Une chatte entre dans l’église et s’allonge devant l’autel – le curé comprend aussitôt le message

Le chat entra dans léglise et sallongea devant lautel le curé comprit tout

La messe du matin se déroulait sans surprise ni précipitation. Même routine depuis des années : prières familières, mêmes visages surtout des dames âgées, une dizaine tout au plus. Le Père Benoît officiait ici depuis vingt-trois ans ; il nespérait plus vraiment que la petite église de banlieue dOrléans se remplisse un jeudi matin.

Il menait la liturgie vers sa fin, déjà en train de penser au café qui lattendait dans la sacristie, quand la porte grinça doucement.

Il leva les yeux et resta bouche bée.

Dans la nef, aussi posément que si elle était chez elle, marchait une chatte.

Grise, épaisse, un plastron blanc sur la poitrine. Une allure royale, queue bien dressée, lair parfaitement au courant de la raison de sa visite.

Les paroissiennes murmurèrent une fit un signe de croix, lautre mains sur les joues. La chatte continua son chemin sans la moindre gêne, passa devant les statues et les cierges, puis sinstalla pile devant lautel.

Elle senroula en boule, posa son museau sur ses pattes et ferma à moitié les yeux sauf que ses yeux jaunes restaient entrouverts, fixes sur le prêtre sans ciller.

Le cœur du Père Benoît se serra.

Il avait reconnu lanimal.

Mon Dieu Comment était-elle arrivée là ?

Ses mains tremblèrent. Il ferma les paupières, le temps dune respiration, mais dans son esprit apparut tout de suite limage de Madame Hélène Lemoine.

Petite dame toute douce, fatiguée, jamais sans une gentillesse dans le regard. Elle vivait seule dans un deux-pièces défraîchi en bordure de ville. Elle venait chaque dimanche à la messe lentement, sappuyant sur sa canne, toujours fidèle au poste.

Et elle nourrissait chaque matin les chats du quartier.

Ce sont les créatures du Bon Dieu aussi, mon père, lui avait-elle glissé, un dimanche où il lui apportait la Communion. On ne peut quand même pas les laisser tomber ?

Et cette chatte-là, Praline, cétait sa préférée. Une boule de poils à la fourrure grise, recueillie alors quelle était minuscule, et élevée au biberon. Absolument dévouée, elle ne quittait jamais Hélène dun coussin.

La dernière fois que le Père Benoît lui avait rendu visite il y a trois semaines, à tout casser Praline sur le rebord de la fenêtre surveillait la vieille dame comme un sphinx en pelote.

Mon Père avait murmuré Hélène ce jour-là si jamais il marrive quelque chose, pensez à Praline, sil vous plaît. Elle comprend tout, vous savez.

Il avait serré sa main en guise de promesse.

Et voilà que Praline reposait maintenant devant lautel.

Le curé comprit tout. Un froid glacial lenvahit.

La messe termina dans le brouillard.

Il récitait les dernières prières en mode automatique sa bouche marmonnait, sa tête, elle, nen avait quune : il faut y aller, maintenant, tout de suite.

Les fidèles rallumaient doucement leurs bougies et quittaient léglise à petits pas, jetant des regards à la chatte toujours roulée en sphère devant lautel.

Mais, mon Père demanda une des dames, incertaine. Mais il balaya dun geste :

Plus tard. Tout ça, plus tard.

Il quitta sa chasuble, rassembla ses effets, les doigts tremblants même boutonner sa soutane devint une épreuve.

Seigneur, fais que je me trompe

Mais au fond, il savait, hélas : non, il ne se trompait pas.

Praline leva la tête lorsquil approcha. Elle le fixa longtemps, puis lâcha un discret « miaou ».

Une seule fois.

Comme pour dire : Tas pigé, cest lessentiel.

Viens, souffla-t-il, la main tendue.

La chatte sétira, puis trottina vers la sortie. Il la suivit docilement.

Dehors, un ciel bas, du vent dans les platanes, des feuilles mortes tourbillonnant sur les pavés. Le trajet menant chez Hélène Lemoine prenait à peine quinze minutes à pied.

Le Père Benoît marchait vite, presque au pas de course. Praline le suivait de près, la queue comme un drapeau.

Pourvu quil ne soit pas trop tard.

Mais il savait : si la chatte en était arrivée à venir dans léglise cest que tout était joué.

En chemin, il se revoyait chez Hélène elle, tricotant au coin de la fenêtre, un plaid sur les genoux, le sourire à larrivée de son curé. Sa main vacillante pour la croix, la délicatesse de la voix en recevant lEucharistie.

