ne compte pour personne. Après mon divorce, six mois sans parler à quelquun. Métro-boulot-dodo. Jusquà ce que je recueille un chaton abandonné, un soir. Sale, minuscule. Dabord, jai ignoré. Puis je suis revenue, je lai ramassé… et je me suis sentie utile. Il se fichait de ma carrière, de mes problèmes : ce qui comptait, cétait que jétais là.

Julien acquiesça, méditatif.

Moi aussi, ce soir. Toute ma vie, jai voulu être conforme : pour mes parents, pour mon chef, pour Camille. Je prévoyais tout, suivais la ligne. Et soudain, une chienne mourante, et tout ce que javais préparé paraissait vain. Elle offrait tout à son petit, les gens passaient sans voir. Tu peux faire pareil, ne pas tarrêter… ou bien tarrêter. Et alors, tout change.

Ils restèrent ainsi, dans la pénombre et le silence.

Merci dêtre restée, confia Julien. Je naurais pas pu sans vous.

Solène posa doucement une main sur la sienne.

Merci à vous. Javais besoin de voir quon nest pas tous indifférents, que je ne suis pas seule.

Le chiot gémit, et ils retournèrent près de Rousse. Elle les regardait, les yeux ouverts. Julien caressa sa tête :

Tiens le coup, daccord ? Encore un peu.

La queue de Rousse remua faiblement. Le chiot se blottit contre sa gorge. Julien sentit soudain quelque chose céder en lui : des années à tout organiser, à vivre dans la case, sans place pour la spontanéité, des années de « couple » sans chaleur, dhabitudes sans âme. Tout seffondra, laissant place à du neuf, de vrai, de vivant.

Le matin les accueillit dun rayon doré filtrant à travers les rideaux. Rousse dormait, respiration tranquille. La crise était passée : elle allait sen sortir.

Une semaine plus tard, Camille vint delle-même. Debout sur le seuil, regard coupable :

Julien, jai réfléchi… Jai peut-être surréagi lautre soir. Sauver les animaux, cest beau. Jétais fatiguée, désolée. On pourrait peut-être reprendre là où on sétait arrêtés ?

Julien la regarda. Des aboiements résonnaient derrière lui : le chiot et Rousse samusaient, maintenant pleins de vie.

Tu sais, Camille, répondit-il calmement, je ne ten veux pas. Mais nous sommes trop différents.

À cause dune chienne ? rétorqua-t-elle, sèche. On avait tout planifié ensemble, un an !

Ce nest pas à cause delle. Quand je tai appelée, tu aurais pu dire : « viens, on y va ensemble. » Mais tu as préféré ta soirée. Cest ton choix, pas le mien.

Camille resta bouche bée, hésita, puis tourna les talons.

Julien referma la porte, rejoignit le salon. Solène assise à même le sol, grattait Rousse derrière les oreilles ; le chiot dormait sur ses genoux.

Partie ? demanda-t-elle sans le regarder.

Partie.

Tu regrettes ?

Julien sassit à ses côtés.

Non. Cest étrange, mais non. Sans Rousse, jaurais poursuivi… travail, dîners, week-ends balisés, sans réaliser à quel point tout cela sonnait creux.

Rousse leva la tête, les observa, puis se remit en boule, apaisée. Le chiot soupira, assoupi. Et, pour la première fois depuis longtemps, Julien se sentit vraiment chez lui, auprès de ceux qui comptaient vraiment.

Solène frôla sa main. Et ils échangèrent un sourire complice.

Dehors, lhiver râpait les trottoirs, Paris grondait, indifférent. Mais dans ce petit appartement où une chienne quasi-morte avait trouvé refuge, où deux cœurs sétaient croisés, le printemps, déjà, sinstallait.

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