Un printemps inattendu : Quand l’amour et un nouveau départ s’invitent dans la vie de Marguerite, un…

Monsieur, ne poussez pas, sil vous plaît Beurk. Cest vous qui sentez comme ça ?
Excusez-moi, marmonna lhomme en se décalant.
Il marmonnait aussi autre chose, à mi-voix, teinté de tristesse. Il se tenait là, comptant quelques pièces dans sa paume. Peut-être quil lui manquait de quoi sacheter une baguette ou un verre de vin bon marché. Marguerite ne put sempêcher de regarder son visage. Curieux il navait pas lair ivre du tout.
Monsieur désolée, je ne voulais pas être désagréable. Quelque chose la retenait de simplement tourner les talons.
Ce nest rien
Il releva vers elle un regard bleu clair, vif, sans aucune lassitude. Il devait avoir à peu près le même âge quelle. Jamais, même dans sa jeunesse, Marguerite navait croisé de tels yeux.
Prise dun élan inattendu, elle le prit gentiment par le bras et lécarta de la petite file qui menait à la caisse.
Il vous arrive quelque chose ? Vous avez besoin daide ? Elle essayait de ne pas froncer le nez.
Marguerite comprit enfin ce qui lui déplaisait dans son odeur : un relent de sueur ancienne, empreint de fatigue, rien de plus. Il resta silencieux, rangeant ses pièces dans sa vieille veste. Visiblement gêné dexposer ses malheurs à une inconnue, surtout aussi élégante quelle.
Je mappelle Marguerite. Et vous ?
Luc.
Vous avez besoin de quelque chose ? Elle se rendit soudain compte quelle insistait un peu trop.
Simposer de la sorte à quelquun daussi démuni Luc la toisa un instant de ses beaux yeux, puis détourna rapidement le regard. Tant pis. Marguerite sapprêtait à sen aller quand il finit par dire à voix basse :
Il me faudrait du travail. Vous ne savez pas où, par ici, je pourrais rendre service ? Pour bricoler, aider dans une maison Jconnais personne dans votre village et il est bien grand, excusez-moi
Marguerite écoutait sans mot dire ; à la fin, Luc reprit ses marmonnements, la honte lenvahissant. Elle hésita. Laisser un inconnu entrer chez soi Pourtant, elle prévoyait justement de refaire le carrelage de la salle de bain. Son fils avait promis de sen occuper tout seul, et ne voulait aucun artisan maladroit. Mais il remettait toujours cela à plus tard
Vous savez poser du carrelage ? demanda-t-elle à Luc.
Bien sûr.
Combien prendriez-vous pour refaire une salle de bain de 10 mètres carrés ?
Luc hésita, surpris par la taille.
Faut voir, mais honnêtement ce que vous voudrez bien me donner.
Il fit un travail remarquable. Dabord, il demanda la permission de prendre une douche ce qui soulagea Marguerite, contente quil y ait pensé lui-même. Elle lui prêta des vêtements de son défunt mari et lava les siens. En un week-end, le travail était fini : il avait retiré les vieux carreaux, nettoyé minutieusement, rangé les outils à leur place. Le dimanche soir, la salle de bain brillait comme neuve, du sol au plafond. Marguerite stressait un peu à lidée quil parte : il semblait sans logis Devait-elle le laisser dormir là ? Le mettre dehors à minuit lui paraissait cruel. Cette première nuit, elle ne dormit guère, tendant loreille dans sa chambre fermée à clé mais Luc, épuisé, dormait à poings fermés sur le canapé.
Venez inspecter, Marguerite ! lança-t-il le lendemain.
Que dire ? Cétait irréprochable.
Luc, quel est votre métier ? demanda-t-elle en admirant le résultat.
Prof de physique. Ancien normalien à Lyon.
À Lyon ?
Oui, avant que ça ne change de nom Quant au carrelage, tout homme digne de ce nom devrait savoir faire ça Enfin, cest ce que je crois.
Marguerite hocha la tête, sortit lenveloppe préparée. Elle était juste : elle donna la même somme quelle aurait payée à un artisan officiel. Luc rangea largent sans compter, enfila ses vêtements et allait partir.
Attendez ! Vous partez vraiment comme ça ?
Heu, oui, pourquoi ?
Il la regardait à nouveau, droit dans les yeux, avec ce bleu impossible.
Mangez au moins un morceau, Luc. Toute la journée au travail Vous navez bu quun peu de thé.
Luc hésita, puis accepta dun signe.
Bon, daccord. Merci.
