Le verre de lait
Ce nest pas seulement difficile pour les démunis, mais aussi pour ceux qui se trouvent à leurs côtés. Je lai compris depuis longtemps, moi, Pierre Chomel: voilà huit ans que je travaille au service social municipal de Lyon. Jen ai arpenté des escaliers, jy ai laissé mon souffle et souvent ma douceur, je suis devenu cassant, volontiers ironique surtout lorsquon osait critiquer mon métier. Qui es-tu pour juger ce que je fais? lançais-je à qui se montrait trop curieux. Sous mes mèches brunes, mon regard vert-sombre en disait plus long que mon ton sec: toute question superflue disparaissait. Il nétait pas rare de voir le questionneur tourner brusquement les talons, saisi dembarras.
Au fil des ans, jai acheté les courses pour mes bénéficiaires, fais le ménage chez eux au besoin, et réussi à nouer le dialogue avec presque tous. Sauf une fois, lorsquun vieux monsieur esseulé ma offert une tablette de chocolat. Les règles sont claires: on ne doit jamais accepter de presents. Mais ce jour-là, jai failli, impossible de le contrarier. Je lai rapportée chez moi mais nai pu ni la goûter ni la casser: un bloc au travers de la gorge. Je lai donnée à un gamin voisin et la fois suivante, ai poliment refusé tout autre cadeau. Du coup, le papy a rédigé une plainte à ladministration: Un chocolat, ça ne suffit plus. Ils attendent le billet sous enveloppe. Ils ont failli me mettre à la porte. Je nai pas protesté: quon me vire, tant pis. Je suis un homme, pas une serpillière! Mais plusieurs bénéficiaires mont défendu, dont Anne Fédoux. Je lui étais déjà attaché, mais après ceci, elle était devenue pour moi la sœur que je nai jamais eue.
Nos vies se ressemblaient: tous deux orphelins prématurément, et passablement cabossés. Si Anne est handicapée de naissance, moi, de lextérieur, jai lair solide; à lintérieur, cest autre chose: mon cœur comme à vif, fragile, toujours prêt à pleurer. Nous avons un autre point commun: pas denfants. Pour Anne, ce manque aiguise les regrets, moi je my suis résigné. Anne ne lâche rien, me remonte même parfois les bretelles quand je perds le moral. Depuis quelle participe aux ateliers du centre de rééducation pour préparer un spectacle, elle a pris de lassurance, chose que je navais jamais vue. Le père Luc, le curé du quartier, passait souvent lui rendre visite, louant sans cesse ses beaux ouvrages de broderie. Pas très habile de ses mains, Anne avait trouvé la patience, brodé des nappes, des mouchoirs, puis fini par décorer une robe en lin de motifs colorés et doiseaux imaginaires. Lensemble avait fini en vedette à lexposition artisanale du Rhône: premier prix pour elle, puis vendu par ses soins! De retour, elle ma appelé, émue aux larmes, sa toute première paie, et ne savait pas quoi en faire.
Ne te tourmente pas. On va bien lutiliser, cet argent, fis-je en riant, puis, plus sérieusement: On va acheter dautres robes à décorer, de quoi toccuper pour un moment. Mais ces derniers temps, tes idées deviennent bizarres
Anne navait pas répondu sur le coup, mais jai vu que ça lavait blessée. Son vrai désir était de rencontrer un homme, de se marier. Les films lui suffisaient à connaître les gestes et les mots damoureux, mais pour elle, tout cela restait du domaine du rêve.
Après sa victoire à lexpo, le centre de rééducation la contactée pour participer à latelier danse, préparer un numéro en duo.
Mais cest impossible! lança Anne qui crut à une mauvaise plaisanterie, avant de raccrocher.
Mais ils la rappelèrent, insistèrent. Elle pouvait essayer: si ça ne lui convenait pas, elle arrêterait.
On ne sait jamais! tentait de la convaincre la voix rude dune animatrice, Marguerite Desrousseaux, la responsable du studio. Vous êtes lauréate, cest le moment délargir vos talents! Le travailleur social pourra vous accompagner aux répétitions.
