Une chatte pénètre dans l’église et s’allonge devant l’autel – le prêtre comprend aussitôt le message

Journal intime, 3 novembre

La messe du matin sest déroulée dans le calme, sans agitation. Tout était familier : les prières récitées d’une même voix, les fidèles, presque exclusivement des femmes âgées, dix tout au plus. Voilà vingt-trois ans que je célèbre dans cette petite église de la rue du Cloître, à Lyon, et depuis longtemps, je n’attends plus la foule les jours de semaine.

Jétais presque arrivé à la fin de la messe quand jai entendu un doux grincement à la porte d’entrée.

Jai levé les yeux et jai interrompu ma prière.

Une chatte savançait paisiblement dans lallée centrale, comme si le lieu lui appartenait.

Grise, longue fourrure, tache blanche sur la poitrine. Queue dressée fièrement. Sa démarche était assurée, tranquille, comme si elle savait exactement où aller.

Les quelques paroissiennes ont aussitôt chuchoté lune sest signée, une autre a levé les bras. Mais la chatte, imperturbable, a poursuivi son chemin entre les cierges et les bancs, pour sinstaller tout droit devant lautel.

Elle sest pelotonnée, museau sur les pattes, immobile. Seuls ses yeux dambre restaient ouverts, fixant lautel sans ciller.

Mon cœur s’est serré.

Je lavais reconnue.

Mon Dieu, comment avait-elle atterri ici ?

Je sentis mes mains trembler. Jai fermé les yeux un instant pour retrouver ma concentration, mais aussitôt le visage de Madeleine Chevalier mest revenu.

Madame Chevalier Si douce, un regard fatigué et empli de bonté. Elle habitait seule, dans un appartement vieillot au bout du cours Gambetta. Elle venait chaque dimanche, lentement, appuyée sur sa canne mais toujours fidèle.

Elle nourrissait tous les chats errants du quartier.

Eux aussi sont des créatures de Dieu, mon Père, mavait-elle dit un jour quand j’étais venu lui porter la communion. On ne peut pas détourner les yeux.

Sa favorite, cétait Mistinguette, cette chatte grise et soyeuse quelle avait recueillie toute petite. Elle lavait élevée, soignée, et Mistinguette lui rendait au centuple en ne la quittant jamais.

La dernière fois que jétais passé la voir trois semaines, tout au plus Mistinguette veillait assise sur le rebord de la fenêtre, scrutant sa maîtresse. On aurait dit quelle devinait quelque chose.

Mon Père avait murmuré Madeleine si jamais je devais partir ne laissez pas Mistinguette derrière. Elle est intelligente, vous verrez.

Javais simplement acquiescé, pris sa main dans la mienne, doucement.

Et maintenant Mistinguette gisait devant lautel.

Je compris tout, dun coup. Un froid m’envahit.

Jai terminé la messe comme dans un brouillard.

Ma bouche récitait mécaniquement les dernières prières, mais dans ma tête, une seule pensée résonnait : il faut que jy aille.

Les quelques fidèles sont sorties lentement, jetant, pour certaines, un dernier regard à la chatte prostrée devant lautel.

Mon Père, cette chatte commença lune, mais je nai fait que lui faire signe de la main : Plus tard. Tout à lheure.

Jai ôté la chasuble, enfilé mon manteau noir à la hâte, tant mes doigts tremblaient que les boutons se dérobaient à ma prise.

Mon Dieu, faites que je me trompe.

Mais je savais. Au fond de moi, jen étais certain.

Mistinguette leva la tête à mon approche. Elle plongea son regard dans le mien et miaula dune petite voix.

Une seule fois.

Comme pour me dire : tu as compris ? Alors ça va.

Viens, murmurais-je en tendant la main.

La chatte sétira longuement, comme sortie dun rêve, et se dirigea vers la sortie. Je la suivis.

Dehors, le ciel était bas, les branches des platanes fouettées par le vent, les derniers feuilles mordorées chassées sur le trottoir. Lappartement de Madeleine était à un quart dheure dici.

Je pressai le pas, presque fébrile. Mistinguette trottinait à côté de moi, sa queue dansant derrière elle.

Pourvu que je ne sois pas trop tard.

Mais je savais déjà : si Mistinguette était venue à léglise, sétait posée devant lautel, cétait que tout était déjà arrivé.

Chemin faisant, je revoyais Madeleine. Emmitouflée dans son vieux châle, assise en face de la fenêtre, souriant à mon arrivée, tremblant un peu en recevant le Saint Sacrement.

Vous savez, mon Père, mavait-elle confié trois semaines plus tôt, je nai pas peur. Jai eu une belle vie. Un mari que jaimais, une fille qui a grandi. Les petits-enfants sont loin, on ne se voit presque plus, mais le Bon Dieu ne ma jamais abandonnée. Jamais.