Ils partagèrent un peu de poisson, chose rare pour Marguerite le soir. Mais la conversation était plaisante, Luc était cultivé, charmant, et terriblement intelligent Pourtant, il portait en lui une tristesse indélébile que ni la douche ni leur complicité ne réussissaient à dissiper. Il faudrait du temps.
Luc, dites-moi Que vous est-il arrivé ? Excusez mon indiscrétion
Luc resta un moment silencieux, puis :
Si je vous raconte, ça sonnera héroïque, ridicule, ou calculé. Jen ai entendu des histoires comme ça ces huit dernières années La mienne, elle, était vraie. Mais pourquoi en rajouter ?
Je métonne juste quelquun comme vous, dans une telle situation
Il la fixa, puis ils se levèrent en même temps. Ils se frôlèrent, se croisèrent, et alors tout arriva si vite. Marguerite naurait jamais cru, à cinquante-trois ans, connaître à nouveau la passion, brûlante, imprévisible, fougueuse.
Plus tard, Luc lui raconta son histoire : il y a huit ans, il avait voulu aider un de ses élèves, un garçon brillant mais issu dun milieu difficile, embarqué dans de sales histoires. Luc, en tant que professeur principal, était allé confronter le chef de la bande. Le jeune homme, un voyou de vingt-deux ans, sans scrupules, navait pas discuté : il attaqua Luc avec ses acolytes. Heureusement, Luc avait longtemps pratiqué le judo. Il se défendit aisément, mais le chef se cogna violemment contre un mur et resta paralysé il ny survécut pas. Luc appela lui-même la police et les pompiers, persuadé quil ne risquait quun excès de légitime défense.
On lui infligea néanmoins une lourde peine douze ans fermes. Il fut libéré pour bonne conduite après huit ans.
Là-bas aussi, des gens vivent, se contenta-t-il de dire sur la prison.
À sa sortie, il découvrit quil ny avait plus de foyer pour lui : sa mère était décédée, lappartement vendu, sa belle-sœur ne voulait pas entendre parler dex-taulards. Sa propre femme avait divorcé depuis longtemps, refait sa vie. Il partit de Lyon pour Paris mais la chance ne lui souriait pas. Le casier judiciaire freinait toute embauche stable. Il essaya de proposer des services de bricolage dans le village où il avait atterri au hasard, mais récoltait surtout méfiance, dégoût, parfois même lhostilité. Bientôt, il neut même plus de toit : le peu damis à qui il avait demandé asile linvitèrent à quitter les lieux.
Ça dure depuis quand ? demanda Marguerite, regardant la braise de la cigarette de Luc.
Deux semaines, à peu près
Il fumait les siennes une vieille habitude quelle-même navait quà de lointaines occasions. Il avait voulu aller sen acheter mais elle len avait empêché. Marguerite songeait à ce que cela devait être : vivre ainsi, entre deux portes, deux semaines durant.
Dans lombre, éclairés par la rougeur dune cigarette, il était plus facile de savouer certaines vérités. Marguerite lavait accueilli dans sa vie, dans son lit. Il ny avait plus de tabou à ce stade.
Tu as une carte didentité, au moins ?
Oui, répondit-il, un sourire triste mais pas dadresse. Cest là tout le problème.
Luc resta. Entre eux, tout semblait aller parfaitement. Marguerite lui procura une domiciliation temporaire et il trouva un emploi. Pas un poste denseignant, non, mais vendeur dans un magasin de bricolage, ce qui était déjà une chance. Et le week-end grâce à des horaires en alternance il proposait des cours de soutien et peu à peu, il retrouva des élèves. Deux mois et demi se passèrent dans cette harmonie retrouvée. Puis, un jour, le fils de Marguerite débarqua. Après avoir observé la situation, il demanda un entretien à sa mère, à lextérieur.
Tu devrais le mettre à la porte, dit-il froidement.
Quoi ? sétrangla Marguerite.
Depuis des années, ils ne simmisçaient plus dans la vie lun de lautre.
Je suis sérieux. Tu nas pas besoin dun va-nu-pieds dans les pattes. Tu sais très bien pourquoi il reste ici : il na nulle part où aller. Tu nes pas naïve !
Marguerite gifla son fils.
Ne tavise pas ! Cest ma vie !
Tu sembles oublier que je suis ton héritier légal. Je veux rien avoir à partager avec ce gars. Sil tépouse, tu sais bien ce qui se passera En cas de pépin, il demandera sa part.
Tu comptes menterrer si vite ? Quest-ce que tu espères hériter ? Jespère bien te survivre, jeune homme !
Maman, sois raisonnable. Je protège mes intérêts, cest tout. Tu ne peux pas men vouloir. Si tu avais trouvé un homme bien, aisé, je dirais rien. Mais là
Ah, pour toi la valeur des gens se mesure à leur compte en banque ? Quest-ce que jai raté dans ton éducation ?