Le lendemain, à lheure dite, un chauffeur bourru, moustachu et coupe trop courte vint la chercher. Sans chapeau: elle ne voulait pas abîmer sa coiffure toute fraîche, faite par moi-même. Dans le bus: son partenaire. Jai fait les présentations: Alexandre, en fauteuil lui aussi. Anne, intimidée, a serré sa main. Sentir la force dune main dhomme, cétait déjà un miracle.
Arrivés au centre, le chauffeur et moi avons aidé Anne à descendre, à monter la rampe et rejoindre la salle de danse; Alexandre, lui, gérait tout seul. La première répétition fut un désastre: eux, rouges, maladroits, en sueur, tentant de tourner au rythme. La chorégraphe grande, souple comme une libellule , et Marguerite la pétillante responsable les encourageaient. Mais semaine après semaine, répétition après répétition, ça finit par prendre. Très vite ce rendez-vous devint pour Anne indispensable, plus quun travail aimé. Jétais toujours là, fidèle au poste.
Tout automne et hiver, Anne sadonna à fond, délaissa même la broderie. Ce matin, cétait la répétition générale: elle mattendait, impatiente, robe et sourire prêts. Je suis arrivé, pas très bavard. Elle me lança:
Pourquoi fais-tu la tête?
Non, rien, répondis-je, mefforçant de sourire.
Anne, pour changer de sujet: On na que quarante ans! On a encore le temps de se marier!
Tu ressasses toujours ça? Jai déjà donné. Sept ans de mariage, puis il est parti. Jai couru après, jeune, comme une perdue Mes parents nont pas eu des petits-enfants à gâter, voilà tout.
Arrête de ruminer le passé! À ta place, je serais déjà remariée cent fois.
Pour écouter encore des reproches?
On peut même avoir un enfant seule, aujourdhui.
Il faut de largent, tu crois que mon salaire suffit?
À la télé ils ont dit que cétait gratuit maintenant.
On verra bien plus tard. Ta robe, tu comptes la mettre ce soir?
Pour ne pas la salir dans le bus, jattends la générale!
Ce soir-là, la répétition dura plus longtemps. De retour, je laidai à se déshabiller, la laver, puis linstaller dans la cuisine. Je préparais le thé, lui apportai biscuits et chocolats, mais elle, lair absent, questionna sans prévenir:
Et toi, tu ten souviens, la première fois?
De quoi donc?
Avec une femme? hasarda Anne, rougissant.
Je ne sais plus
Nimporte quoi. Tu as été marié longtemps, et maintenant Nicolas te fréquente
Cétait avant, il ma vite oubliée. Rien à envier!
Moi, Alexandre maime bien, affirma-t-elle dun air triomphant. Il me regarde tellement!
Bien sûr, les bruns adorent les blondes Méfie-toi, tu te feras du mal.
Mais comment cétait, cette première fois?
Je nai pas envie den parler. Bois ton thé et va donc te coucher.
Anne fit la tête et je compris que, malgré mes avertissements, elle saccrochait à ses espoirs. Je lavai les tasses, me préparai à partir:
Je ferme la porte. Demain après-midi jarrive, besoin de courses?
Tu le sais bien répondit-elle froidement.
Allez, repose-toi bien, demain cest le grand jour.
Pas de réponse. Pensif sur le pas de la porte, je me moquai delle: Danse, danse tu vas finir par y perdre la boule!
Dans la rue, je réfléchis autrement: il lui faudrait sans doute quelquun On croit quils sont impuissants ces gens-là, et pourtant! Elle mavait presque reproché Nicolas. Jaurais dû me taire.
Quand je partis, Anne regretta de mavoir été aussi sèche. Elle aurait aimé parler, se confier. Si je pouvais écrire de la poésie, je mettrais mon cœur sur le papier, songea-t-elle, les larmes montant. Alexandre lui revenait sans crier gare: cheveux drus, yeux bruns si profonds et ses mains, telles des pinces puissantes. Lors des premiers pas de danse, une peur terrible de tomber; mais avec Alexandre, plus rien à craindre: il la tenait bien. Les compliments de la chorégraphe devenaient fréquents: Bravo, Anne!. Une fierté nouvelle naissait. Elle connaissait le numéro par cœur.
Elle se mit à redouter la générale: tout se passerait-il bien? Mais laprès-concert? Pourrait-elle un jour rencontrer Alexandre hors du centre, linviter chez elle, être vue en couple comme tout le monde? Son unique joie serait-elle de danser, jamais plus?