Et Il ne vous abandonnera pas, lui avais-je répondu.

Elle avait soupiré doucement :

Je le sais. Mais malgré tout, la solitude pèse. Mistinguette est là, bien sûr. Mais la maison est si silencieuse

Sur le moment, javais à peine noté la gravité de ses paroles. Je l’avais réconfortée, échangé quelques mots, mais je navais pas compris que cétait peut-être un adieu.

Limmeuble est apparu : gris, la peinture écaillée, linterphone hors dusage depuis des années. Troisième étage, lascenseur jamais réparé.

Jai monté les marches, accroché à la rampe. Mon cœur battait fort, mélange de hâte et dangoisse.

Mistinguette ma précédé, sest arrêtée devant la porte à la peinture défraîchie où le vieux numéro 14 pendait de travers.

Et sest assise.

Jai frappé.

Une fois. Deux fois. Trois.

Rien.

Jai appuyé sur la sonnette asthmatique, elle a émis un son étouffé dans tout lappartement.

Personne na répondu.

Madame Chevalier ! ai-je appelé. Madame Chevalier, cest le Père Laurent !

Silence.

Jai posé mon oreille contre la porte. Peut-être nentendait-elle pas ? À son âge, louïe faiblit parfois.

Mais la maison était morte de silence.

Je me suis accroupi, croisé le regard de Mistinguette. Immuable, elle ne quittait pas la porte des yeux.

Les mains tremblantes, je sortis mon portable et composai le numéro du commissaire de quartier, monsieur Dumoulin, qui mavait aidé un an plus tôt lorsquun vagabond sétait glissé dans léglise.

Allô, Monsieur Dumoulin ? Cest le Père Laurent. Oui, du Cloître. Jaurais besoin de votre aide, cest urgent. Une vieille dame ne répond pas. Il faudra sans doute forcer la porte.

Sa voix tranquille me ramena à la réalité :

Adresse ?

47 cours Gambetta, troisième étage, appartement 14.

Jarrive tout de suite.

Jai raccroché, incapable de me relever, et me suis laissé glisser le long du mur.

Mistinguette est venue se frotter à mon manteau. Un ronronnement plaintif montait de sa gorge.

Je lai caressée, sa fourrure douce entre mes doigts.

Tu as bien fait, ai-je murmuré. Cest toi qui mas mené jusquici.

La chatte sest allongée, tout contre moi.

Et on a attendu, à deux.

Je me reprochais alors de navoir pas visité plus souvent cette femme discrète. Peut-être cachait-elle plus de tristesse quelle ne le laissait paraître. Peut-être attendait-elle quelquun, simplement.

Pardonne-moi, Madeleine. Pardonne.

Le commissaire Dumoulin est arrivé au bout dun quart dheure.

Un homme massif, lair épuisé, qui grimpa lentement les marches. Il me découvrit au sol, sarrêta, surpris :

Père Laurent ? Que se passe-t-il ?

Madame Chevalier ne répond pas. Je crains que Ma voix se brisa.

Il comprit. Situation familière pour lui.

Restez là.

Il frappa brutalement à la porte, fort, de sa voix dautorité :

Madame Madeleine Chevalier ! Ouvrez, police !

Silence de plomb.

Il sortit de son sac un petit pied-de-biche, le glissa dans lembrasure, pesa de tout son poids.

Un craquement. Le bois grinça.

Encore un effort, la serrure céda.

La porte souvrit toute grande.

Dedans, lair était chargé de médicaments, dune quiétude suspendue.

Jai fermé les yeux, me suis signé, et ai suivi le policier.

Je connaissais lentrée. Le pardessus marron de Madeleine pendait toujours à la patère, usé aux manches. Les pantoufles, posées lune contre lautre, bien alignées.

Puis le couloir. À droite, la chambre.

Monsieur Dumoulin ouvrit la porte et simmobilisa.

Je découvris la scène par-dessus son épaule.

Mon cœur seffondra.

Madeleine était assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Un plaid sur les genoux. Les mains jointes sur la poitrine. La tête légèrement inclinée en arrière.

On aurait cru quelle dormait.

Mais son visage avait déjà pris la pâleur de la cire.

Seigneur murmurais-je, la voix brisée.

Le commissaire sapprocha, vérifia distraitement le poignet, hocha la tête :

Cela fait déjà plusieurs jours. Trois peut-être, ou davantage.

Trois jours.

Je me suis agenouillé au seuil de la chambre.

Trois jours, elle avait attendu ainsi, seule. Sans que personne n’entre. Ni famille, ni voisins.

Sa fille à Paris. Les petits-enfants aussi. Les voisins ? Aujourdhui, plus personne ne fait attention aux voisins.

Sauf Mistinguette.

