La chienne à demi-vivante protégeait de son corps un minuscule paquet de vie, tandis que les passants les contournaient
Paul avançait dun pas pressé, comme dhabitude. Il avait toujours été ce genre dhomme, éternellement en retard, se promettant chaque semaine daméliorer la gestion de son temps mais ny arrivant jamais. Ce soir-là, il navait vraiment pas le droit à lerreur : Camille lattendait dans un restaurant du Marais, et la patience nétait clairement pas sa vertu première.
Larrêt de bus nétait quà quelques mètres ; le prochain arrivait dans une minute. Paul consulta son portable, fit la grimace : déjà cinq minutes de retard. Il revoyait davance le regard de Camille : « tu comptes peu pour moi », semblait‐il dire.
Allez, avancez ! râla quelquun derrière lui.
Paul jeta un coup dœil par-dessus son épaule. Une file sétait formée, les gens évitaient soigneusement quelque chose par terre, certains grimaçaient, dautres détournaient les yeux. Il fit un pas, se figea.
Sur le trottoir, juste à côté du banc, gisait une grosse chienne rousse, le poil sale et emmêlé. Les côtes saillaient sous la peau. Les yeux fermés, sa respiration à peine perceptible. Sous son ventre, minuscule, tremblant, se cachait un chiot. Il grelottait, protégé par le corps de sa mère, comme sous une couette. La chienne puisait dans ses dernières forces pour le réchauffer, le sauver.
Bah alors, pourquoi tu restes planté là ?! simpatienta une voix.
Paul ne bougea pas. Il fixait la scène : la chienne, le chiot, les passants qui marchaient sans un regard, comme si ce nétait quune ordure sur lasphalte, et non deux vies qui se battaient contre la faim et le froid.
Le bus arriva, gémit et ouvrit ses portes.
Alors mon grand ? Tu montes ou pas ? lança le chauffeur.
Paul hésita, regarda lhorloge, puis la chienne à nouveau.
Non, murmura-t-il. Je ne monte pas.
La foule sengouffra, quelquun grommela, les portes se refermèrent dans un souffle, le bus repartit. Paul sagenouilla près de la chienne.
Hé, souffla-t-il. Tiens bon.
La chienne leva faiblement la tête, croisa ses yeux, dun jaune profond, presque humain, chargés de tristesse. Le chiot, plaintif, geignait doucement.
Paul déglutit. Dun geste tremblant, il composa le numéro de Camille.
Où tes passé, Paul ? Jattends !
Camille, je vais avoir du retard. Il y a une chienne ici. Elle est en train de mourir, avec son chiot Je narrive pas à partir.
Quoi ? Tu plaisantes ? Pour un chien errant ? Paul, jai déjà commandé !
Je comprends, mais
Pas de « mais » ! Appelle la SPA et viens vite ! Je nai pas que ça à faire !
Bip.
Paul rangea lentement son téléphone, tourna la tête vers la chienne et son petit, puis fila à lépicerie du coin. Trois minutes plus tard, il revint avec une baguette et du jambon. Il offrit doucement un morceau.
Mange, tu dois reprendre des forces.
La chienne ne bougea pas, trop exténuée. Le chiot geignait faiblement. Paul, désemparé, tentait de la nourrir, quand une voix douce surgit derrière lui :
Besoin dun coup de main ?
Il se retourna. Une jeune femme, manteau gris simple, fatigue dans le regard mais bonté dans le sourire, tenait un sac de courses. Elle se baissa, caressa la chienne avec prudence.
La pauvre Il lui faut un vétérinaire, tout de suite.
Je Je ne sais pas où lemmener, balbutia Paul. Je nai jamais eu de chien.
Jai une amie vétérinaire, à dix minutes. Elle pourra aider. Mais il faudra porter la chienne, elle est trop faible.
Paul retira sa veste, la posa délicatement au sol. Ensemble, ils glissèrent la chienne dessus, et le chiot fut emmitouflé dans lécharpe de la jeune femme.
Je mappelle Manon, dit-elle doucement.
Paul, répondit-il.
Tu veux lui donner un nom ?
Cannelle, répondit simplement Paul.
Son téléphone vibra : Camille. Il coupa le son.
Arrivés chez la vétérinaire, celle-ci examina rapidement la chienne, lui posa une perfusion, fit une injection.
Épuisement, déshydratation, début de pneumonie. Encore deux jours, elle ne sen serait pas sortie Mais avec de lattention, elle a ses chances, assura la vétérinaire.
Manon proposa du café, et tous deux restèrent dans la cuisine silencieuse, à observer Cannelle et son chiot.
Ma copine devait mattendre au restaurant, souffla Paul. Enfin elle était censée mattendre.
Elle doit être furieuse ? hasarda Manon.
Ex. Elle dit que jai gâché la soirée à cause dun chien. Je nai pas pu lignorer Cannelle luttait pour son petit tandis que tout le monde détournait les yeux.
Manon acquiesça :
Vous savez, après mon divorce, javais limpression que tout le monde sen fichait. Que chacun vivait pour soi. Je me suis demandée : sommes-nous tous indifférents ?
Encore une fois, Camille appela. Paul décrocha enfin.
Tu te fiches de moi ?! Trois heures que jattends une explication ! Cest ça, soit tu viens, soit cest fini !