Tu sais, mon père avait-elle confié, il y a trois semaines. Je nai pas peur, vraiment. Jai eu une belle vie, un mari en or, une fille, des petits-enfants bon, ils sont loin, on ne se voit presque jamais. Mais Dieu ne ma jamais quittée. Jamais.

Et Il ne te quittera pas, avait-il répondu.

Je le sais, avait-elle soupiré. Mais la solitude, cest pesant, même avec Praline. Cette maison est devenue bien trop silencieuse.

Il navait pas attaché trop dimportance à ces mots-là. Il avait consolé, papoté, offert une prière. Sans comprendre quil sagissait peut-être dun adieu.

Voilà limmeuble gris, édenté, code dentrée toujours défaillant. Troisième étage, lascenseur toujours en rade, comme il se doit.

Le curé monta, agrippé à la rampe. Son cœur tambourinait inquiétude ou essoufflement ?

Praline filait devant lui. Elle sarrêta devant la porte celle du 27, la peinture qui sécaille et le chiffre en laiton à moitié descellé.

Elle sassit.

Le Père Benoît frappa.

Une fois. Deux fois. Trois fois.

Silence.

Il appuya sur la sonnette, qui gronda faiblement, fatiguée.

Personne.

Madame Lemoine ! appela-t-il. Madame Lemoine, cest le Père Benoît !

Aucun bruit.

Il colla loreille contre la porte. Peut-être nentend-elle pas ? Elle na plus vingt ans, louïe flanche.

Mais trop calme, beaucoup trop calme.

Il saccroupit et croisa le regard de Praline. Elle ne détacha pas ses yeux de la porte.

Les mains tremblantes, il sortit son portable, composa le numéro de lagent municipal le même qui lavait aidé lan passé quand ils avaient dû éloigner un sans-logis du parvis.

Allô, Monsieur Petit, cest le Père Benoît de Sainte-Marie. Jai besoin daide. Il faut ouvrir une porte Une vieille dame ne répond pas.

La voix fatiguée de Petit grésilla à lautre bout :

Adresse ?

Rue des Tilleuls, numéro vingt-sept, troisième étage, appartement sept.

Jarrive.

Le curé pendit le portable, sassit contre le mur du palier.

Praline vint ronronner contre sa soutane.

Il caressa la boule de poils gris.

Tes courageuse, murmura-t-il. Merci dêtre venue me chercher.

La chatte s’allongea tout contre lui.

Tous deux sassirent là. Et le Père Benoît se laissa aller à regretter de navoir pas rendu visite plus tôt, davoir manqué ces subtils signes dappel à laide. Avait-elle espéré sa venue ?

Pardon, Madame Lemoine, pardon

Lagent Petit arriva quinze minutes plus tard.

Monsieur Petit, grand, massif, visage las, monta lescalier en traînant les pieds. Il découvrit le curé assis par terre, sourcils relevés :

Mon père, que se passe-t-il ?

Madame Lemoine nouvre pas Je crois que le mot se perdit dans la gorge.

Petit hocha la tête. Les situations comme ça, il connaissait.

Bougez pas.

Il frappa la porte fermement, façon fonctionnaire.

Madame Hélène Lemoine ! Police municipale !

Silence.

Il sortit un pied-de-biche miniature, linséra dans linterstice, appuya, puis força de tout son poids.

Craquement, gémissement, la serrure céda.

La porte souvrit sur une vague dair lourd : odeur de médicaments et de solitude épaisse.

Le curé se signa, ferma les yeux, puis entra derrière Petit.

Le vestibule lui était familier. Au portemanteau pendait le pardessus marron de Madame Lemoine, les manches usées. Les pantoufles impeccablement alignées.

Le couloir menait à la chambre.

Petit poussa la porte, puis sarrêta net.

Le curé jeta un œil par-dessus son épaule.

Son cœur se vida dun coup.

Madame Lemoine était assise dans son fauteuil, face à la fenêtre. Enveloppée dans son plaid, les mains croisées sur la poitrine. Sa tête légèrement renversée.

Comme si elle sommeillait.

Mais le visage était devenu cire.

Mon Dieu souffla le curé.

Petit soupira, posa la main sur un poignet, constata l’inévitable, secoua la tête :

Ça fait déjà quelques jours. Trois, au moins. Peut-être plus

Trois jours.

Le Père Benoît sagenouilla à lentrée.

Trois jours seule dans ce deux-pièces. Sans quaucun proche, voisin ou petit-enfant ne sinquiète.

Sa fille à Lyon. Les petits-enfants encore plus loin, on nen parle pas. Les voisins ? On ne connaît même plus les voisins.

Sauf Praline.

Elle était restée. Toujours là, sans même profiter de la fenêtre entrouverte pour sévader.