Le lendemain, Anne sortit la robe de concert, inspecta chaque couture. Prune sombre, brodée de perles et de sequins, fluide, brillante à la lumière. Elle imagina leffet. Mais la pensée du et après la terrifiait. Il fallait assurer, viser la perfection, pour être invitée encore à dautres spectacles.
Le bruit des clés la tira de ses songes.
Alors, prête, la vedette? lançai-je dune voix bourrue pour la décoincer.
Autant que possible Mais je suis morte dangoisse!
Tant mieux, ça prouve que tu nes pas un bloc sans cœur. Allez, on y va.
On prit notre temps pour partir et, pour être à laise, on demanda au chauffeur de venir tôt. Anne voulait se changer avant tout le monde, apprivoiser sa robe sur scène.
Au centre, la gêne revint: elle avait limpression que tous les regards étaient braqués sur elle et Alexandre élégant, costume noir, nœud papillon, aux côtés dune femme inconnue.
En coulisses, avant dentrer sur scène, Alexandre vint vers elle, lui baisa la joue:
Ne tinquiète pas, tout ira bien!
Anne, troublée, sentit la brûlure du baiser, y porta sa paume. À cet instant, la femme se pencha vers elle:
Ne vous inquiétez pas, disait-elle doucement, tout ira bien.
Qui êtes-vous? demanda Anne, mal pressentant.
Alexandre compléta, lisant dans ses pensées:
Anne, je te présente ma femme, Sophie!
Lalliance à la main dAlexandre, jamais vue avant, brilla soudain à ses yeux. Tous ses fantasmes seffondrèrent dun coup. Elle manqua dair, le sol se déroba sous elle. On la ramena à elle, mais ses yeux restaient brouillés; elle détourna la tête, muette à toutes questions. Dans le car du retour, elle souffla à mon oreille:
Où est Alexandre?
Il est resté pour la représentation, avec son autre partenaire. Tu joues à la demoiselle évanescente Cest le mieux, crois-moi. Tu navais besoin de rien dautre.
Elle men voulut.
De retour à lappartement, le chauffeur nous aida, puis la laissa sur son lit, encore en robe. Il lança, content:
Voilà, terminé les galas!
Oui oui, bon vent, filez donc! lui criai-je, puis, à Anne, plus doucement: Quest-ce qui sest passé, dis-moi?
Elle mit du temps à répondre, puis entre deux sanglots:
Alexandre est marié
Jeus du mal à ne pas rire. Javais cru à une catastrophe réelle. Pour elle, cétait la fin du monde!
Tu tétais donc faite des idées?
Va-ten, laisse-moi! Tes méchant, Pierre!
Jentendis bien à son ton que sa colère nétait quune carapace. Je connaissais Anne; ses mots durs me blessèrent profondément. Moi, son seul soutien, reniée à cause dun amour imaginaire Allait-elle sapercevoir quelle ne trouverait rarement mieux? Les autres travailleurs sociaux, au mieux, font le minimum. Moi, je restais le soir, même le week-end, pour cuisiner, faire une lessive, ou simplement regarder la télévision ensemble. Et la voilà qui me chasse.
Merci, Mademoiselle Anne Fédoux! lançai-je, amer.
Je rentrai fourbu, les jambes molles, résolu: Demain, je demande mon transfert. Ou je quitte les services sociaux, on mattend en crèche. Instit en maternelle, je lai déjà été jadis, et personne ne me traitait de peste!
Chez moi, impossible davaler quoi que ce soit, à peine un thé avec deux biscuits avant de mallonger. Jétais aussi exténué quelle par la générale, à courir partout. Je mendormis, songeant en boucle: Quelle vive seule un ou deux jours, elle changera de ton! On devient capricieux, une fois reconnu!
Jai été réveillé par la sonnerie. Le père Luc, inquiet:
Pierre Chomel, venez vite, Anne doit aller à lhôpital
Mon sang se glaça. Javais oublié de verrouiller sa porte. Quelque chose de grave. Jai couru, croisant une ambulance. Arrivé, jai vu la police, le prêtre, des voisines.
Que se passe-t-il? minquiétai-je.
