Un plaisir qui se paye cher

Coût élevé

Camille, encore une fois ? Tu n’en as pas assez ? Je bosse uniquement pour ton chat, moi !

Le chat, que Camille tentait désespérément de faire entrer dans sa caisse de transport, séchappa de ses bras, tomba bruyamment sur le carrelage puis alla se refugier dans un coin sombre de l’entrée, en poussant un miaulement rauque et désespéré. À le voir ainsi, on aurait dit que le chat, baptisé d’un nom poétique il y a bien longtemps Mistral , avait décidé de vendre chèrement une vie que, selon moi, valait à peine quelques euros.

Cela faisait effectivement longtemps, puisque Mistral, que Camille appelait tendrement Mistou, vivait chez elle depuis près de dix ans. Camille ignorait son âge exact. Elle l’avait trouvé dans la rue, et, à vrai dire, ce nétait déjà plus un chaton. Mistou était adulte, même si jeune et costaud, comme l’avait expliqué à ma belle-mère le vétérinaire de la clinique municipale de Lyon.

Cest ainsi que Françoise, la mère de Camille, sétait précipitée à la clinique, sa fille serrant dans ses bras, emmitouflé dans une vieille couverture, le chat miraculé.

Sauvez-le, je vous en supplie !

Où avez-vous dégotté ce monstre ? demanda la vétérinaire en fronçant le nez. Il vient de la rue, non ?

Et alors ? Il est comme il est, cest MON chat ! Aidez-le, faites quelque chose ! Ce nest pas parce qu’il na pas de pedigree quil ne mérite pas de vivre ! Largent que je donne vaut autant que celui des autres propriétaires, non ?

Françoise était tellement remontée que la vétérinaire préféra sincliner et elle eut bien raison.

Ma belle-mère, Françoise Deschamps, était dun entêtement rare. Mais il fallait bien ça ! Élever seule une fille, s’occuper de deux vieux parents et tout ça, avec seulement un salaire de maîtresse décole maternelle ! Dans ces conditions, il fallait bien sortir les griffes !

Françoise savait se défendre, cest peu dire. Mais elle était aussi une femme dune énorme bonté. Elle aimait les enfants, les chats, parfois même les chiens même si ceux-ci lui faisaient toujours un peu peur.

Personne néchappait à son caractère : ni les voisines, ni les parents délèves, ni les inconnus qui parfois s’imaginaient quune femme seule, frêle, était une proie facile. Mais Françoise faisait toujours preuve dune telle finesse et dun calme rare que, là où dautres criaient, elle trouvait le mot juste. Rapidement, son interlocuteur se retrouvait à lui raconter sa vie, à se plaindre, à parler de ses blessures tandis que Françoise l’écoutait, hochait la tête, compatissait et attendait patiemment. Souvent, on la remerciait finalement pour son accueil, on sexcusait et on repartait apaisé.

Comment elle faisait, Françoise nen avait jamais su grand-chose. Elle possédait ce don rare découter sans vouloir être écoutée en retour. Était-ce cette attention sincère qui faisait fondre la défense de ceux qui croyaient lui en vouloir ?

Allez savoir.

Mais, paradoxalement, ce don la quittait face à ses proches. Elle pouvait parler à des inconnus avec délicatesse, mais jamais elle ne sut comprendre son mari… qui sétait dailleurs volatilisée une semaine après le mariage. Ma belle-mère plaisantait souvent, disant quil avait tenu bien longtemps.

Cette séparation fut évidemment amère, mais Françoise admit que sa mère avait peut-être raison : “Avec une rêveuse comme toi, franchement, il fallait sy attendre !” Et son ex-mari, en partant, lui avait lancé en ricanant : “Toi, une femme ? Je suis plus ballerine que tu nes épouse !” De quoi entamer sérieusement la confiance.

Mais deux mois plus tard, elle apprit quelle était enceinte. Et cela suffit à la rasséréner : “Après tout, dit-elle, naître, cest un don que seul une femme peut offrir.”

Larrivée de sa fille fut lévénement de sa vie ; elle l’attendit plus fébrilement que n’importe quel Noël ou anniversaire. Les vraies fêtes avaient toujours été rares dans l’existence de Françoise. Cette naissance fut une bénédiction.

Cependant, Françoise neut pas le soutien de sa mère.

Pourquoi, ma fille ? Tu es jeune, jolie, et tu as encore des perspectives devant toi. Un bébé, cest un frein. Tu vas devoir manger des pâtes tous les jours ! Cest un luxe bien trop cher, les enfants !

Mais maman, on na pas vécu différemment, nous ?

Justement ! Et regarde le résultat ! Rien de bon

Françoise y pensa. Obéissante de nature, elle sentit pourtant une révolte profonde intérieurement. Penser à renoncer à sa grossesse, cétait comme décapiter tout espoir en elle. Elle ne protégeait pas que le bébé, mais aussi son avenir, sa dignité.

Cest la grand-mère de Françoise qui trancha. Arrivant à limproviste, en réajustant un foulard coloré que lon sortait que pour les grandes occasions, elle dit simplement :

Accouche, ma petite, je taiderai !