Elle seule était restée. Silencieuse, veillant sa maîtresse. Pas même attirée par la fenêtre entre-ouverte.

Et, lorsquelle a compris, elle sest rendue à léglise.

Vous la connaissiez bien ? demanda monsieur Dumoulin, sortant son téléphone.

Oui, balbutiai-je. Cétait ma paroissienne. Une femme admirable.

Il faut prévenir sa famille. Où sont ses papiers ?

Dans larmoire ou le secrétaire, répondis-je, la voix tremblante. Je peux appeler sa fille, jai son numéro.

Le commissaire acquiesça :

Bien. Je vais appeler le Samu.

Je me rapprochai du fauteuil, mapprochai du visage de Madeleine, apaisé, presque baigné de lumière.

Elle navait pas souffert. Dieu lavait rappelée dans la paix. Sans doute dans son sommeil.

Pardonne-moi, murmurai-je. Pardonne de ne pas être venu plus tôt. De ne pas avoir su voir.

Ma main caressa ses cheveux gris.

Je fis sur elle un dernier signe de croix, commençant tout bas la prière pour les défunts. Les mots coulaient tout seuls, comme les larmes sur mes joues.

Dans lembrasure, Mistinguette sétait assise, veillant sa maîtresse du même regard.

Et là, jai compris : cette chatte aimait Madeleine bien plus que tous ses proches.

Plus que la fille, qui appelait une fois par mois.

Plus que les petits-enfants, qui ne passaient quà Noël.

Mistinguette avait veillé jusquau bout.

Et même après, elle navait pas abandonné : elle était venue me chercher.

Je me suis agenouillé devant elle et lai prise dans mes bras.

Mistinguette ne bougea pas, se lova contre moi et se mit à ronronner, rauque.

Cest fini, murmurais-je. Cest fini, ma belle. Je prendrai soin de toi, promis. Nous lenterrons dans la dignité chrétienne. Et tu resteras avec moi, daccord ?

Et jai pleuré.

Les larmes tombaient dans sa fourrure douce, alors que je caressais Mistinguette en songeant à la sincérité de lamour, qui ne se dit pas mais se prouve.

On a enterré Madeleine trois jours plus tard.

Sa fille est venue le visage pâle, bouffi de chagrin, toute de noir vêtue. Pas de petits-enfants : trop loin, des examens à préparer, a-t-elle dit.

Dune vingtaine de fidèles, surtout les mêmes vieilles dames, se sont déplacées. On a chanté le « Dans la paix des saints » dune voix tremblante.

Jai célébré loffice. Je lisais les prières en regardant le cercueil le visage de Madeleine immobile sous son foulard blanc.

Pardonne-moi, servante de Dieu, pour mon manque de présence, pour ma froideur.

Tout près de la dépouille, sur le dallage froid de léglise, Mistinguette sétait pelotonnée en boule.

Elle était venue delle-même ce matin, en suivant le corbillard.

Elle sest couchée là, sans bouger.

La fille a voulu la chasser, agitant son mouchoir :

Ouste ! Ce nest pas sa place !

Mais je lai arrêtée dun geste :

Laissez-la dire adieu à sa maîtresse.

La femme a voulu protester, mais en croisant mon regard, elle sest tue.

Au cimetière, jai gardé Mistinguette contre moi. Je ne voulais pas la laisser seule.

Après lenterrement, la fille est venue me remercier :

Merci. Pour tout. Davoir trouvé maman. Davoir prévenu.

Cest à Mistinguette quil faut dire merci, soufflai-je. Elle ma guidé.

Elle a regardé la chatte avec un air indéfinissable.

Gardez-la, finit-elle par lâcher. Je ne peux pas. Je suis allergique, et puis enfin, non.

Jy comptais bien, ai-je répondu calmement.

Elle a hoché la tête et sest éloignée, sans un regard vers la tombe fraîche de sa mère.

Je suis resté devant le sol retourné, le petit crucifix en bois.

Madeleine Chevalier. Discrète, seule.

Combien dautres comme elle, dans nos villes, dans nos immeubles ? Qui vieillissent, disparraissent, et dont on ne remarque labsence que trop tard.

Personne. Sauf les chats. Sauf Dieu.

Je caressai Mistinguette :

On rentre à la maison ?

Un léger ronron flotta.

Depuis ce jour, sur le rebord près de lautel, Mistinguette, la chatte grise, na plus quitté léglise.

Paroissiens et paroissiennes lui apportent des restes, la caressent, murmurent :

Quelle petite sainte.

Je souris, silencieux.

Et le soir, avant de dormir, je massois dans mon fauteuil, Mistinguette sur les genoux, la caressant tendrement.

Elle ferme les yeux, ronronne daise.

Et dans ses prunelles dorées, se reflète la petite flamme de la veilleuse.

Douce. Inaltérable. Éternelle.

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