On parle dempoisonnement Elle ma appelé, disait se sentir mal, sans préciser. En entrant, je lai trouvée évanouie, des comprimés épars à côté
Un lieutenant en uniforme, à la silhouette osseuse, sapprocha:
Vous êtes?
Lassistant euh, lauxiliaire de vie, je moccupe dAnne. Que sest-il passé?
Elle a tenté de mettre fin à ses jours.
Mais pourquoi? Elle mène pourtant une vie dange!
Quelquun la poussée, on verra bien Avez-vous les clés?
Bien sûr
Accompagnez-moi fermer lappartement, vérifier tout, puis on prendra votre témoignage.
Jai tout fait selon ses consignes, croisé les regards inquiets des voisins. Avant de partir, le policier me demanda de jeter les aliments sur le balcon.
Au commissariat, je déposai ma déclaration. Lagent, un demi-sourire en lisant :
Tout ça pour une histoire de cœur malheureuse?
Remercions le Ciel quil ny ait pas eu pire.
Rentrez chez vous.
Mais je filai à lhôpital en taxi. Laccueil confirma: Anne, intoxication, en réanimation. Lopératrice, impassible:
La visite, ce ne sera pas avant trois jours minimum, et encore, vu le plan grippe. Vous êtes la famille?
Une amie proche
Ça tombe bien, on croyait quelle était toute seule.
Puis-je amener son fauteuil?
On a tout ce quil faut, ici! Laissez votre numéro pour la sortie.
Je rentrai, le cœur malheureux, lappartement me sembla glacial et désolé. Impossible dappeler quelquun. Jattendis le lendemain pour prévenir le service et exiger quon ne la remplace pas.
Tous les jours, jappelai lhôpital. Anne restait muette. Le quatrième jour, une infirmière mappela:
Vous êtes bien Chomel?
Lui-même
Anne Fédoux aimerait que vous passiez sous sa fenêtre. Deuxième étage, troisième fenêtre à gauche en entrant. À 13h précise. Rien à apporter, cest la quarantaine.
À midi, sitôt mes visites finies, je courus à lhôpital, posté sous la fenêtre. Un moment, rien. Puis Anne passa la tête, pâle, les yeux brillants de bonheur. Elle gesticula quelques signes, finit par coller à la vitre une feuille, griffonnée en gros: PARDON. Jagitai les bras en retour, entre sourire forcé et larmes de joie. Jétais soulagé, apaisé. Tout allait sûrement sarranger. Il ny avait plus de rancune, plus de vieux hiver. Rien que ce soleil doré sur la ville depuis le parvis, et toute ma fatigue, toute mon amertume senvolaient. Finalement, il ny a plus lieu de saffliger, me dis-je, frottant mon œil mouillé en pensant à ma complice. Quelle peste, mais bon sang, quelle amie!!
Voilà que, dun carreau blanchi, elle venait me rappeler quil reste toujours, même après la chute la plus rude, un lien invisible pour nous rattraper. Un fil ténu, mais assez solide pour faire revenir la tendresse et lenvie. Le lendemain, je déposai dans sa boîte une enveloppe, sans nom, avec un unique ticket à gratter et ces mots maladroits: La vie, cest comme la danse: parfois on tombe, souvent on se relève. On tattend sur la piste. Pierre.
Elle gagna deux euros, dit-elle plus tard au téléphone, la voix plus claire. Mais ce nest pas ce qui la fit rire. Pierre, tu nas pas changé, farceur! Revenez donc, jai de la broderie à faire Et il me manque du lait pour le thé. Jai raccroché, bouleversé, et je me suis promis, à la nuit tombée, de toujours garder au fond de la poche de mon manteau un petit chocolat à lui offrir. Pas pour la consoler, non. Pour la vie, la vraie. Celle qui parfois fait pleurer, souvent fait danser, et, plus rare encore, donne envie de rester là, rien quà tenir la main dune amie, un simple verre de lait entre nous, immense victoire sur la solitude.
Ce soir-là, en regagnant la ville, le vent frais me giflait, la lumière des cafés chatoyait sur la Saône, et je me répétai doucement: On noublie jamais vraiment ceux qui, un jour, nous ont tendu la main. Et lespoir, comme la tendresse, se partage parfois tout simplement, autour dun sourire et dun verre posé entre deux amis.