Et seulement après avoir compris, elle était allée chercher le curé.

Vous la connaissiez bien ? demanda Petit, déjà prêt à remplir la paperasse.

Oui, répondit le curé, la voix brisée. Une paroissienne exceptionnelle.

Il va falloir prévenir la famille. Les papiers sont où ?

Dans le tiroir du secrétaire ou larmoire. Je men charge pour la fille, jai son numéro.

Petit hocha la tête :

Jappelle les services médicaux, alors.

Le curé sapprocha du fauteuil, observa le visage éteint de Madame Lemoine serein, adouci.

Elle na pas souffert. Dieu lavait endormie doucement, probablement durant la nuit.

Pardon murmura le curé. Je nai pas su venir plus tôt.

Dun geste automatique, il caressa un brin de cheveux gris.

Il la bénit et commença la prière des défunts, à voix basse, à demi-mots. Les mots coulaient seuls, comme des larmes.

À la porte, immobile, Praline veillait toujours, sans détourner les yeux de sa maîtresse.

Et le curé comprit : cette chatte aimait Madame Lemoine plus fort que nimporte lequel de ses parents.

Plus que la fille qui passait un coup de fil mensuel.

Plus que les petits-enfants qui débarquaient à Noël.

Praline était restée jusquau bout. Elle veillait, puis elle était venue frapper à la porte du Bon Dieu pour demander de laide.

Le curé sagenouilla devant la chatte, la prit doucement dans ses bras.

Praline se laissa faire. Une boule de chaleur contre sa poitrine, elle démarra un ronron rauque.

Ça y est, souffla-t-il. Ça va aller, ma belle. Je vais veiller sur elle. On lenterrera chrétiennement. Et toi, maintenant, tu viens avec moi. Daccord ?

Des larmes coulèrent sur la fourrure duveteuse, tandis quil la caressait en songeant que lamour véritable nest jamais dans les mots, mais dans les actes.

Madame Lemoine fut inhumée trois jours plus tard.

Sa fille arriva de Lyon pâle, cernée, tout en noir. Sans les petits-enfants, prétextant la distance, lécole.

Une vingtaine de fidèles sétaient rassemblés principalement les mêmes dames âgées de Sainte-Marie. Le chœur chantait « Donne-lui le repos éternel » dune voix vacillante.

Le curé officia labsoute. Il pria en fixant le cercueil, songeur devant le visage paisible dHélène sous son foulard blanc.

Pardonne-moi, servante de Dieu. Pour ma distance, pour ma froideur.

Devant le cercueil, roulée en boule sur les dalles froides, Praline ne bougeait pas, impassible.

Elle était venue la première ce matin-là, dès larrivée du cercueil.

La fille tenta de léloigner, agitant son mouchoir :

Ouste ! Ce nest pas ta place, toi !

Mais le curé la retint doucement :

Laissez-la. Elle dit adieu à sa maîtresse.

La jeune femme pinça des lèvres mais se ravisa.

Au cimetière, Praline accompagna la procession on ne laurait jamais laissée seule. Pendant toute la sépulture, le curé la tint dans ses bras.

Après la mise en terre, la fille sapprocha :

Merci, mon père, pour tout. De lavoir trouvée. Davoir prévenu.

Ce nest pas moi quil faut remercier, dit-il doucement. Cest Praline. Cest elle qui ma mené ici.

La jeune femme jeta à la chatte un regard étrange, presque à regret.

Gardez-la. Moi, je ne peux pas Jai une allergie, en plus.

Cétait prévu, confirma le curé.

Elle eut un hochement de tête et séloigna sans un dernier regard pour la tombe fraîche.

Le curé resta, immobile.

Il observait la butte humide, la croix temporaire.

Hélène Lemoine. Discrète. Solitude absolue.

Combien de Hélène partout, seules, vieillissantes, seffacent sans bruit, sans que personne ne sen rende compte ? Inutiles à tous yeux sauf à ceux dun chat. Et de Dieu.

Il caressa Praline :

On rentre, hein ?

Praline ronronna à peine, un souffle sous la pluie.

Dès lors, dans léglise Sainte-Marie, sur le rebord de lautel, il y eut toujours une chatte grise et épaisse.

Les paroissiens lui apportaient des friandises, la caressaient, murmuraient :

Elle a de lesprit, ce chat-là. Une âme sainte.

Le curé souriait alors, en silence.

Le soir, il sinstallait dans son vieux fauteuil, Praline sur les genoux, et lui caressait son pelage soyeux.

La chatte fermait les yeux et ronronnait.

Dans ses yeux dor, on voyait alors briller la lueur tremblotante de la lampe du sanctuaire.

Discrète. Inépuisable. Éternelle.

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