Et Papi, alors, il va rester seul là-bas ?

On soccupera de lui, fais-moi confiance !

Déposant soigneusement sur la table un linge brodé de ses mains, elle le déplia : la vente du vieux mas familial, et les économies de toute une vie, de quoi acheter un appartement correct à Lyon. Ce geste provoqua une dispute terrible entre Françoise et sa mère. Mais la grand-mère tint bon et sinstalla finalement avec sa petite-fille.

Lappartement de quatre pièces, un peu défraîchi, fut rénové grâce à une joyeuse équipe de maçons marocains, menés de près par la grand-mère, plus efficace quun chef de chantier. Le jour de linstallation, Françoise pleura démotion la première pièce, le premier lit denfant…

Camille arriva en avance. Fragile, mais bien portante. Françoise, qui avait essuyé laustérité et lautorité maternelle, décida de ne jamais user de menaces ou de cris.

Ta grand-mère, forcément, tu ladores ! Elle ta acheté lappart, elle pouponne ! Et moi, quoi ? Même pas le droit de mapprocher de ma petite-fille ! sindignait la mère de Françoise.

Mais maman, tu viens quand tu veux, mais ne te fâche pas ! Camille a peur quand tu cries.

Peur ? Mais elle ne comprend rien, elle na quun mois !

Maman, tu ne parles pas tu hurles…

Rentrée contrariée, Françoise fit la promesse : “Je ne serai jamais une telle mère !”

Facile à dire, dur à faire.

Camille, fillette à la volonté ferme, testait ses limites avec délicatesse :

Maman, je peux avoir un bonbon ?

Après le déjeuner, ma chérie.

Même pas un petit ?

Non, pas maintenant.

Alors deux, après manger, si je suis sage ?

Françoise riait et donnait les deux bonbons sitôt lassiette vide les petites routines forgent un caractère.

Cest dans ces petits riens que Camille apprit, sans cris, sans conflits, où poser ses propres limites. Avec le temps, toute la famille retrouva équilibre et sérénité.

La vie paisible fut bouleversée lorsque la grand-mère tomba malade. Les médecins ne se prononcèrent guère mais Françoise comprit que la fin approchait.

Mamie, si on allait à Paris chercher un grand spécialiste ?

À quoi bon, Françoise ? Jai eu une belle vie. Ce qui me peine, cest de vous quitter Tant que vous resterez unis.

Ce fut à cette période que Camille rapporta le chat.

Ce fameux jour, Mistou entra dans la vie de Françoise, tandis que Camille, rentrée comme chaque soir du collège, disparut. Le grand-père mit toute la famille en alerte, la police fut sur le point dêtre appelée, lorsque Camille réapparut, le visage ruisselant de larmes, pressant dans ses bras un chat blessé et grelottant.

Il a mal, maman… pas moi !

Sans poser de questions, Françoise enveloppa le chat et fila à la clinique vétérinaire. On soigna lanimal, lui évita le pire il guérira. Et, bien entendu, Mistou resta définitivement.

Le soir même, après avoir payé une facture de vétérinaire digne dun chat de race (300 euros !), Françoise vida son portefeuille, inquiète : les traitements pour Mistou, ceux pour sa grand-mère, et bientôt lanniversaire de Camille Le mois nallait pas suffire.

Mais lors du coucher, Camille, venue se glisser près delle, demanda :

Maman, je ne veux pas de cadeau, tu sais. Je veux juste garder Mistou. Il sera mon cadeau danniversaire.

Touchée, Françoise accepta, et le chat s’installa à ses pieds pour la nuit.

Mistou, ce vaurien au pelage ébouriffé, prit aussitôt ses quartiers comme sil avait toujours vécu là, devenant le confident des anciens. Contre toute logique, sa présence changea le quotidien de ses nouveaux maîtres.

Soulignée par les dépenses vétérinaires, la frustration de Françoise éclata : elle décida de quitter son emploi de maîtresse décole. Elle sauta le pas et fut aussitôt recrutée comme nounou dans une bonne famille, recommandée par une amie. Cette reconversion marqua le début dune stabilité professionnelle et dune série de rencontres bienveillantes.

Chaque soir, rentrant chez elle, elle caressait longuement loreille guérie de Mistou.

Toi, mon vieux, je te dois beaucoup. Sans toi

Mistou répondait à sa manière, dun coup de patte affectueux, guettant Camille du coin de lœil. Sil aimait sa maîtresse adulte, il était très attaché à la cadette. Il partageait tous ses moments, veillant sur elle la nuit comme le jour, un compagnon fidèle dans les devoirs, les peines, les joies.

Il la consola quand elle pleura, silencieuse, devant la porte de la chambre où la grand-mère séteignit paisiblement. Il fut là après la mort, peu après, du grand-père. Il fut là lorsque, bien tard, Françoise fit la rencontre dun homme droit, Xavier, compréhensif et doux, qui souhaita lépouser. Après réflexion, elle accepta, découvrant enfin le bonheur dêtre aimée sans condition.