Paul jeta un regard à Cannelle, au chiot, à Manon. Il sentit la certitude grandir en lui.
Cest fini, répondit-il calmement. Bonne soirée.
Manon croisa son regard.
Tu es sûr ?
Oui, répondit-il avec un sourire léger. Absolument.
Elle lui renvoya un sourire fragile et sincère. Cannelle soupira, on eût dit quelle dormait enfin dun sommeil apaisé.
La nuit fut longue. Cannelle respirait difficilement, parfois sarrêtait de bouger, Paul paniqué attendait de voir si elle vivait encore. Parfois, elle gémissait, puis retombait inerte. Avec Manon, ils veillaient à tour de rôle. Il prétendit dabord pouvoir gérer seul, mais Manon secoua la tête :
Cest plus simple à deux. Restons ensemble.
À trois heures du matin, Paul rejoignit la cuisine. Manon y réchauffait du lait pour le chiot. Elle croisa son regard inquiet.
Ça va mal ?
Je ne sais pas Elle respire à peine. Jai peur quelle narrive pas à tenir jusquau matin.
Manon sapprocha.
Tu sais, je crois quelle a déjà gagné.
Comment ça ?
Elle aurait pu sabandonner sur ce trottoir. Mais elle sest accrochée, protégée son petit, espéré de laide. Tu es arrivé, elle ta trouvé.
Paul garda le silence, baissant la tête.
Maintenant, elle est ici : au chaud, rassasiée, avec son bébé, et toi. Même si elle ne survit pas, elle a connu la tendresse. Tu comprends ?
Il leva les yeux vers elle.
Comment tu sais tout ça ?
Elle sourit tristement.
Parce que jai connu la solitude ; après mon divorce, je vivais enfermée : boulot, maison, rien dautre. Jusquau jour où jai trouvé un chaton abandonné. Au début, je suis passée sans marrêter. Puis jai rebroussé chemin, je lai pris Et pour la première fois depuis des mois, je me suis sentie utile. Le chaton ne jugeait pas ma réussite, il voulait juste ma présence.
Paul approuva, digérant ses mots.
Oui Toute ma vie, jai voulu plaire : aux parents, aux chefs, à Camille. Toujours à suivre les plans tracés. Mais ce soir avec Cannelle, soudain, tout semblait dérisoire. Elle donnait tout pour son petit, alors que tant détournaient les yeux. Je pouvais partir, rejoindre Camille ou rester et tout changeait.
Ils restèrent là, côte à côte, dans la pénombre, silencieux.
Merci dêtre restée, chuchota Paul. Jy serais pas arrivé seul.
Manon posa sa main sur la sienne.
Moi aussi, javais besoin dun signe, darrêter dimaginer que tout le monde sen fout. De voir que je ne suis pas seule.
Le chiot geignit, ils retournèrent auprès de Cannelle. La chienne, les yeux ouverts, les regardait. Paul sagenouilla, caressa sa tête :
Accroche-toi, daccord ? Il ne reste plus longtemps à tenir.
Cannelle remua faiblement la queue. Le chiot se serrait contre elle. Paul sentit alors en lui quelque chose se fissurer : tous ces plans, cette vie réglée, où jamais rien nétait spontané ; ces années à se rendre « pratique » pour autrui. Tout seffondrait, laissant place à du vrai, du simple.
Le matin, les premiers rayons filtraient derrière les paupières. Cannelle respirait calmement. Le pire était passé : elle avait survécu.
Une semaine plus tard, Camille vint chez lui. Elle se tenait devant la porte, gênée :
Paul, je me suis énervée lautre soir. Sauver des bêtes, cest beau Jai craqué sous la fatigue. Et si on recommençait ?
Derrière Paul, dans lappartement, on entendait des aboiements : le chiot jouait avec Cannelle, désormais pleine de vie.
Tu sais, Camille, dit-il sans agressivité, je ne ten veux pas. Mais on est trop différents.
À cause dun chien ?! On avait des projets depuis un an
Non, à cause de ce que tu as répondu. Quand je tai appelé, tu aurais pu venir ici, maider. Tu as choisi ton restaurant ton choix, pas le mien.
Camille voulut protester, puis tourna les talons sans un mot.
Paul referma la porte, retourna au salon. Manon était assise, grattant Cannelle derrière loreille; le chiot dormait sur ses genoux.
Elle est partie ? demanda Manon, sans lever les yeux.
Oui.
Tu regrettes ?
Paul saccroupit près delle.
Non. Cest étrange, mais non. Sans Cannelle, je serais resté ce gars subi, entre le boulot, Camille, des week-ends réglés. Sans savoir que tout ça sonne creux.
Cannelle dressa ses oreilles, soupira daise. Le chiot fit un petit bruit, enterré dans son sommeil. Pour la première fois depuis longtemps, Paul se sentit vraiment chez lui, là où sont ceux qui comptent.
La main de Manon effleura la sienne, ils échangèrent un sourire silencieux.
Dehors, lhiver et le froid régnaient sur Paris, ville parfois insensible. Mais dans ce petit appartement, où une chienne épuisée avait trouvé refuge et deux âmes avaient appris à souvrir, le printemps était déjà là. Car il suffit souvent dun simple acte de bonté pour retrouver le vrai sens du mot « chez soi ».