Jai dit ce que javais à dire. Il était glacial. Je reviens dans une semaine. Je ne veux plus le voir ici. Sinon, je réglerai ça à ma façon.
Marguerite se retint de pleurer en regagnant la maison.
Il est flic ? demanda Luc, devinant le trouble.
Pardon Je te lavais pas dit Il est inspecteur au parquet. Il est bon, Luc, mais trop prudent, trop inquiet pour moi.
Quest-ce que tu comptes faire ?
Marguerite sassit lourdement. Que faire ? Son fils nhésiterait pas à tout compliquer. Il pouvait bien faire pression, même inventer de fausses accusations
Cest le printemps murmura Luc. Tu as réfléchi ? Sinon, laisse-moi te proposer quelque chose.
Marguerite acquiesça, les yeux brillants de larmes. Elle était au pied du mur : se séparer de Luc lui brisait le cœur, mais vivre en guerre avec son fils lui semblait impensable.
Jai mis de largent de côté. Ce nest pas suffisant pour acheter un terrain juste ici, mais à une vingtaine de kilomètres, ça le fait. On peut installer une cabane, commencer doucement. Je continuerai à donner des cours, et marrangerai sans problème de boulot officiel. Je nous bâtirai une maison de mes propres mains. Quen dis-tu ?
Elle resta sans voix. Luc, inquiet, reprit :
Je sais que tu es habituée au confort, mais ce sera temporaire. On aura bien mieux, quand tout sera prêt.
Moi aussi, jai quelques économies, souffla Marguerite, songeuse. Je peux les investir dans la construction.
Je noserais pas te le demander.
Tu ne demandes rien. Cest pour nous deux que je le fais.
Luc la serra contre lui. Dans ses bras, Marguerite sentit tout lamour du monde. Quelle étrange surprise que de trouver, à leur âge, ce second printemps
Les formalités furent vite réglées. Luc voulait que Marguerite soit propriétaire, mais elle refusa :
Moi, jai déjà un toit légalement, même si on ma chassée dici. Toi, tu nas rien Ne fais pas lidiot, jai un héritier, noublions pas ! lança-t-elle, mi-amusée, mi-amère.
Ils posèrent une cabane, installèrent lélectricité, et Luc, manches retroussées, se mit à lœuvre. Leurs économies ne suffisaient pas longtemps, alors Luc donna encore plus de cours particuliers, aménageant un petit coin discret doù on ne devinait pas quil enseignait depuis un bungalow. Tout largent allait dans la maison, pierre après pierre. Durant les soirs dété, ils sétendaient sur une couverture dans leur jardin, les yeux vers les étoiles.
Quest-ce que tu ressens ? demandait Luc en enlaçant Marguerite.
Un nouveau souffle, répondait-elle.
Moi, cest ton amour que je ressens le plus, riait-il doucement.
Et Marguerite savait, du fond du cœur, que cétait vrai.
Un jour, elle rentra chez elle pour récupérer des affaires. Lautomne approchait ; il fallait des couvertures, des vêtements chauds, quelques ustensiles. Elle trouva son fils dans la cuisine, une cigarette à la main.
Oh, bonjour, mon fils ! Je nen ai pas pour longtemps. Tes nouvelles ?
Il lança un regard furtif à sa mère, quil trouvait rayonnante, bronzée et aminci.
Maman tu ne réponds plus à mes appels.
Pas la peine : tu travailles beaucoup. Donne de tes nouvelles quand tu veux, tu sais.
Pourquoi je ne te vois jamais à la maison ?
Je nhabite plus ici. Je passe juste prendre des affaires. Je peux ?
Dima resta silencieux, stupéfait par tant de changements. Sa mère semblait plus légère, heureuse.
Quand la maison sera finie, tu viendras nous rendre visite. Pour linstant, je dois filer.
Marguerite avait déjà bourré deux sacs. Au passage, elle embrassa son fils à la volée.
Maman, quest-ce qui tarrive ? lança-t-il.
Marguerite sarrêta, se retourna vers lui, un sourire immense aux lèvres.
Un second souffle, Dimi. Et lamour aussi. Surtout lamour ! À bientôt, grand ! elle éclata de rire en quittant la maison.
Elle pressa le pas ; aujourdhui, on commençait à bâtir le perron.

Parfois, la vie ne donne pas de seconde chance. Mais pour celles et ceux qui savent ouvrir leur cœur et oser croire encore à la tendresse, même au seuil dune nouvelle saison la vie offre bien plus quun simple recommencement : elle offre un vrai renouveau.

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