Xavier, fin psychologue, eut tôt fait de gagner aussi l’estime de la mère de Françoise, quil emmenait désormais à la campagne dans sa petite Renault, ce dont, il faut bien dire, elle se vantait volontiers auprès du voisinage.

Camille, étudiante à lIUT, refusa de quitter lappartement familial pour vivre avec sa mère et Xavier. Elle y emménagea avec son copain.

Eh ben ! Tu habites Versailles ou quoi ?

Dis pas de bêtises !

Tu as de la place Et cest quoi, ça ?

Un tas de poils gris se rua de la chambre de Camille sur le jeune homme, qui, affolé, sauta dun pied sur lautre pour éviter le chat.

Relations ratées, car Mistou nappréciait guère le nouveau venu. Il en résulta des scènes dignes dun vaudeville : coins, fuites, agacement Lambiance était électrique.

Un an plus tard, Camille épousa Benoît. Le mariage ne fut pas une réussite. Les reproches tombèrent rapidement :

Cest ça ta blanquette ? On dirait de leau colorée ! Tu sais pas cuisiner, franchement, quelle piètre épouse !

Les critiques pleuvaient, jusquau jour où Mistou tomba malade à nouveau. Facture faramineuse chez le véto ; Benoît explosa :

Non, mais tu es folle, 200 euros pour ce tas de poils ? Moi, je ne dépense pas autant pour moi ! Ce chat, je nen veux pas !

Benoît, Mistou fait partie de la famille.

De la tienne, pas de la mienne ! Je le fous dehors, tu verras !

Camille, qui venait dapprendre sa grossesse, préféra rester silencieuse et remettre la discussion à plus tard. Mais dès le matin, elle dut retourner en vitesse chez le vétérinaire. Cest là que Benoît la surprit, rangeant, furieux, ses affaires.

Ras-le-bol de ce chat ! Je ne dépenserai plus rien pour cette fourrure ! Je veux quil parte, et toi avec si ça ne te va pas !

Pour la première fois, Camille devint glaciale :

Ce sera avec moi, alors. Jen ai assez. Pourquoi faudrait-il tolérer tout ça sous prétexte que tu es mon mari ?

Quelque chose bascula, irrémédiablement. Sans rien dire dautre, Camille prit ses clés et ouvrit la porte.

Je suis enceinte. Jai besoin de calme. Le chat le comprend, toi non. Pars, Benoît, on parlera ensuite. Mais désormais, cest fini. Tu virerais ce chat, tu ferais pareil quand je te lasserai. Prends tes affaires plus tard. Je dois soigner Mistou. Lui, il souffre. Et jen suis responsable.

Benoît ne répondit pas. Il partit rapidement, dun air renfrogné, oubliant même sa veste.

Camille prit la caisse de transport, Mistou y entra sans se débattre et elle murmura :

Prêt, mon vieux ? On va changer tout ça. Et on commence par ta santé !

Le chat récupéra. Bien sûr, les années passaient et il faudrait encore parfois lemmener chez le vétérinaire. Mais Mistou devint le complice absolu de la petite Louise, à qui il céda absolument tout jusque dans les bras de Morphée, où il aimait lendormir en la tenant entre ses pattes.

À aucun autre il naccordait ce privilège quà la fille de Camille, mini-françoise, aussi espiègle que son aïeule. Camille pensa même un instant la prénommer ainsi, avant que sa mère ne len dissuade.

Parle-en à Benoît, cest votre enfant. Vous ne vivrez plus ensemble, mais elle sera toujours votre lien. Vous avez fait des efforts pour rester courtois, il faut faire plus désormais. Cest difficile, mais pour cette petite, ça vaut le coup.

Étonnamment, Camille écouta sa mère. Benoît fut désarçonné.

Bizarre, je te découvre une vraie sagesse

Jévolue, sans doute. Alors ? Quen dis-tu ?

Merci de ne pas avoir fait passer ton orgueil avant Louise. Je veux être là moi aussi.

Et il tint parole.

Louise vécut entre deux maisons, sans vraiment comprendre le désordre des adultes ; elle eut deux chambres, deux lapins en peluche : un chez papa, un chez maman. La grand-mère Françoise et la mamie paternelle, Martine, furent toutes indispensables et choyées. Mais leur amour, cétait tout ce qui comptait pour elle, convaincue que, si tous laimaient, alors ils pouvaient aussi saimer entre eux, différemment. Et, à force damour, elle finit par réconcilier tout le monde, comme sa mère le fit lorsquelle était enfant.

Seul Mistou connaissait toute la vérité, mais il nen dit jamais rien. Non pas quil ne sut pas parler, mais simplement, il nen avait nul besoin.

Car cétait une évidence : si une maman est douce, les chatons le deviennent aussi.

Et pour la petite Louise, tout allait toujours pour le mieux. Un jour, à son tour, elle donnerait la vie, se pencherait sur le berceau de son bébé, caresserait sa joue, comme sa maman, comme sa grand-mère avant, et dirait tout bas :

Salut, mon petit trésor Je tattendais tant.

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